Sur les champs de bataille contemporains, les drones s’imposent comme des armes redoutables. Ils tuent avec précision, influencent les mouvements dans l’espace de combat, et instaurent une présence psychologique constante. Leur bourdonnement est devenu l’emblème du combat moderne, et les images de guerre en Ukraine suggèrent que ce son caractérise la guerre du XXIe siècle. Analystes et décideurs considèrent de plus en plus les drones comme des armes de transformation, ayant fondamentalement modifié la nature du combat terrestre.
Cependant, l’histoire invite à la prudence.
Dans Rethinking Military History, Jeremy Black met en garde contre le déterminisme technologique, suggérant que « l’âge de la cavalerie fut en réalité l’âge d’une infanterie défaillante — un phénomène politique plutôt que technologique ». Selon des historiens comme Black et Stephen Morillo, la domination de la cavalerie au Moyen Âge ne s’explique pas par une supériorité intrinsèque, mais par l’effondrement des institutions romaines qui avaient produit une infanterie massive et disciplinée.
La question actuelle n’est donc pas de savoir si les drones comptent — ils jouent un rôle évident. Il s’agit de reconnaître l’innovation réelle des systèmes sans pilote modernes : leur développement rapide, leur accessibilité et leur intégration dans les chaînes de destruction, auparavant réservées aux États, désormais opérant au niveau des escouades. Cependant, l’innovation ne constitue pas forcément une révolution. En ce sens, nous révisons nos analyses précédentes. La véritable interrogation porte sur la signification de leur domination apparente : annonce-t-elle une révolution militaire ou révèle-t-elle des failles connues, telles que l’échec institutionnel, la fragilité de la culture de la manœuvre, et l’absence d’armes combinées ?
L’histoire montre que lorsque les armées faiblissent, de nouvelles armes émergent souvent pour compenser : non parce qu’elles changent la guerre, mais parce qu’elles dévoilent les faiblesses de ceux qui la mènent.
Pourquoi la cavalerie domina-t-elle en Europe médiévale ?
La domination apparente de la cavalerie en Europe du Bas Empire romain jusqu’au Moyen Âge a souvent été attribuée à des avancées technologiques. L’historiographie traditionnelle mettait en avant l’étrier, qui aurait transformé le cheval en plateforme stable, unifiant cavalier et monture en une force de choc décisive grâce à la lance en jaquette. Selon ce récit, la cavalerie s’est imposée parce que la technologie la rendait supérieure.
Les recherches modernes sont plus sceptiques.
Si l’étrier améliore effectivement la stabilité du cavalier et facilite certaines techniques de combat, il explique peu l’ascension globale de la cavalerie face à l’infanterie. L’étrier fait son apparition en Europe entre le VIe et le Xe siècle, mais sa seule présence ne justifie pas les résultats des batailles. Des infanteries bien entraînées ont souvent vaincu des cavaliers équipés d’étriers. Les piquiers suisses, avec des formations et tactiques proches de la phalange macédonienne, ont anéanti l’élite montée sur tout le continent. Les chevaliers anglo-normands combattent fréquemment à pied. La technologie ne fut donc pas décisive.
La cavalerie tirait ses vrais avantages d’ailleurs. Elle excellait dans la poursuite, l’exploitation des succès, et la gestion de la retraite, éléments fondamentaux en guerre pré-moderne. Plus encore, c’était une arme psychologique puissante : son succès dépendait moins de la destruction physique que de l’intimidation. Une infanterie rompue, paniquée ou désorganisée devenait vulnérable et pouvait facilement être décimée par la cavalerie.
Pour résister à une charge de cavalerie, l’infanterie devait être dense, disciplinée et résiliente psychologiquement. Cela nécessitait la confiance, l’entraînement, la cohésion et la solidarité – qualités imposées bien avant la bataille, par un soutien institutionnel solide. Or, c’est précisément sur ce point que l’infanterie médiévale défaillait.
La discipline et l’entraînement ne peuvent être maintenus que par une autorité centrale capable de recruter un grand nombre d’hommes et suffisamment riche pour les entretenir. La chute de l’Empire romain d’Occident détruisit cette capacité. Déjà avant la chute romaine, comme le soulignait Végèce, l’entraînement des fantassins avait décliné. Sans solde régulière, norme commune d’instruction ou logistique approfondie, l’infanterie perdit même sa fiabilité défensive.
La cavalerie, par conséquent, ne domina pas parce qu’elle était intrinsèquement meilleure, mais parce que l’infanterie devenait moins efficace.
