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Des fortifications défensives bien planifiées et construites peuvent retenir un adversaire pendant des jours, des semaines, voire des mois, ralentissant son avance et l’obligeant à engager des ressources humaines et matérielles, avec des pertes potentielles lourdes. Percer de telles défenses n’est pas une tâche simple, et les tactiques pour y parvenir ont évolué au fil d’un siècle de conflits mondiaux, tout en continuant à se transformer aujourd’hui.

Cet article revient brièvement sur les enseignements de la Première et de la Seconde Guerre mondiale concernant les tactiques de percée des grandes lignes défensives. Il analyse ensuite les leçons actuelles tirées du conflit en Ukraine, où les forces ukrainiennes adaptent leurs méthodes, largement inspirées des doctrines de l’OTAN, pour surmonter les nouvelles menaces du champ de bataille moderne.

Leçons historiques

Les deux guerres mondiales ont vu émerger, par essais et erreurs, de nouvelles doctrines sur les défenses et les fortifications, donnant naissance à certaines des lignes défensives les plus élaborées jamais construites en temps de guerre. Ces systèmes, construits en profondeur, comprenaient souvent des réseaux de tranchées superposées, jalonnées de blockhaus en béton équipés de mitrailleuses aux champs de tir entrecroisés, couvrant chaque parcelle de terrain ouvert approchant les lignes défensives. Des fils barbelés denses et emboîtés avaient pour but d’entraver, ralentir et arrêter toute tentative de percée. Derrière eux, l’artillerie, préparée à l’avance avec des coordonnées précises, pouvait réaliser des tirs de protection finale (TPF), dernière mesure avant un combat rapproché inévitable.

Un exemple emblématique est la tristement célèbre ligne Hindenburg, connue sous le nom de « Siegfriedstellung » chez les Allemands. Face à elle, les forces alliées subirent de lourdes pertes lors de leurs multiples assauts massifs d’infanterie. Ces attaques répétées au prix fort échouaient souvent, surtout au début de la guerre, contre des tranchées et des lignes défensives moins renforcées que la ligne Hindenburg. Cette doctrine initiale, fondée sur des assauts de masse, se révéla inefficace et coûteuse.

Percée de la ligne Siegfried par les Alliés en 1945
Ligne Siegfried, aussi appelée ‘Westwall’ par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, dernière ligne de défense arrêtant les Alliés avant la frontière allemande. En octobre 1944, après la sanglante bataille de la forêt de Hürtgen, le XIXe corps de l’armée américaine réussit à percer ses défenses au nord d’Aix-la-Chapelle.

C’est la ligne Hindenburg qui incita les Alliés à développer de nouvelles tactiques, mises en œuvre lors de l’Offensive des Cent Jours entre août et novembre 1918. Plutôt que de simples charges d’infanterie massées, l’artillerie alliée pilonna intensement toute la ligne, détruisant les fortifications et empêchant des tirs efficaces de retour. Les fantassins avançaient alors protégés par des barrages roulant. La rapidité, la surprise et la coordination d’attaques sur plusieurs points affaiblissaient la capacité de réaction des réserves ennemies. Surtout, ces avancées s’inscrivaient dans une nouvelle approche de « combats interarmes », combinant pour la première fois artillerie, génie, infanterie, chars naissants, premiers avions et autres unités dans une synergie coordonnée, contribuant à briser la ligne Hindenburg durant les derniers mois de la guerre.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la ligne Siegfried (ou Westwall allemande) resta une fortification majeure. Elle tint jusqu’à fin 1944, avant d’être percée par le XIXe corps américain lors de la bataille de la forêt de Hürtgen, grâce à une supériorité numérique et de moyens, malgré une résistance allemande très acharnée.

Une autre fortification notable fut la ligne Maginot française, censée arrêter l’avancée allemande. Cependant, l’ennemi contourna cette ligne en traversant les Ardennes en Belgique et au Luxembourg, territoires considérés trop difficiles d’accès pour l’armure lourde, démontrant une méthode majeure de percée : le contournement plutôt que l’assaut frontal.

La bataille de Monte Cassino en Italie illustre également les coûts d’une percée directe. Le monastère surplombant la ville dominait la ligne Gustav allemande, essentielle à sa défense. Sa capture, impossible à éviter, demanda de lourds bombardements d’artillerie et un soutien aérien intense, suivis de quatre assauts d’infanterie acharnés, au prix de 55 000 pertes alliées, contre 20 000 du côté allemand. Ce conflit souligne combien une percée directe peut s’avérer extrêmement coûteuse, incitant parfois à privilégier les contournements ou les solutions alternatives.

