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Le développement d’industries de défense indigènes au Moyen-Orient est une perspective stratégique séduisante, mais sa mise en œuvre s’avère complexe. Les premiers efforts arabes, notamment les programmes égyptiens post-1950, étaient ambitieux mais ont rencontré un succès limité. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’engagent dans une industrialisation de la défense à une échelle beaucoup plus vaste et mieux financée. Cet article retrace le parcours de ces ambitions initiales aux capacités actuelles.

Si la logique de développer une capacité de production de défense locale semble indiscutable, la difficulté réside dans la concrétisation de cette volonté en actions concrètes. Pour plusieurs États du Golfe, les conditions n’étaient pas favorables à l’investissement dans une industrie de défense domestique. Ils manquaient de ressources adéquates et d’une main-d’œuvre qualifiée ; de plus, l’absence de besoins réels, liés à des capacités militaires limitées, ne justifiait pas la création d’une telle industrie.

Cela ne signifie pas que le développement industriel de la défense était absent du monde arabe. L’Égypte en est l’exemple le plus marquant, avec une base héritée des installations de maintenance et de réparation de l’époque coloniale. Le pays nourrissait des ambitions fortes dans ce domaine, notamment dans l’aéronautique : d’abord avec la production d’avions d’entraînement, puis avec la tentative de concevoir un avion de combat indigène.

Les années 1950 ont vu la fabrication sous licence au Caire du Gomhouria, version tchèque du Bücker Bü 181 allemand, un avion d’entraînement à moteur à piston, produit en nombre conséquent. La phase suivante fut une collaboration avec l’Espagne sur le Hispano HA-200, dessinée par Willy Messerschmitt, construit à Helwan dans les années 1960 avec environ 90 exemplaires. Cette expérience servit de base à un projet plus ambitieux, le Helwan HA-300, également conçu par Messerschmitt, initialement destiné à l’Espagne, abandonné puis repris par l’Égypte à la fin des années 1950 pour développer un intercepteur léger.

Le projet HA-300 incluait aussi la fabrication d’un moteur indigène dérivé de la conception autrichienne Brandner E-300, qui devait remplacer le moteur britannique Orpheus de la version espagnole originale. Les travaux commencèrent au début des années 1960 mais, en raison de la complexité et des coûts, le programme fut annulé en 1969. L’Égypte se tourna alors vers l’Union soviétique pour ses besoins en avions de combat.

Dans cette même période, le gouvernement de Nasser tenta également de développer une capacité balistique indigène, un autre projet ambitieux et coûteux dépendant fortement de l’expertise étrangère, resté inachevé. Durant les années 1970 et 1980, l’Égypte réessaya, sur la base de technologies soviétiques, sans parvenir à concrétiser un système opérationnel. En réalité, le seul succès industriel original de cette époque fut le Walid, un véhicule blindé 4×4 inspiré du BTR-40 soviétique, dont plus de 1 000 exemplaires furent produits entre les années 1960 et 1980.

L’industrialisation de la défense égyptienne perdit ensuite en importance pendant plusieurs années, avant de se réorienter vers une production plus pragmatique répondant aux besoins nationaux. Après avoir envisagé de devenir le centre industriel militaire du monde arabe, l’Égypte concentre désormais ses efforts sur la fabrication locale d’armes légères d’origine soviétique et occidentale, de lance-grenades et de RPG, ainsi que de missiles antichars issus de technologies soviétiques, chinoises et coréennes. Elle produit également des systèmes d’artillerie tels que les lance-roquettes multiples, et s’apprête à fabriquer localement l’obusier automoteur Hanwha K9. Sur le plan terrestre, le pays développe une gamme étendue de véhicules blindés légers et assemble en grand nombre des chars M1A1 Abrams. L’Égypte dispose en outre de capacités étendues de maintenance, de réparation et de modernisation des équipements.

Enfin, le volet naval ne doit pas être négligé. Le chantier naval d’Alexandrie a construit trois corvettes Gowind 2500 de Naval Group pour la Marine égyptienne, ainsi qu’une frégate MEKO A-200EN de TKMS. Le pays étudie l’acquisition d’un nouveau sous-marin classique (SSK) pour remplacer une flotte arrivée en fin de vie, avec l’intention probable de produire localement au moins une partie de ces navires.

La corvette Gowind 2500 égyptienne ENS El Fateh (971) lors d’un exercice naval avec la Standing NATO Maritime Group Two (SNMG2) le 24 août 2022.
La corvette Gowind 2500 égyptienne ENS El Fateh (971) a participé à un exercice maritime avec la Standing NATO Maritime Group Two (SNMG2) le 24 août 2022.

