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Les Forces armées canadiennes participeront lundi à une cérémonie au Texas pour célébrer l’arrivée imminente de leur premier F-35, alors qu’Ottawa n’a pas encore annoncé le nombre exact d’avions de combat américains qu’il compte acquérir.

Cette manifestation intervient dans un contexte de révision du programme de remplacement des CF-18, remis en question par les tensions commerciales et politiques actuelles entre le Canada et les États-Unis.

Dernièrement, le président américain Donald Trump a menacé de retirer la certification et d’imposer des taxes sur les avions fabriqués au Canada. Il a également évoqué la possibilité d’un tarif douanier de 100 % sur toutes les importations canadiennes si Ottawa concluait un accord avec la Chine.

La cérémonie de lundi mettra en lumière le fait que le premier F-35 destiné au Canada est en phase finale d’assemblage dans l’usine Lockheed Martin de Fort Worth.

Le lieutenant-général Jamie Speiser-Blanchet, commandant de la Force aérienne royale canadienne (FARC), signera au marqueur noir le mamparo du fuselage destiné à ce premier appareil canadien.

Selon le ministère de la Défense nationale, cet événement vise à « souligner un autre jalon dans la production » de l’appareil, dont la livraison à la FARC est prévue pour la fin de l’année. Lockheed Martin organise ce type de cérémonie pour chaque pays allié commandant des F-35.

Le Canada a un contrat pour l’achat de 16 F-35, mais le gouvernement refuse de s’engager publiquement sur le sort du reste du programme, qui comprend un total de 88 chasseurs.

Alors que la révision devait être finalisée l’an passé, le premier ministre Mark Carney n’a toujours pas tranché sur l’avenir de ce programme estimé à 27 milliards de dollars.

Une réduction du nombre de F-35 commanderait un message politique fort à destination des États-Unis. Les avions restants pourraient être remplacés par des chasseurs Gripen de l’avionneur suédois Saab, dont la société et le gouvernement mènent une campagne active pour obtenir ce marché.

L’expert en défense Philippe Lagassé souligne que le dossier des avions de combat illustre la complexité des choix politiques auxquels le Canada est confronté après le discours important de Carney en Suisse.

« Après le discours de Davos, j’attends un changement dans la politique de défense. Sinon, je me demande si le premier ministre croit vraiment en ses propos ou s’il s’agit juste d’une manière de faire pression sur les États-Unis », a-t-il déclaré.

Le secrétaire d’État chargé des acquisitions de défense, Stephen Fuhr, a indiqué que la révision du dossier F-35 a débuté après l’arrivée de Trump à la présidence il y a un an.

« Nous vivons dans un monde différent », a-t-il expliqué. « On réfléchit à la vision du futur, mais je répète que nous n’avons pas encore pris de décision ».

Les Forces armées canadiennes ont déjà commencé à former leurs pilotes sur le F-35 et à préparer l’infrastructure nécessaire à l’arrivée des 16 avions, qui seront pleinement opérationnels au début des années 2030.

Les conservateurs demandent à Ottawa d’acheter les 88 F-35, le député Jeff Kibble affirmant qu’il s’agit « du seul avion capable de mener à bien les missions requises ».

« Notre force aérienne et nos alliés demandent cet avion. Que faut-il de plus pour convaincre le premier ministre ? » a-t-il interrogé la semaine dernière à la Chambre des communes.

Dépendance défensive envers les États-Unis

Une critique récurrente à l’encontre du F-35 est qu’il renforcerait la dépendance du Canada vis-à-vis des États-Unis, alors même que les relations entre les deux pays se fragilisent.

Lockheed Martin dément fermement l’existence d’un « interrupteur de sécurité » dans le F-35 permettant aux Américains de désactiver l’appareil à distance. Cependant, plusieurs spécialistes estiment que Washington pourrait contrôler les mises à jour logicielles de l’avion ou restreindre l’accès aux pièces de rechange, ce qui limiterait la souveraineté canadienne sur sa flotte de chasseurs.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, estime que le Canada a raison de prendre le temps d’évaluer toutes les options, surtout en vue de la renégociation de l’accord entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Il souligne par ailleurs que Trump est « imprévisible, erratique et peu loyal ».

« Je ne peux pas en conscience dire que nous devons continuer à utiliser les F-35 alors que le président américain lance des menaces sur l’économie et la sécurité du Canada et du Québec », a affirmé Blanchet.

Il a ajouté que, quoi qu’il arrive, la maintenance des avions de combat canadiens doit continuer à être assurée par les installations de L3Harris à Mirabel, au Québec.

Dans une interview récente accordée à CBC News, l’ambassadeur américain au Canada, Pete Hoekstra, a minimisé les tensions et a exhorté le gouvernement Carney à poursuivre l’acquisition du F-35.

Hoekstra a qualifié le Gripen de « inférieur » au F-35 et a estimé que la plate-forme suédoise serait moins interopérable avec les systèmes militaires américains.

« Si le Canada ne veut plus fournir cette capacité, alors nous devrons combler ces lacunes », a-t-il averti.

Pour Philippe Lagassé, ce débat met en lumière la dépendance continue du Canada envers du matériel militaire fabriqué aux États-Unis : avions, hélicoptères, systèmes de combat, équipements de communication et GPS inclus.

Le choix du Gripen représenterait un virage vers des acquisitions européennes.

Cependant, a-t-il précisé, que le Canada choisisse ou non d’acquérir les 88 F-35, il lui faudra des décennies avant d’atteindre une véritable indépendance militaire vis-à-vis des États-Unis. Dans ce contexte, la manière dont Ottawa décidera d’investir plusieurs milliards supplémentaires dans la défense sur les prochaines années sera décisive.

« Nous reconstruisons les Forces canadiennes, qui demeurent presque entièrement intégrées aux forces américaines », conclut-il.

Il est facile de prononcer un discours. Changer les politiques, c’est une autre affaire.