Le théâtre euro-atlantique nord est aujourd’hui le cadre d’activités maritimes asymétriques impliquant et affectant des acteurs non étatiques, étatiques et multinationaux. Le domaine subaquatique demeure un espace stratégique particulièrement opaque où opèrent des sous-marins et de plus en plus des plateformes sans équipage. Un changement majeur en matière de sécurité euro-atlantique confronte désormais cette région à des vulnérabilités physiques et stratégiques affectant les infrastructures critiques sous-marines (ICS). La menace s’est particulièrement illustrée fin 2025, avec des soupçons sur un incident dans le golfe de Finlande impliquant un navire commercial suspecté de traîner délibérément son ancre sur le fond marin.
Les hauts responsables militaires de l’OTAN alertaient déjà sur les menaces croissantes dans le domaine sous-marin dès 2016. Cependant, le sujet des ICS est entré brutalement dans les débats politiques et publics européens en septembre 2022, lorsque les gazoducs Nord Stream en mer Baltique ont subi des ruptures explosives. La Baltique a concentré l’attention mondiale sur la sécurité des ICS avec trois incidents de dommages survenus entre octobre 2023 et décembre 2024, suscitant des interrogations au sein de l’OTAN quant à la responsabilité de navires suspects, traînant leurs ancres à grande vitesse sur des sites répertoriés d’ICS.
Ces incidents dans la Baltique ne sont pas isolés. En novembre 2021, des câbles de capteurs d’un réseau civil de surveillance environnementale près des îles Lofoten (Norvège) ont été endommagés, suivis en janvier 2022 par des câbles de données reliant la station satellite SvalSat aux îles Svalbard au continent norvégien. Ces perturbations se sont produites aux extrémités du détroit de Bear Gap, passage maritime obligé entre les mers de Barents et de Norvège.
La montée de la menace sur les ICS s’est traduite dans la stratégie maritime alliée (AMS) de l’OTAN. La première version, publiée en 2011, intégrait la protection des ICS dans les défis plus larges de sécurité maritime liés aux lignes de communication maritimes (SLOC). Mais en octobre 2025, la menace pesant sur les ICS a été nettement renforcée, non seulement sous l’effet des incidents en Baltique, mais aussi à cause d’une montée des menaces étatiques envers la sécurité maritime, y compris la liberté de navigation et l’accès aux SLOC stratégiques concernés par ces infrastructures.
Le rôle central de la protection des ICS dans la stratégie maritime se voit dans la description du risque dans la dernière version de l’AMS : « En augmentant la préparation maritime, la conscience situationnelle, la posture et la masse, tout en renforçant les capacités existantes avec les technologies émergentes, l’OTAN disposera de la puissance maritime nécessaire pour assurer l’accès maritime, défendre la liberté de navigation, protéger les SLOC vitaux, sauvegarder les infrastructures critiques et l’emporter en cas de conflit. » La sécurisation des ICS découle directement de l’amélioration de la performance opérationnelle globale de l’Alliance.
Une puissance alliée
Les incidents en Baltique ont impacté les ICS connectant les Etats membres de l’OTAN dans la région. Les pays ont mené des réponses nationales, mais aussi des actions collectives exemplaires.
Après les explosions du Nord Stream le 26 septembre 2022, le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège et le Royaume-Uni ont inspecté conjointement plus de 8 000 km d’ICS dans leurs eaux territoriales nationales, recourant notamment à des véhicules sous-marins sans équipage (UUV) fournis majoritairement par l’industrie norvégienne.
Par la suite, six pays — Danemark, Allemagne, Finlande, Pays-Bas, Norvège et Suède — ont créé, dans le cadre d’une coopération navale existante, le Centre d’expérimentation pour la sécurité des fonds marins (SeaSEC) basé aux Pays-Bas. Ce centre mobilise des capacités sans équipage civilo-militaires pour agir rapidement face à la menace.
