Un forum en ligne organisé par des étudiants de l’Université d’Édimbourg et de l’Université nationale de Kyiv a réuni des intervenants ukrainiens et britanniques pour analyser l’usage des drones, la désinformation, la résilience civile et la sécurité énergétique. Cet événement a souligné à quel point la « guerre du futur » est devenue une réalité immédiate et pourquoi la courbe d’apprentissage de l’Europe est désormais une question essentielle de dissuasion.
Ce forum, piloté par des étudiants et reliant l’Université d’Édimbourg à l’Université nationale de Kyiv, a offert une analyse approfondie de la manière dont l’expérience de guerre ukrainienne influence la réflexion stratégique sur la sécurité en Europe, depuis l’économie de la défense aérienne jusqu’aux enjeux politiques de la désinformation.
Organisé en ligne, l’événement a rassemblé un public plus large que prévu pour une discussion académique spécialisée, malgré les sujets sensibles abordés. Les organisateurs ont instauré des règles strictes : les échanges devaient respecter la règle de Chatham House et certaines sections ont été signalées comme potentiellement éprouvantes. Ce cadre était important, car le fil conducteur du forum ne portait pas sur des théories abstraites, mais sur les conséquences tangibles des évolutions technologiques en matière de guerre et sur leur impact transfrontalier.
Drones, civils et enjeux de responsabilité
Un expert est revenu sur l’usage délibéré des drones contre les populations civiles dans les zones de combat ukrainiennes, décrivant comment ces petits systèmes sans pilote sont devenus omniprésents, pouvant planer, traquer et terroriser d’une façon qu’une pièce d’artillerie ne saurait égaler. Cette intervention a mis en lumière un point crucial pour l’opinion occidentale : les drones sont également un outil de coercition visant à la dépopulation, à la pression psychologique et à la fragmentation sociale. L’expert a souligné les répercussions importantes pour le droit international et la responsabilité des acteurs. Si les attaques contre les civils sont interdites, mais que les auteurs encourent peu de conséquences, la valeur dissuasive des règles s’effrite, d’autant plus que les méthodes pour les violer deviennent moins coûteuses, plus accessibles et faciles à déployer en masse.
La banalisation des drones comme instruments d’intimidation repose aussi sur leur caractère persistant, à faible coût, leur permettant d’imposer peur et perturbations à un rythme bien plus soutenu que ce que les cadres classiques savent gérer.
Pressions hybrides et vulnérabilités des démocraties
Une autre intervention a porté sur les opérations d’influence russes et les tactiques hybrides plus larges en Europe centrale et orientale. Le constat était sans ambages : l’ouverture des démocraties, qui en fait leur force, crée aussi des vulnérabilités exploitées par des acteurs malveillants. Ces derniers tirent parti du pluralisme, de la fragmentation des médias et des clivages politiques pour affaiblir la cohésion sociale.
Ce qui ressort principalement, c’est l’attention portée aux méthodes plutôt qu’à une idéologie unique. L’objectif n’est pas de promouvoir une vision du monde cohérente, mais d’amplifier les divisions, de soutenir les discours les plus polarisants et de miner la capacité des États démocratiques à agir de manière coordonnée.
Les leçons des drones ukrainiens face aux contraintes de l’OTAN
Les étudiants ont ensuite présenté des recherches sur les drones, la posture de l’OTAN et l’économie de la défense aérienne, mettant en relation les cadres académiques avec les débats actuels sur la sécurité.
Une présentation a mis en avant l’évolution rapide des petits drones pilotés par opérateurs, notamment les contrôles par fibre optique et les modifications artisanales qui peuvent réduire l’efficacité des brouillages électroniques et compliquer leur interception. Une autre a analysé comment les incursions de drones et les provocations aériennes créent des dilemmes récurrents pour l’OTAN : définir ce qui constitue une « provocation acceptable », choisir une réponse proportionnée, et éviter toute ambiguïté dangereuse.
Un point central abordé est celui de l’échange de coûts. Si des drones peu chers peuvent déclencher le lancement d’intercepteurs très onéreux, la stratégie défensive peut devenir économiquement insoutenable à long terme. C’est là une clef dans la manière dont la Russie teste, épuise et façonne le champ de bataille.