Les sociétés féodales pouvaient entretenir un petit nombre de guerriers montés bien équipés et liés par des obligations personnelles, mais non des formations d’infanterie massive et disciplinée comme sous Rome. L’âge de la cavalerie fut donc un recul institutionnel, non une révolution technologique. La cavalerie comblait un vide laissé par l’effondrement des institutions qui rendaient l’infanterie dominante.
Lorsque des institutions d’infanterie disciplinée réapparurent, notamment en Suisse, l’équilibre s’inversa de nouveau. Ce changement ne résultait pas d’une nouvelle arme, mais d’une institution capable de l’exploiter.
La chute des légions romaines : un effondrement institutionnel, non une innovation tactique
La défaite romaine à Adrianople en 378, souvent retenue pour sa défaite spectaculaire face aux Goths, est en réalité le reflet de la dégradation du système militaire romain. Elle illustre combien l’efficacité militaire romaine avait déjà décliné avant l’affrontement. Cette catastrophe n’était pas soudaine, mais l’aboutissement d’un affaiblissement institutionnel progressif.
Les légions romaines représentaient bien plus que des soldats : elles incarnaient un système gouvernemental complexe incluant la fiscalité, la logistique, la formation standardisée, la discipline et le commandement. Lorsqu’il faiblit, les légions ne perdirent pas seulement des batailles, elles disparurent. Elles dépendaient autant de la bureaucratie que de la bravoure, et lorsque l’État faiblit, l’unité tactique ne put être maintenue. Ce qui disparut fut la capacité romaine, pas son courage.
À mesure que l’autorité impériale s’effondra en Occident, Rome perdit sa capacité à organiser de grandes armées disciplinées. Le recrutement devint local, informel. Les systèmes de ravitaillement s’effondrèrent, la formation déclina. La réalité politique et institutionnelle conduisit à des armées mosaïques et non unifiées, reflet de la montée en puissance des seigneurs régionaux.
La guerre en Europe s’adapta à cette réalité. Faute d’infanterie d’État, la violence s’organisa autour des liens féodaux. Une poignée de cavaliers entraînés — chevaliers et hommes d’armes — devint décisive, non grâce à une supériorité intrinsèque, mais parce que l’ennemi manquait de discipline et de cohésion. Le champ de bataille valorisa la qualité sur la quantité, devant l’incapacité d’organiser efficacement de grandes masses.
L’« âge de la cavalerie » n’est donc pas né d’une innovation mais d’une absence. Cette montée en puissance fut une compensation, pas une transformation technique. Elle traduisait ce que les états ne pouvaient plus faire, non ce que la technologie leur permettait désormais.
Puissance sans confiance : les limites de la « manière russe de faire la guerre »
L’expérience militaire actuelle de la Russie illustre cette dynamique. Depuis des décennies, dirigeants soviétiques puis russes tentent de moderniser leurs forces, conscients des révolutions technologiques militaires. Les leçons de la guerre du Golfe de 1991 ne furent pas ignorées. Précision, manœuvre rapide, intégration interarmées, et domination de l’information sont identifiées comme les clés du combat moderne.
Ce que la Russie peine à intégrer, c’est que ces capacités reposent sur plus que la technologie : elles exigent des institutions cultivant la confiance, l’initiative et la décentralisation décisionnelle en situation de stress.
La guerre moderne accentue ces faiblesses. Les tirs de précision, les capteurs omniprésents et le contrôle contesté de l’espace aérien punissent l’hésitation et favorisent l’initiative. Les unités incapables de se disperser, d’adapter et de synchroniser leurs actions en temps réel deviennent des cibles faciles. La technologie augmente la puissance de feu, mais ne remplace pas la confiance entre échelons ni ne pallie les cultures de commandement rigides.
Ce décalage explique en partie pourquoi la Russie, malgré un équipement moderne, des plans ambitieux et une théorie de la victoire, bute à transformer ces atouts en succès opérationnels durables en Ukraine.
Culture de guerre russe depuis 1945 : endurance sans finesse
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les forces soviétiques puis russes ont démontré une capacité constante à absorber les pertes et à poursuivre le combat, privilégiant le volume, la puissance de feu et l’endurance au détriment de la flexibilité, de l’initiative et de la manœuvre intégrée. Si une compétence tactique existe parfois, l’adaptabilité institutionnelle reste inégale.
En Afghanistan, l’efficacité de l’art opérationnel soviétique montra ses limites en terrain complexe. La dépendance à l’artillerie, à l’aviation et aux opérations de recherche et destruction entravait la synergie entre renseignements, manœuvre et contrôle. Seules certaines unités d’élite s’adaptèrent partiellement.