Un spectre de développement contrasté

L’Égypte est un pays de plus de 111 millions d’habitants. En comparaison, la Jordanie, avec un peu plus de 11 millions d’habitants, dispose de ressources bien plus limitées, mais elle a tout de même développé une industrie de défense locale, bien que de moindre envergure par rapport à l’Égypte ou d’autres pays de la région. En 1999, le King Abdullah Design and Development Bureau (KADDB) a été créé pour équiper les Forces armées jordaniennes. Rebaptisé Jordan Design and Development Bureau (JODDB), son objectif est de concevoir des solutions spécifiques répondant aux besoins jordaniens : équipements personnels, systèmes de visée, systèmes anti-drones (C-UAV), mobilité blindée, et autres programmes. JODDB commercialise aussi son expertise auprès des armées et forces de sécurité alliées.

Au regard de leur situation stratégique, il était logique pour l’Égypte et la Jordanie de développer des industries indigènes de défense, même si leurs moyens humains, matériels et financiers restaient limités.

D’autres pays, notamment du Golfe, jouissent de moindres contraintes, à l’image de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis (EAU), où les ressources financières disponibles surpassent largement celles de l’Égypte ou de la Jordanie, ce qui se traduit par des ambitions industrielles bien plus élevées.

Les revenus saoudiens proviennent principalement du pétrole brut, du raffinage, du gaz naturel liquéfié (GNL) et des produits pétrochimiques. Avec une population de 36,5 millions d’habitants, l’État saoudien doit créer des opportunités économiques, car ni les industries pétrolières ni l’emploi public ne peuvent absorber la demande de travail. La volatilité des prix de l’énergie accroît la vulnérabilité économique et complique la planification.

Il y a plusieurs années, la nécessité de diversifier l’économie a été reconnue, notamment dans le cadre d’une politique de « saudisation » visant à remplacer les travailleurs étrangers par des citoyens saoudiens. D’importants investissements dans l’éducation ont été réalisés pour renforcer les compétences et les perspectives de la main-d’œuvre locale. Cette dynamique s’inscrit dans un vaste agenda de modernisation visant à transformer le pays, avec l’ouverture au tourisme international, la réalisation de mégaprojets et la promotion du secteur privé.

En mai 2017, Saudi Arabian Military Industries (SAMI) a été créée, entreprise détenue par le Fonds public d’investissement (PIF). SAMI doit permettre que 50 % des dépenses militaires nationales soient effectuées localement d’ici 2030, dans le cadre de la « Vision 2030 ». L’objectif affiché est de figurer parmi les 25 premières entreprises mondiales du secteur de la défense.

SAMI a conclu de nombreux accords de coopération avec des entreprises internationales, notamment des grands groupes américains, européens, mais aussi Rosoboronexport russe. L’industrie turque, avec Aselsan et le fabricant de drones Baykar, a également signé des protocoles d’entente (MoU). La construction navale est un secteur d’intérêt marqué, avec des accords avec Navantia (Espagne) et Naval Group (France).

Une entreprise préexistante, la Military Industries Corporation, fondée dans les années 1950 pour produire armes légères et munitions, a été intégrée à SAMI. Sous licence, elle fabrique des armes issues d’Heckler & Koch et du Kalashnikov Concern russe. Les munitions d’artillerie, notamment des calibres 155 mm et 105 mm, sont produites localement. Plusieurs modèles de véhicules blindés légers ont été développés et certains exportés, tout comme diverses versions de camions Tatra assemblés en Arabie saoudite.

Créée en 1988, Advanced Electronics Company (AEC) a été l’un des premiers acteurs, avec un actionnariat incluant BAE Systems, dans l’électronique de défense et l’aérospatial. Elle assurait notamment la maintenance des systèmes des F-15 de la Royal Saudi Air Force (RSAF) et la production de systèmes électroniques pour d’autres avions américains. En décembre 2020, AEC a été absorbée par SAMI, renforçant ainsi l’offre industrielle du pays.

Dans la ligne de la Vision 2030, l’Arabie saoudite développe une stratégie spatiale nationale via l’Agence spatiale saoudienne (SSA). Selon la CIA World Factbook : « l’objectif est d’utiliser le secteur spatial pour accélérer la diversification économique, renforcer la recherche scientifique et le développement, accroître la participation du secteur privé dans l’industrie spatiale mondiale ; fabriquer et exploiter des satellites de communications, d’observation de la Terre et scientifiques ; développer une gamme de sous-systèmes et de charges utiles satellitaires ». L’Arabie saoudite est aussi reconnue comme fondatrice et principal bailleur (depuis 1976) de l’organisation arabe Arabsat.