En réaction aux incidents baltique 2023-24, la Force expéditionnaire conjointe dirigée par le Royaume-Uni (JEF), composée de dix pays et initialement conçue pour fournir des capacités maritimes et interarmées visant à dissuader des menaces sous-seuil en Europe du Nord, a lancé son opération « Nordic Warden » dédiée à la sécurité des ICS. Depuis juin 2024, cette opération déploie une présence dans une zone couvrant de la mer de Barents à la Baltique.
L’OTAN a également intensifié sa réponse en instituant en janvier 2025 l’opération maritime permanente « Baltic Sentry », placée sous la direction en mer du Commandement maritime allié (MARCOM), qui utilise ses forces navales stationnées (SNF). « Baltic Sentry » est aujourd’hui un élément central de la vigilance accrue de l’Alliance (EVA) dans la région.
Ces actions illustrent la puissance que peuvent mobiliser collectivement l’OTAN et ses Etats membres en période de crise, soit comme Alliance soit en configurations multinationales autour du « hub » OTAN. Cette capacité collective constitue l’un des avantages significatifs face aux adversaires potentiels.
Dans un défi tel que la sécurité des ICS, chaque Etat membre et son industrie détiennent des informations précieuses sur l’état des réseaux nationaux. Construire une sécurité renforcée des ICS par le partage et le croisement des données pour générer une supériorité informationnelle montre comment l’OTAN peut améliorer ses performances via une plus grande intégration informationnelle et opérationnelle.
La protection des ICS implique de multiples acteurs : administrations gouvernementales, forces armées et industrie maritime. Fournir une réponse rapide nécessite une étroite collaboration avec l’industrie.
Les industries commerciales ont modifié leur approche de la sécurité et de la résilience des ICS. Conscientes de la menace, elles comprennent la nécessité de sécuriser les réseaux et d’avoir des capacités de réparation – non seulement pour garantir un approvisionnement opérationnel constant à leurs clients, mais aussi pour réduire la vulnérabilité stratégique des pays concernés. Ces entreprises posent, surveillent, réparent et remplacent les infrastructures sous-marines.
Le rôle industriel dépasse la simple fourniture d’informations ou de sécurité sur les ICS. Le secteur offshore norvégien exploite une flotte collective de plus de 600 UUV télécommandés et autonomes. Cette masse de capteurs, au sein de ces flottes, peut également renforcer l’effet de dissuasion.
Intégrer l’industrie
La position géostratégique de la Norvège et le contexte des incidents sur ses ICS offrent un exemple pertinent des approches nationales et multinationales pour sécuriser ces infrastructures critiques. Sa géographie sous-marine souligne aussi la diversité des menaces.
Lors de la conférence « Seabed Security » en septembre à Tróia, Portugal, le commodore Kyrre Haugen, commandant la flotte de la marine royale norvégienne (RNoN), a exposé les défis géophysiques variés auxquels sont confrontés les acteurs nationaux et industriels des ICS.
La zone économique exclusive (ZEE) norvégienne comprend des eaux peu profondes de moins de 100 mètres, où les ICS sont exposées aux risques causés par la circulation maritime de surface, indiqua le commodore. Dans des eaux entre 100 et 1 000 mètres, les ICS risquent des dommages liés à la pêche au chalut ; au-delà de 1 000 mètres, l’activité commerciale est rare, mais des équipements spécialisés, notamment militaires ou de recherche, peuvent accéder aux infrastructures.
Les menaces sur les ICS peuvent émaner de plusieurs types de navires : cargos, bateaux de pêche ou sous-marins peuvent tous déployer des UUV. Y répondre implique une intégration étroite entre agences gouvernementales, industrie et forces armées, qui inclut les domaines naval, aérien et spatial afin de fournir une surveillance maritime et une conscience situationnelle étendues.
Les parties prenantes norvégiennes mènent régulièrement des exercices de simulation et échangent via des centres d’opérations industriels, qui s’intègrent au centre d’opérations maritimes de la RNoN pour partager et accéder à l’information, poursuivit Cdre Haugen.