En Tchétchénie, les défauts furent plus criants : mauvaise reconnaissance, coordination déficiente entre fantassins et blindés, commandement fragile. Malgré une domination par la force brute, la victoire coûta cher en pertes et destruction, ne conduisant à aucun apprentissage institutionnel majeur.
La guerre de Géorgie en 2008 révéla un usage rapide de la force mais également des failles persistantes : succès tactiques liés à la supériorité numérique et à l’impréparation adverse, mais absence de véritables opérations combinées efficaces. Les évaluations post-conflit soulignèrent des défauts de communication et de coordination.
L’annexion de la Crimée en 2014 sembla marquer un tournant qualitatif : usage maîtrisé de la furtivité, des opérations informationnelles et de la rapidité, obtenant des résultats politiques avec peu de combats intenses. Toutefois, cette opération bénéficiait d’un contexte favorable, sans confrontation avec une opposition moderne.
Le véritable test fut la guerre en Ukraine en 2022.
L’effondrement de la manœuvre russe
L’invasion initiale de l’Ukraine dévoila des lacunes institutionnelles profondes : l’avancée vers Kyiv manquait de cohérence opérationnelle, les unités distançaient leur logistique, l’infanterie ne protégeait pas l’armure, et les frappes étaient mal synchronisées. Le commandement russe apparut rigide et centralisé.
L’aviation russe, malgré sa supériorité numérique et qualitative, ne parvint pas à fournir un appui aérien durable à la manœuvre terrestre ni à neutraliser les défenses ukrainiennes à grande échelle, privant l’armée d’un parapluie aérien essentiel à la guerre de manœuvre moderne.
La poussée vers Kyiv révéla un défaut de coordination : vitesse sans intégration des armes combinées. L’échec à exploiter l’opération aéroportuaire de Hostomel en est un exemple. Au sol, les forces russes atteignirent la périphérie de la ville, mais les véhicules blindés calcinés témoignaient de commandements fragiles, d’une cohésion faible et d’une incapacité à adapter les tactiques lorsque l’offensive se bloquait.
Une unité entraînée aurait alors modifié ses méthodes, engageant l’infanterie à pied pour dégager les approches urbaines avant de relancer l’emploi des blindés. Ce ne fut pas le cas. Les missiles anti-char, utilisés depuis plusieurs décennies et ne marquant pas la fin de l’ère du char, se sont révélés redoutables contre une armée qui manquait de compétences institutionnelles. Ces épaves ne présagent pas la mort du char, mais la faillite d’une armée incapable de maîtriser la guerre moderne.
Ce problème dépasse une simple mauvaise exécution : il traduit une incapacité institutionnelle à synchroniser infanterie, blindés, appui feu, génie, logistique et aviation. Le résultat fut la paralysie. N’ayant pu remporter de victoire décisive, la Russie recourut à la guerre d’usure.
Endurance sans excellence opérationnelle
La capacité de résistance russe ne doit pas être sous-estimée : elle génère toujours hommes, moyens et tient le terrain. Pourtant, endurance ne rime pas avec excellence opérationnelle. Depuis l’échec de ses offensives initiales, la Russie montre peu d’aptitude à conduire des manœuvres combinées à grande échelle. Les percées sont rares, ponctuelles, et coûteuses.
Elle choisit la guerre positionnelle : tranchées, fortifications, échanges de terrain contre du temps. Ce choix traduit une contrainte et non une stratégie. Moins opérationnelle qu’elle ne devrait, la Russie se retrouve en posture défensive même en offensive nominale. Dans cet environnement statique, les drones prospèrent.
En observant les enseignements de ce conflit, il faut rester prudent avant d’établir des certitudes définitives. En Occident, on devrait se méfier des jugements basés sur une vision centrée sur la manœuvre et une faible tolérance aux pertes. Il est possible que les pertes élevées et l’usure permise par les drones caractérisent désormais le combat moderne davantage que l’élégance manœuvrière.
Les champs de bataille statiques : un avantage pour les drones
Les drones excellent là où la manœuvre est limitée et où l’espace aérien est contesté de façon inégale. L’incapacité russe à manœuvrer et à dominer l’air a créé un environnement favorable aux systèmes sans pilote. En Ukraine, ces drones ont fait des dégâts létaux. Mais sans intégration doctrinale et culturelle efficace, ils semblent avoir contribué à un statu quo plutôt qu’à une révolution militaire.
