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En 2025, Richard Nephew et Ariana Tabatabai publiaient un article dans lequel ils estimaient que la deuxième administration Trump devait intensifier la pression sur Téhéran face à l’accélération du programme nucléaire iranien. Un an plus tard, alors que les tensions entre les États-Unis et l’Iran demeurent vives, Richard Nephew revient sur ces arguments pour analyser la situation actuelle.

Dans votre article de 2025, vous défendiez l’idée que la seconde administration Trump devait profiter de la faiblesse du régime iranien pour accroître la pression sur Téhéran, en particulier face à l’avancée de son programme nucléaire. Des opérations comme Midnight Hammer correspondent-elles selon vous à cette stratégie ? Si oui, pourquoi ? Sinon, quels outils ou approches pensez-vous plus adaptés ?

L’action militaire, notamment celles menées par Israël avant et pendant l’opération Midnight Hammer, a toujours fait partie des options envisagées. La menace de l’usage de la force a ainsi figuré parmi les leviers de la campagne de pression, conformément à ce que j’avais imaginé. Ainsi, Midnight Hammer rentre dans cette logique globale. Cependant, la force aurait dû rester un dernier recours.

L’action militaire n’est jamais infaillible. Avant les frappes israéliennes, j’étais déjà préoccupé par le fait que ni Israël ni les États-Unis ne parviendraient à éliminer totalement la capacité iranienne à fabriquer l’arme nucléaire. Les événements de juin ont confirmé cela : ils n’ont pas anéanti les stocks d’uranium hautement enrichi de l’Iran ni sa faculté à l’utiliser pour créer une bombe nucléaire. Malgré les affirmations présidentielles à l’époque sur l’« anéantissement » du programme nucléaire iranien, le fait que ce sujet reste au cœur des préoccupations cette semaine confirme que la menace persiste. Un accord négocié aurait pu combiner une option militaire imparfaite tout en offrant un cadre d’inspections, un levier de coopération via un assouplissement ciblé des sanctions et une coopération internationale renforcée pour tenir l’Iran responsable. Aujourd’hui, rien de cela n’existe : nous reposons uniquement sur la crainte d’une force militaire et des capacités de renseignement pour contenir Téhéran.

Deuxièmement, tous les leviers du pouvoir national n’ont pas encore été pleinement exploités. Israël a frappé juste avant une nouvelle série de négociations. Les États-Unis auraient pu exploiter cette fenêtre pour rendre clair que, faute de concessions iraniennes, ils intensifieraient des mesures telles que celles que mes coauteurs et moi-même avions détaillées dans notre article : pression par les sanctions (notamment sur la Chine pour stopper ses achats de pétrole iranien), interdiction du trafic maritime iranien, guerre irrégulière et pression diplomatique.

Vous avez également souligné que toute action militaire visant les installations nucléaires iraniennes devrait s’accompagner d’actions contre les réseaux de proxies iraniens via la guerre irrégulière, notamment par des opérations d’information et cyber. Or, aucune opération cyber américaine clairement reconnue contre ces réseaux n’a émergé publiquement l’année dernière. Que suggèrent les éléments de source ouverte concernant la capacité ou la volonté de Washington d’intégrer ces opérations dans une campagne plus large ?

Par nature, la guerre irrégulière se déroule souvent dans la clandestinité ou la confidentialité, ce qui rend difficile d’évaluer cette intégration. Il est toutefois raisonnable de constater que peu d’indices publics attestent de ce type d’opérations. On peut supposer leur absence à partir de certains constats : les États-Unis ont recouru à la force contre les Houthis, puis ont abandonné cette approche ; ce qui indique un manque de réponse globale. Il est également difficile d’affirmer que Washington a eu une réelle efficacité contre la collaboration iranienne avec le Hezbollah ou les milices irakiennes cette dernière année. Par ailleurs, la principale arme d’information américaine à destination de l’Iran, comme la Voice of America, a été grandement affaiblie par des coupes budgétaires et la réorganisation administrative. Le schéma d’action américain semble s’être réduit à deux volets : la menace de la force et le recours à la force.

Quel rôle Israël joue-t-il dans la campagne de pression de la présidence Trump contre l’Iran ? En quoi la participation israélienne à d’éventuelles opérations militaires modifie-t-elle le calcul des risques d’une nouvelle frappe stratégique ?

Cette dernière année a révélé une certaine distance entre l’administration Trump et le gouvernement israélien. Plusieurs exemples montrent que les États-Unis ont agi sans consultation complète avec Israël, tels que l’abandon de la campagne anti-Houthis, les négociations indépendantes sur les otages avec le Hamas, la normalisation avec al-Sharaa en Syrie ou encore les négociations anticipées avec l’Iran au début de 2025. Selon moi, le choix israélien de frapper en juin s’explique en partie par un manque de confiance dans les négociations en cours, les poussant à prendre le risque d’une opération militaire imparfaite plutôt que d’accepter un accord jugé insatisfaisant. Cette autonomie stratégique des Israéliens apparaît aussi dans leur récente rhétorique autour de leur volonté de réduire leur dépendance à l’appui militaire américain.

Cela suggère qu’Israël a décidé de traiter seul la question iranienne si nécessaire. Ils préfèrent que les États-Unis agissent et désirent collaborer, mais ils sont prêts à intervenir indépendamment. C’est pourquoi je pensais dès l’année dernière que les Israéliens frapperaient l’Iran pour contrer la reprise du programme balistique et que d’autres frappes israéliennes restent possibles. La participation israélienne à une offensive américaine rendrait forcément le conflit immédiatement régional.

Avec le recul, que changeriez-vous à votre analyse initiale ?

Mon plus grand manquement a été de ne pas prendre en compte la probabilité d’un changement de régime spontané en Iran. Ce changement politique n’a pas eu lieu : le régime garde une capacité atroce à réprimer et éliminer ses opposants. Il est par ailleurs très probable que toute transition déboucherait sur une entité aussi répressive, sinon pire, pour les intérêts américains comme iraniens. Pourtant, le potentiel qu’une population iranienne exaspérée renverse enfin ce gouvernement corrompu et mal géré apparaît aujourd’hui beaucoup plus tangible qu’au cours des dernières décennies. Les manifestations de janvier ne seraient sans doute pas liées directement aux frappes de juin, mais plutôt à une colère profonde liée à la mauvaise gestion économique et la corruption, qui préexistaient et persistent. Cela marque un tournant interne en Iran.

Je reste convaincu que les États-Unis doivent impérativement centrer leur politique sur leurs intérêts de sécurité nationale, ce qui signifie prioriser la gestion des menaces directes que l’Iran pourrait représenter. Miser sur un changement positif de régime reste dangereux. Je ne modifierais donc pas mes recommandations formulées il y a un an à la lumière des événements récents. Toutefois, à l’avenir, la possibilité d’une transition interne en Iran devrait être prise en compte par les décideurs politiques et les analystes.

Par ailleurs, mon raisonnement initial demeure valable. Israël n’a pas cru aux garanties américaines autour d’un accord et a choisi d’agir. Cela ne remet pas en cause la logique de cette stratégie, qui prévoit toujours l’utilisation de la force comme filet de sécurité contre la progression nucléaire iranienne. En définitive, les opérations militaires israéliennes – puis américaines – ont simplement sauté des étapes du plan initial.

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Richard Nephew est chercheur principal au Center on Global Energy Policy de la School of International and Public Affairs de l’université Columbia et chercheur associé au Washington Institute for Near East Policy. Il a travaillé notamment dans l’administration américaine en tant que représentant adjoint spécial pour l’Iran et directeur des affaires iraniennes au Conseil de sécurité nationale.