La flotte d’UUV de l’industrie norvégienne offre une importante capacité de surveillance et de conscience situationnelle dont la marine peut s’appuyer. Parallèlement, la marine construit sa propre flotte : « Nous développons nos capacités sur le fond marin en introduisant une flotte de systèmes sans équipage, utilisables pour la surveillance et l’investigation locale », expliqua le commodore. « À ce jour, la RNoN a amélioré ses capacités autonomes océaniques grâce à un système conteneurisé déployable depuis plusieurs bâtiments de la flotte. »
Conscient que les systèmes sans équipage adverses constituent à la fois une menace de surveillance et de sabotage des ICS, Cdre Haugen souligna : « L’essentiel est de pouvoir lever le déni, combinant toutes les couches – espace, cyber, surface, sub-surface – avec un renseignement approprié, afin d’être au bon endroit, au bon moment, avec les capacités adéquates pour empêcher les attaques et dénier la possibilité de déni. »
De son côté, l’industrie renforce ses capacités d’appui via l’intégration de capteurs sur les plateformes offshore et la consolidation des données – radar, capteurs sur les installations ou sur hélicoptères – dans des réseaux partagés dédiés à la conscience situationnelle des ICS.
Renforcer la capacité
Au moment des incidents norvégiens et Nord Stream, la Finlande et la Suède n’étaient pas membres de l’OTAN. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a précipité leur adhésion, formalisant des partenariats stratégiques déjà étroits.
Les incidents baltique de 2023-24 ont eu lieu peu après que la Finlande et la Suède ont rejoint l’Alliance (avril 2023 et mars 2024). Leur adhésion a apporté une connaissance approfondie des environnements navals locaux, surtout sous-marins, ainsi que des capacités et moyens substantiels en matière de conscience situationnelle maritime (MSA). Leur apport permet de renforcer la dissuasion via une meilleure attribution des incidents, aidée par leur connaissance précise du trafic maritime régional et leurs pratiques éprouvées de partage d’information sécuritaire entre acteurs nationaux.
Concernant le partage d’informations pour une attribution efficace, les marines contribuent par l’intégration des images de surveillance. Rear Admiral Tuomas Tiilikainen, commandant de la marine finlandaise, expliquait en décembre : « Nous appuyons la protection des ICS par nos capacités de surveillance maritime. L’opération de base est de connaître chaque navire marchand opérant dans la région. »
Ces données sont partagées notamment avec la garde-frontière finlandaise. « Nous travaillons en étroite collaboration avec la garde-frontière, nous partageons la même conscience situationnelle. Elle bénéficie de compétences particulières, jouissant d’une autorité policière », a ajouté l’amiral. « Nous échangeons informations et moyens, planifions ensemble pour assurer la présence maritime jour et nuit, toute l’année. En temps de paix, la garde-frontière mène les opérations d’intervention avec notre soutien. »
Si les acteurs nationaux du secteur entretiennent déjà des liens intégrés, l’OTAN ajoute une valeur majeure en coordonnant et partageant cette conscience situationnelle intégrée. « Le rôle de l’OTAN est le partage d’informations, notamment pour nous alerter sur les navires d’intérêt entrant dans le bassin de la Baltique », précisa Rear Adm Tiilikainen. Ces données avancées portent sur des comportements suspects ou sur des passages antérieurs dans des ports sensibles.
Le Centre maritime OTAN pour la sécurité des ICS (NMCSCUI), basé au sein de MARCOM, joue un rôle essentiel comme plateforme de partage opérationnel allié. Ce centre facilite l’harmonisation des procédures en matière de contacts d’intérêt et d’intervention en cas d’incident. Il soutient également de manière croissante l’opération « Baltic Sentry ».
La marine finlandaise a apporté diverses contributions à « Baltic Sentry ». Dernièrement, entre août et novembre, son chasseur de mines FNS Katanpää a rejoint la Standing NATO Mine Countermeasures Group 1 (SNMCMG1), intégrée aux forces navales permanentes MARCOM. Cette mission lui a permis d’approfondir ses connaissances sur l’apport national et OTAN à la sécurité des ICS.