Soutenue par le PIF, SAMI bénéficie des ressources financières nécessaires pour progresser et étendre ses capacités. Au-delà de son rôle capital dans la défense, SAMI ambitionne d’introduire des technologies de pointe, de développer des solutions indigènes à haute technologie, contribuant ainsi à renforcer l’économie nationale et à former une main-d’œuvre qualifiée.

La démarche des Émirats arabes unis

Avec un peu plus de 10 millions d’habitants dont seulement 12 % sont des Émiriens, les Émirats se trouvent dans une situation différente. Contrairement à l’Arabie saoudite, qui doit créer des emplois pour sa population, les EAU font face à un déficit de citoyens capables de répondre à leurs objectifs militaires et économiques. Leur principale ressource économique est également le pétrole et ses dérivés. Depuis longtemps, la direction émiratie a compris la nécessité de diversifier l’économie et a obtenu des succès significatifs.

Les premières étapes concernaient notamment la fabrication de carreaux céramiques. Aujourd’hui, le tourisme est devenu un secteur majeur, les Émirats sont un centre financier international, une destination attractive pour les investissements directs étrangers (IDE) et un important nœud logistique mondial via leurs ports et aéroports. Disposer d’une industrie de défense répond à des besoins stratégiques, mais l’intégration de technologies avancées dans la défense, l’aérospatiale et le spatial présente également des atouts économiques majeurs. Forts de ressources conséquentes, les Émirats misent sur la création et le maintien d’une industrie de défense de classe mondiale.

Plusieurs entreprises du secteur existaient auparavant, notamment dans la construction navale. Mais l’événement clé fut la création en novembre 2019 du groupe EDGE, qui rassemble plus de 35 entités corporatives en six pôles principaux : Platforms & Systems, Missiles & Weapons, Space & Cyber Technologies, EDGE Commercial, Technology & Innovation et Homeland Security. EDGE couvre un large spectre d’activités allant des navires, véhicules blindés, armes légères, munitions d’artillerie, missiles aux satellites. Le groupe dispose d’importants moyens en recherche et développement pour renforcer son avance technologique et vise agressivement les marchés d’exportation, notamment au Brésil, en Inde, en Indonésie et au Vietnam.

Rabdan Mk2 8×8 d’EDGE Group en version véhicule de récupération blindé exposé à IDEX 2025.
Un Rabdan Mk2 8×8 d’EDGE Group en configuration véhicule de récupération blindé, exposé lors d’IDEX 2025.

EDGE signe régulièrement des protocoles d’entente avec des partenaires étrangers clés. En novembre 2025, un MoU a été signé avec Hanwha Aerospace pour explorer une coopération stratégique dans la défense aérienne avancée, les frappes de précision à longue portée, les systèmes sans pilote et l’intelligence artificielle appliquée à la défense. Un précédent accord avait été conclu avec Korea Aerospace Industries (KAI), et d’autres MoU existent avec des entreprises occidentales telles que L3Harris, ainsi que des coentreprises avec des acteurs majeurs comme Leonardo. En février 2023, EDGE a également pris une participation majoritaire dans le fabricant estonien de véhicules télécommandés Milrem.

EDGE dépasse le cadre d’une simple industrie militaire locale destinée aux besoins intérieurs des EAU : son empreinte multinationale et ses acquisitions lui permettent d’étendre ses activités à l’international. Sa montée en puissance rapide dans les systèmes avancés de défense aérienne et d’armes à effet de stand-off témoigne de sa capacité à développer des solutions sophistiquées très rapidement. Sur le plan spatial, bien que les Émirats ne disposent pas encore d’une capacité de lancement de satellites propre et recourent aux services russes, japonais et américains, ils conçoivent et fabriquent leurs propres satellites. Ainsi, en août 2024, un satellite d’observation de la Terre conçu aux EAU a été lancé par les États-Unis.

SAMI en Arabie saoudite et EDGE aux Émirats arabes unis, créés respectivement en 2017 et 2019, connaissent depuis une montée en puissance remarquable. Ces deux entités redéfinissent l’industrie de défense indigène dans le monde arabe et, avec les moyens financiers à leur disposition, leur trajectoire de croissance semble assurée.

David Saw