La conclusion n’est pas que l’Europe doive reproduire intégralement le modèle ukrainien, mais qu’elle s’inspire de sa logique : itérations rapides, déploiement massif lorsque nécessaire, et capacités défensives adaptées à la menace en termes de coût et d’échelle. Cela implique des défenses plus stratifiées, une plus grande autonomie industrielle et une meilleure coopération entre opérateurs, industriels et autorités d’acquisition.
L’infrastructure énergétique, un nouveau front
Une autre contribution étudiante a porté sur les systèmes énergétiques comme cible de la guerre hybride, soulignant que l’expérience ukrainienne montre que la politique de résilience doit être envisagée comme une politique de sécurité. L’idée fondamentale est que les attaques contre la production et la distribution d’énergie ne visent pas seulement des installations physiques, mais aussi la confiance, la continuité du gouvernement et la stabilité sociale.
La présentation a plaidé pour la décentralisation et l’intégration des énergies renouvelables dans la planification de la résilience, non pas uniquement dans une optique environnementale. Quoi qu’il en soit de l’applicabilité partout en Europe, ce cadre stratégique est difficilement contestable : les infrastructures sont désormais un champ de bataille, et la coercition moderne cherche souvent à imposer des coûts sans déclencher de confrontation ouverte.
La société civile, une capacité opérationnelle
Une autre intervention a remis en cause l’idée largement répandue en Occident selon laquelle la société civile se « restreint » forcément en temps de guerre. L’Ukraine est ici présentée en contre-exemple : une société mobilisée pour pallier les lacunes, fournir formations et équipements, conduire des enquêtes open source soutenant les communications stratégiques et la reddition de comptes.
Pour les institutions de défense européennes, la leçon est de reconnaître que la résilience passe aussi par les réseaux, les volontaires et les capacités civiles capables de s’adapter rapidement, contrer les narratifs adverses et maintenir l’effort sous pression.
Désinformation assistée par l’IA : une rapidité difficile à contenir
Le forum a également abordé l’évolution de la désinformation, désormais passée d’une manipulation centrée sur des personnalités à des opérations volumétriques automatisées, aidées par l’intelligence artificielle. Le problème majeur réside dans la vitesse et l’asymétrie : une fausse information peut se propager en quelques minutes, tandis que sa vérification demande souvent des jours. Par ailleurs, les habitudes de consommation des réseaux sociaux favorisent la première impression émotionnellement marquante.
Cette dynamique est cruciale pour la défense car elle affecte directement la maîtrise de l’escalade, le maintien du soutien public, la confiance dans les institutions et l’espace décisionnel des gouvernements. Si des adversaires peuvent inonder massivement et à faible coût les canaux d’information, ils peuvent préparer le terrain avant une crise, notamment en présentant les mesures défensives comme provocatrices ou illégitimes.
L’importance stratégique de ce type d’échanges
Ces événements sont souvent sous-estimés car organisés par des étudiants. Ce serait une erreur.
Ils jouent d’abord un rôle de passerelle entre ceux qui vivent la guerre au quotidien et ceux qui orienteront la politique, les acquisitions, la recherche et les médias dans les décennies à venir. Ils normalisent ensuite le dialogue entre cultures de sécurité différentes, y compris avec des étudiants liés à l’armée ukrainienne, dont le contexte professionnel est souvent absent des séminaires occidentaux. Enfin, ils condensent en une seule conversation des enjeux jadis distincts : drones, cadre juridique, opinion publique, résilience des infrastructures et environnement informationnel.
L’Europe commence déjà à faire face aux symptômes de ces défis par le biais de sondages aériens, de vulnérabilités infrastructurelles et de pressions informationnelles. L’Ukraine en vit la réalité complète. La valeur stratégique de ce type d’échanges est de réduire le décalage entre expérience et apprentissage.
Pour que la planification européenne de la sécurité suive le rythme des évolutions, il faudra plus que de nouveaux équipements : un apprentissage institutionnel accéléré, des seuils d’intervention plus clairs, une résilience renforcée en dehors des casernes et une compréhension pragmatique de la manière dont des systèmes peu coûteux peuvent engendrer des défis coûteux.