Sans campagne aérienne soutenue ni manœuvre terrestre pour perturber les opérateurs de drones, les positions russes restent vulnérables. Bases fixes et nœuds logistiques deviennent des cibles.
Les drones ukrainiens exploitent impitoyablement ces conditions, effectuant reconnaissance et frappes à volonté. Mais cela tient à l’incapacité russe à se déplacer, supprimer ces menaces ou intégrer la dimension aérienne.
Face à une armée capable de manœuvrer et d’employer une aviation traditionnelle, les drones resteraient dangereux mais limités : un complément de la puissance de combat, non un substitut. Leur efficacité dépendrait davantage de leur intégration.
Si des forces futures perdent leur capacité de manœuvre sous le feu, les drones sembleront à nouveau décisifs — non parce que leur technologie change, mais parce que les institutions ont flanché.
Le contre-exemple : quand létalité rime avec compétence
Si les drones prospèrent surtout en compenser des déficiences institutionnelles, leur impact devrait être très différent contre une force intégrant fermement armes combinées, commandement décentralisé et troupes adaptatives. Dans ce contexte, ils resteraient létaux mais bien moins décisifs : leurs fenêtres de tir se réduiraient, leur survie diminuerait, et leurs effets deviendraient ponctuels plutôt que systémiques.
Ce schéma est ancien. L’arc long anglais fut redoutable contre la cavalerie française à Crécy en 1346, et pourtant à Agincourt, les charges montées furent de nouveau massacrées sous les flèches. Ces défaites ne mirent pas fin à la cavalerie, mais à sa mauvaise exploitation. Les archers exigeaient des conditions spécifiques — terrain ouvert, positions préparées, temps pour se mettre en place — que des adversaires disciplinés pouvaient leur refuser par la manœuvre.
Le combat par drone partage certaines caractéristiques : dangereux et tenace, mais dépendant de bases de lancement, de nœuds de contrôle et de sanctuaires. Nous avons vu leur rôle dans des guerres de tranchées statiques, mais pas encore dans une rencontre manœuvrière de grande échelle avant l’établissement des positions défensives fixes.
Une force capable de manœuvres rapides soutenues désignerait rapidement ces opérateurs, neutraliserait leurs bases, mobiliserait la puissance aérienne pour contester l’espace aérien et perturberait les zones de soutien. Les drones resteraient utiles pour la reconnaissance et le feu, mais ne remplaceraient pas des fonctions institutionnelles absentes. Contre une force manœuvrière moderne et bien dirigée, ils paraîtraient plus comme des nuisances létales que comme des révolutions tactiques.
Les drones comme symptômes, pas comme causes
Il est indéniable que les drones jouent un rôle majeur et meurtrier sur les champs de bataille actuels. Pourtant, il appert qu’ils transforment le combat de manière progressive, soulignant que, comme le démontre l’histoire militaire, c’est l’adaptation institutionnelle, non l’introduction d’armes techniquement innovantes, qui engendre les changements révolutionnaires.
La tentation est grande de voir dans les drones les moteurs de cette nouvelle réalité. Or, les faits suggèrent le contraire. Les drones prospèrent parce qu’ils pallient des faiblesses institutionnelles : absence de puissance aérienne, manœuvre inadéquate, structures de commandement rigides. Leurs effets sont amplifiés non pas par la nouveauté seule, mais par l’absence de systèmes contraignants capables de les intégrer.
Cela rappelle d’autres moments historiques. La cavalerie comblait le vide laissé par la disparition des légions. Les drones offrent des moyens décisionnels lorsque les forces terrestres vacillent. La technologie avance, les institutions reculent.
La leçon n’est pas que les drones soient sans importance, mais que leur présence traduit souvent plus d’échecs que de transformations. Ce qui apparaît révolutionnaire peut, à l’analyse, être un signe révélateur.
Les penseurs occidentaux doivent aussi éviter de généraliser les leçons issues du combat au drone en Ukraine. Le caractère, les contraintes et la grammaire de ce conflit spécifique ne s’appliqueront pas nécessairement à toutes les guerres futures.
Les enjeux : temps, institutions et combat terrestre moderne
Les nouvelles armes mettent du temps à s’imposer — non seulement pour être produites, mais pour passer du stade de nouveautés tactiques à celui d’instruments déterminants. La guerre russo-ukrainienne a démontré que la technologie du drone est déjà opérationnelle, mais reste à savoir si les institutions militaires peuvent les intégrer efficacement dans l’art de la manœuvre combinée moderne.