« Pour nous, ‘Baltic Sentry’ est une réussite. L’opération a été lancée rapidement et avec détermination, démontrant l’engagement de l’OTAN pour protéger les ICS », souligna Rear Adm Tiilikainen. Cet impact dépasse le simple exercice en mer : il résulte aussi de la collecte et du partage de la conscience situationnelle entre marines et leurs centres maritimes d’opération pour suivre au plus près les déplacements maritimes suspects et anticiper les menaces.
De plus, l’amiral précisa que « Baltic Sentry » est un cadre d’entraînement et d’exécution d’une présence permanente dans la région, impliquant non seulement les marines mais aussi les avions de patrouille maritime et d’autres moyens. Cela inclut la surveillance des zones clés, le suivi des contacts d’intérêt, le renforcement de la vigilance et de la capacité d’attribution. En ce sens, la coordination, la conscience situationnelle et le commandement ont été éprouvés avec succès.
Un enjeu que reconnaissent les marines finlandaise et suédoise tient à la nécessité d’une capacité opérationnelle durable, notamment pour la mission ICS, au-delà des crises ou conflits brefs. Cette réalité se reflète déjà dans leur soutien aux exigences OTAN en vigilance accrue dans la Baltique, en particulier via « Baltic Sentry » et leurs moyens de MSA.
Lorsque la Suède n’était pas alignée, sa marine envisageait un emploi militaire intensif et de courte durée pour permettre une mobilisation totale. Or, comme le montre « Baltic Sentry », les opérations OTAN visent souvent une présence prolongée. Dirigée par le SNMG1, le groupe maritime permanent 1 de MARCOM, l’opération a vu le déploiement précoce du HSwMS Visby en janvier 2025, premier navire suédois commandé par l’OTAN.
Rear Admiral Johan Norlén, chef de la marine suédoise, expliqua en octobre : « ‘Baltic Sentry’ n’est pas une opération de deux semaines… elle se poursuit. Si cela décrit notre période actuelle – paix ou légère crise – vous avez besoin d’opérations ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) persistantes. » La Suède intensive ses efforts technologiques : « Nous déployons des véhicules autonomes en mer, en surface et dans les airs, pour compléter les navires avec équipage et prolonger la durée des opérations. »
L’amiral insista sur la nécessité quotidienne de générer des opérations durables, cruciales pour la sécurité des ICS. La capacité MSA de la marine suédoise apporte en outre un avantage opérationnel étendu à l’OTAN : « Notre base est assurée par une surveillance 24/7/365, particulièrement efficace avec la Finlande. » Le renforcement des connexions vise à partager cette information plus largement avec les alliés.
Décrivant la mer Baltique comme un espace confiné, encombré et aujourd’hui contesté, Rear Adm Norlén souligna les menaces asymétriques : dommages accidentels ou volontaires aux ICS, brouillage GPS, ou falsification des systèmes d’identification automatique des navires (AIS). « Les opérations hybrides en cours sont aussi dangereuses que les opérations conventionnelles. Leur principal enjeu est l’attribution », conclut-il.
La mer Baltique est une mer stratégique pour l’OTAN et la Russie. L’intensification de la présence OTAN découle non seulement de la dégradation de la sécurité régionale, mais aussi du fait que huit des neuf pays baltes sont membres. La Russie peut percevoir cette présence comme un défi à ses accès vers la mer du Nord depuis Saint-Pétersbourg et Kaliningrad.
Sur la question des ICS, toute tension, comme celle créée par la guerre en Ukraine, peut entraîner un risque d’escalade. La suspicion sur la participation de navires liés à la Russie aux incidents en Baltique et la nécessité d’escorter ces navires par l’OTAN contribuent à ce risque. « Nous sommes présents, exerçant nos droits pour maintenir ces voies maritimes ouvertes sans être trop provocateurs, afin d’éviter une escalade », affirma Rear Adm Norlén.
Pour autant, l’OTAN reconnaît l’importance de maintenir une posture de dissuasion. Le fait qu’un seul incident supplémentaire se soit produit depuis la mise en place de « Baltic Sentry » illustre précisément cet effet dissuasif.
Dr Lee Willett