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Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a annoncé qu’un investissement conjoint avec l’Arabie saoudite dans le programme du chasseur Kaan pourrait intervenir à tout moment, qualifiant cette possibilité d’ouverte mais non encore définitive. Cette coopération s’inscrit dans un contexte de relations bilatérales renforcées, tant sur le plan économique que de la défense, et répond à un intérêt international grandissant pour l’industrie de défense turque.

Erdoğan a lié cette opportunité à l’attrait croissant que suscite la production de la défense turque auprès de ses partenaires internationaux, précisant que le programme Kaan figure parmi ceux qui retiennent leur attention. Il a souligné que la Turquie reste avant tout focalisée sur la satisfaction de ses propres besoins en matière de défense, tout en recherchant des partenariats pour répondre aux attentes des pays alliés.

Le président turc a présenté le Kaan non seulement comme un projet aéronautique, mais également comme une initiative industrielle et technologique plus large. Son intervention a replacé le programme dans le cadre de l’expansion des relations bilatérales, sans pour autant annoncer une décision finale d’acquisition. À ce jour, aucun calendrier, montant contractuel ou répartition de la production précise n’a été divulgué.

L’intérêt saoudien pour le Kaan s’inscrit dans la volonté de Riyad d’acquérir un chasseur de cinquième génération, après de nombreux refus d’accès au F-35 malgré des demandes répétées depuis 2012. Des échanges antérieurs entre responsables militaires turcs et saoudiens ont évoqué un besoin potentiel pouvant aller jusqu’à 100 avions Kaan, avec un fort accent sur le transfert technologique, la production conjointe et l’implication de l’industrie locale, conformément aux objectifs du programme Vision 2030 visant à développer la capacité de production nationale en défense.

Par ailleurs, cet intérêt saudien s’inscrit dans un cadre de coopération turco-saoudienne en plein essor, notamment depuis l’accord signé en 2023 pour la fourniture de 60 drones de combat Baykar Akinci, avec des livraisons programmées à partir de 2026. Ainsi, les discussions autour du Kaan s’inscrivent dans une dynamique existante de partenariat stratégique à grande échelle entre les industries de défense des deux pays. Toutefois, aucune décision officielle saoudienne sur l’acquisition du Kaan n’a encore été rendue publique.

Le programme Kaan découle de la volonté de la Turquie de concevoir un avion de combat national de nouvelle génération pour remplacer ses anciennes flottes de F-16 et réduire sa dépendance face aux fournisseurs étrangers, dans un contexte d’incertitude concernant son éventuel retour au programme F-35. La politique en faveur de ce projet remonte au début des années 2010, période durant laquelle la Turquie a identifié le besoin d’un chasseur de supériorité aérienne autonome, capable d’opérer sans contraintes politiques externes.

Le contrat de conception et développement a été signé en août 2016, avec un investissement initial de 1,18 milliard de dollars destiné à acquérir les technologies et infrastructures nécessaires aux phases de conception, essais et certification. Dès l’origine, le cahier des charges visait un biréacteur à faible observabilité, doté de baies d’armement internes et de capacités de combat en réseau. Le potentiel d’exportation constituait aussi une justification stratégique à long terme. Le Kaan est par ailleurs conçu pour opérer en synergie avec d’autres équipements aériens avancés déjà en service ou prévus pour les forces turques.

Le développement est piloté par Turkish Aerospace Industries (TAI), avec une coopération internationale limitée durant les phases initiales et une motorisation basée sur des moteurs éprouvés pour les premiers exemplaires. Les premiers appareils seront équipés de deux turboréacteurs General Electric F110 américains, tandis que des travaux relatifs au moteur national TF35000 visent à introduire une motorisation entièrement indigène après 2030.

Un jalon significatif a été franchi avec le premier vol du prototype initial du Kaan le 21 février 2024. Ce vol inaugural de 13 minutes a atteint 230 nœuds à 8 000 pieds d’altitude, suivi d’un second vol le 6 mai 2024 avec une altitude et une durée accrues. Ces essais ont validé les principales caractéristiques aérodynamiques, le contrôle de vol et la propulsion. De nouveaux prototypes sont en cours de construction pour approfondir la campagne d’essais, intégrer des systèmes avioniques et de mission plus complets, et élargir progressivement la plage de vol dans la seconde moitié de la décennie.

Du point de vue technique, le Kaan est un chasseur biréacteur monoplace de cinquième génération, conçu pour des missions de supériorité aérienne ainsi que multifonctionnelles. Sa cellule est optimisée pour minimiser la signature radar, avec des compartiments d’armes internes assurant la furtivité. L’avion est doté d’un radar AESA intégré dans un système radiofréquence (RF) qui permet aussi des fonctions de guerre électronique. Il comporte un système électro-optique intégré combinant recherche et poursuite infrarouges, guidage électro-optique, couverture répartie et alerte aux missiles. Le Kaan intègre également des systèmes intégrés de communication, navigation et identification Modo 5, avec une architecture centralisée pour la gestion des missions et du vol. Un système complet d’autoprotection couvre les menaces radar, laser et infrarouges.

Le Kaan mesure 20,3 mètres de long, possède une envergure de 13,4 mètres, une hauteur de 5,0 mètres et un poids maximal au décollage de 34 750 kg. Il est propulsé par deux turboréacteurs de classe F110, offrant chacun une poussée maximale de 131 kN en postcombustion. Sa vitesse maximale atteint Mach 1,8 avec un plafond opérationnel de 16 764 mètres, capable d’effectuer des manœuvres jusqu’à +9,0 g et -3,5 g. Son armement comprend huit points d’ancrage internes et six externes, complétés par un canon de 30 x 113 mm.

En matière d’armement air-air, le Kaan pourra utiliser les missiles Gökdoğan et Bozdoğan, ainsi qu’un futur missile à statoréacteur à courte portée visuelle. Pour les missions air-sol, il est compatible avec les missiles de croisière de la série SOM, plusieurs variantes des missiles Kuzgun, le missile antiradiation Akbaba ainsi que la famille de missiles Roketsan Çakir. L’avion est également prévu pour emporter une large gamme de bombes guidées, notamment des munitions antibunker telles que les SARB-83 et NEB-84.

Jérôme Brahy