Les armes à feu à main comme les arquebuses apparurent au XIVe siècle, mais ne transformèrent pas immédiatement les guerres européennes. Il fallut des décennies d’expérimentation et des siècles d’adaptation institutionnelle — jusqu’aux formations telles que le tercio espagnol ou les bataillons néerlandais — pour que les armes à feu modifient durablement les modes de combat. Les armes arrivent avec un mode d’emploi matériel, pas avec la doctrine ou les habitudes institutionnelles nécessaires pour les utiliser décisivement.
Les drones représentent peut-être une étape semblable. Leur létalité doit alerter les penseurs militaires, mais il s’agit d’une onde de choc, pas d’un séisme. L’intégration des systèmes sans pilote dans les commandements, la manœuvre et les armes combinées prendra du temps. Considérer les drones comme une révolution accomplie risque de figer la conception des forces sur des conclusions prématurées. L’ère de la manœuvre à grande échelle appuyée par drones viendra peut-être, mais n’est pas encore là.
Les armées occidentales doivent continuer à étudier, former et employer les drones vigoureusement — sans jamais perdre de vue les fondamentaux du combat terrestre, aérien et naval. Les munitions livrées par drone ont montré qu’elles pouvaient tuer soldats, véhicules et petites unités, mais elles ne détruisent pas encore brigades, divisions ou corps d’armée. Seules des formations combinées intégrées, bâties autour de l’infanterie, du blindé, du feu, de la puissance aérienne et, surtout, de soldats bien menés, motivés et disciplinés, peuvent remporter les combats décisifs.
Au-delà du combat conventionnel, l’accessibilité, la portabilité et la dissimulation des drones les rendent particulièrement dangereux en guerre irrégulière. Contrairement aux pièces lourdes traditionnelles, ils peuvent être cachés et réassemblés en zones urbaines ou rurales isolées, offrant aux forces de guérilla une capacité de harcèlement, reconnaissance et frappe à faible coût et risque permanent. Dans ce contexte, les drones menacent moins la victoire décisive que la durabilité des opérations, complexifiant le contrôle et étirant les forces d’occupation. Les armées occidentales doivent donc investir dans doctrine, formation et innovation pour faire face à la guerre irrégulière drone-enabled.
Changer de perspective
Notre regard sur la guerre par drone a évolué : d’une vision les présentant comme avant-garde d’une révolution militaire, nous abordons désormais leur rôle dans une évolution plus prudente, institutionnelle. En 2025, nos analyses prononçaient haut et fort cette idée, influencées par les chiffres frappants des pertes liées aux drones et la profusion d’images rendant leur présence constante et transformatrice. Pour des vétérans du combat terrestre, l’idée de machines « chasseuses », impitoyables et omniprésentes sur des champs de bataille déjà meurtriers, semblait nouvelle et révolutionnaire.
Ce qui a modifié notre avis n’est pas le conflit lui-même, mais la compréhension que certains facteurs ont amplifié l’usage des drones dans ce cadre. Lors de préparations académiques, l’un d’entre nous (Antonio) a retrouvé une vérité récurrente dans l’histoire militaire : si l’arme compte — qu’elle soit de pierre, d’acier, fusil, char ou drone — ce qui importe le plus, c’est qui la manie, comment il est formé, dirigé, et si l’institution qui le soutient arrive à intégrer la violence qu’il déchaîne.
Le conflit ukrainien souligne cette leçon. Les drones semblent prééminents quand la manœuvre s’effondre, les tactiques combinées échouent, et les institutions peinent à s’adapter. Le vrai danger n’est pas l’arme nouvelle, mais la croyance erronée qu’elle peut remplacer les institutions et les soldats.
Le piège d’une mauvaise lecture de l’histoire
L’essor des drones en Ukraine doit nous interpeller : non parce qu’il supprime le passé, mais parce qu’il s’inscrit dans un schéma ancien. Face à l’échec institutionnel, les armes montent en puissance pour pallier les manques.
Les drones n’ont pas encore fondamentalement changé la guerre. Ils ont surtout révélé le coût d’une culture de la manœuvre déficiente, d’institutions d’infanterie affaiblies, et de l’absence de coordination interarmes. Ils témoignent de ce qui se produit lorsque les armées ne peuvent ni bouger, ni s’intégrer, ni s’adapter.
Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que les révolutions militaires sont d’abord institutionnelles avant d’être technologiques. Le danger ne réside pas dans les drones, mais dans l’erreur qui consiste à prendre les symptômes pour la cause.
L’ère des drones pourrait advenir. Mais le champ de bataille d’aujourd’hui présente plutôt une réalité plus familière : le bourdonnement au-dessus d’une armée vidée de substance.