Le contexte actuel

Malgré ces enseignements, et après une longue période de paix en Europe suivie de la création de l’ONU et de l’OTAN, la situation militaire sur le continent semble revenir à un scénario de guerre ouverte. Plusieurs alliés de l’OTAN renforcent leurs défenses aux frontières avec la Russie, tandis que d’autres tardent à s’y préparer. Parallèlement, l’Ukraine, alliée de l’OTAN, mène la guerre la plus sanglante en Europe depuis 1945. Ses forces connaissent bien les lignes défensives, tant dans leur construction que dans les tactiques de percée, et s’adaptent en conséquence.

Si la Russie a mené des opérations d’assaut répétitives, rappelant la guerre de tranchées, les Ukrainiens ont compris que les opérations interarmes traditionnelles ne suffisaient plus pour franchir les défenses adverses. Ils ont intégré une reconnaissance extrêmement précise, grâce aux drones et aux satellites, afin d’avoir une cartographie détaillée des défenses russes, notamment des champs de mines souvent étagés. Leur approche combinée s’est enrichie de moyens de guerre électronique, de collecte de renseignement et d’une plus grande agilité tactique.

Les tactiques ukrainiennes privilégient désormais l’emploi synchronisé des moyens du génie et des tirs ajustés de toutes calibres, exploitant les faiblesses identifiées par des frappes en profondeur avec des armes de précision pour ouvrir une brèche. Cette dernière est rapidement exploitée par des forces d’infanterie au sol, tout en restant vigilantes face aux adaptations continues des fortifications adverses.

Véhicules détruits pendant l’offensive ukrainienne d’été 2023
Images du ministère russe de la Défense montrant des M2 Bradleys et un char Leopard 2A6 endommagés ou détruits lors du début de la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023. Même des formations blindées modernes bien équipées peuvent être brisées face à des défenses bien préparées.

Les enseignements difficiles du lancement de la contre-offensive ukrainienne en septembre 2023 dans les oblasts de Donetsk et de Zaporojié ont montré les limites des principes fondamentaux de percée dits SOSRA (supprimer, obscurcir, sécuriser, réduire, assaillir). Les défenses russes très denses, incluant des champs de mines superposés et des tranchées, ainsi que l’emploi massif de drones de reconnaissance et d’attaque, rendaient les assauts classiques inefficaces et coûteux. En outre, les capacités russes de guerre électronique perturbaient sévèrement les communications et la coordination ukrainiennes.

Face aux menaces modernes du champ de bataille, la nouvelle tactique ukrainienne repose sur une reconnaissance en temps réel et un ciblage précis pour neutraliser l’utilisation des drones ennemis. Une importance accrue est donnée aux frappes de précision à longue portée, avec drones et missiles, visant les nœuds logistiques, les centres de commandement et de ravitaillement russes pour affaiblir les défenses déployées. Les missiles de croisière ukrainiens Neptune et Flamingo FP-5 jouent un rôle clé : le “Long-Neptune” introduit en août 2025 permet d’atteindre des cibles à 1000 km avec une ogive de 150 kg, contre 300 km auparavant. Le Flamingo, en production de masse depuis, peut frapper jusqu’à 3000 km avec une charge de 1150 kg, renforçant considérablement l’arsenal ukrainien.

Si les opérations interarmes traditionnelles ne suffisent plus, les Ukrainiens insistent sur une synchronisation encore plus poussée entre l’artillerie, le génie et l’infanterie, adaptée à leurs besoins. En 2023, le manque de coordination et de rythme a limité l’efficacité de leurs forces. Par ailleurs, une attention particulière est accordée aux nouveaux moyens rapides de destruction et de déminage, souvent en ayant recours à des systèmes sans pilote, pour ouvrir les passages à travers les champs de mines et obstacles divers.

Véhicule autonome de déminage RCV-Pioneer
Les moyens du génie sont essentiels dans les opérations interarmes de percée. Parmi les dernières innovations, on compte le véhicule sans pilote RCV-Pioneer de Milrem Robotics, présenté au salon DSEI 2025.

Cependant, la percée de lignes défensives bien préparées reste une opération délicate, et le rassemblement massif de troupes pour les assauts comporte des risques élevés d’être détecté et ciblé. Ainsi, en 2025, les Ukrainiens ont majoritairement mené des combats défensifs, avec des efforts de contre-offensive notables près de Pokrovsk et Kupiansk.

En conclusion

L’expérience des forces ukrainiennes lors de la difficile et peu efficace contre-offensive de 2023 a démontré à quel point une percée en combat à grande échelle nécessite une connaissance approfondie et en temps réel du terrain et des défenses ennemies. Le succès repose aussi sur des forces d’assaut suffisantes et bien soutenues en logistique, ainsi que sur l’application rigoureuse des principes fondamentaux SOSRA, enrichis par la compréhension des nouveaux enjeux du champ de bataille. L’importance des moyens du génie, nombreux et coordonnés, est cruciale pour toute tentative de franchissement de lignes fortifiées. Percer une ligne défensive majeure reste et restera toujours une opération complexe et coûteuse.

Tim Guest