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La défense contre les menaces chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires (CBRN) a longtemps été perçue principalement comme une discipline militaire. Un grand soin a été apporté au développement d’une industrie dédiée à la protection des militaires contre ces dangers. Toutefois, depuis plusieurs décennies, les menaces CBRN revêtent une importance tout aussi cruciale dans le cadre de la protection civile et des forces de l’ordre. Le terrorisme CBRN ainsi que les accidents ou catastrophes impliquant la dispersion de matières dangereuses nécessitent un certain niveau de préparation au sein des services de police et de sécurité.

La défense CBRN s’inscrit depuis plus d’un siècle dans le domaine militaire. La protection civile ou la défense civile ont longtemps été considérées comme des champs secondaires. Même lorsqu’elle est prise en compte dans un contexte civil, la police et les enquêtes criminelles restent souvent en arrière-plan derrière les pompiers, les secours et les services médicaux d’urgence. La fin des années 1990 a vu une recrudescence de la préoccupation autour du contre-terrorisme CBRN, notamment après plusieurs incidents au Japon impliquant des agents neurotoxiques. Toutefois, cette attention s’est majoritairement concentrée sur les services d’incendie et de secours plutôt que sur la police.

L’auteur, qui a construit une partie de sa carrière sur cette montée en puissance du contre-terrorisme CBRN après l’attentat de Tokyo, a observé la tentative des soldats du Corps chimique de l’armée américaine à enseigner aux pompiers et ambulanciers américains la doctrine militaire CBRN, mot pour mot. Cette démarche, générant peu de résultats concrets et créant des tensions inutiles, a montré qu’on ne peut pas simplement transposer la défense CBRN militaire telle quelle dans le domaine policier. Pourtant, c’est ce que certaines industries du secteur continuent parfois de tenter.

Différences fondamentales

Pour appréhender cette problématique, il faut d’abord comprendre les nombreuses différences, majeures et mineures, entre la défense CBRN militaire et celle destinée aux forces de l’ordre et services de sécurité. La responsabilité organisationnelle en est une. En milieu civil, les incidents CBRN sont moins fréquents mais très proches des accidents impliquant des matières dangereuses. La gestion de ces accidents, survenant dans le commerce, l’industrie, les transports ou les laboratoires, incombe essentiellement aux pompiers, la police jouant un rôle d’appui.

La police et les pompiers évoluent dans un environnement civil dont la gestion du risque diffère de celle de l’armée. Cette divergence se traduit par des différences réglementaires, légales et pratiques, notamment concernant les procédures et l’équipement. Les équipements de protection individuelle (EPI) civils doivent respecter des normes strictes en matière de santé et sécurité au travail, avec des tests et certifications obligatoires. Cette approche orientée vers la minimisation des risques aboutit à des EPI plus lourds, plus chauds, plus coûteux, mais aussi plus protecteurs que leurs équivalents militaires.

Par ailleurs, le spectre des dangers rencontrés dans le civil est plus étendu que celui des agents CBRN militaires. Si l’on compare un masque à gaz militaire avec un appareil de respiration autonome utilisé par un pompier, ou une combinaison militaire CBRN avec celle d’un technicien Hazmat, on constate des conceptions très différentes. Le matériel militaire privilégie l’endurance opérationnelle (porter l’équipement pendant une journée ou plus), la simplicité logistique et la conduite des opérations de combat, parfois au détriment de la sécurité absolue. Le matériel militaire n’est jamais conçu pour éliminer totalement un danger particulier, ce qui serait inacceptable dans un cadre civil réglementé. Il pourrait même être illégal de fournir à un policier un masque militaire CBRN.

Déficits opérationnels et pistes d’amélioration

Par où commencer ? Il est essentiel que les autorités définissent clairement les missions attendues des services de police face à un acte terroriste CBRN ou un déversement accidentel de substances dangereuses. Ces deux risques se recoupent souvent, car un attentat peut se présenter sous la forme d’un accident chimique. Cette analyse de mission doit permettre d’identifier précisément les tâches que la police doit accomplir, ce qui conditionne ensuite la formation et le matériel nécessaires. Formation et équipement sont étroitement liés, car la réponse CBRN demande souvent un recours intensif à l’équipement spécifique.

Il est important de respecter un ordre logique. Trop souvent, un service d’urgence acquiert du matériel avant même d’avoir défini sa mission ou les modalités de formation. L’auteur a fréquemment dû élaborer des formations sur des équipements acquis simplement parce qu’une direction avait été séduite par une démonstration commerciale, sans réelle réflexion sur l’usage.

Les missions peuvent généralement se répartir en deux catégories : défensives et offensives. Les missions offensives impliquent une intrusion délibérée dans un environnement dangereux, pour perquisitionner un laboratoire clandestin, récupérer un corps ou collecter des preuves après un incident. Ce sont souvent des équipes spécialisées qui les réalisent. Les missions défensives comprennent l’établissement et le contrôle de périmètres autour d’un site d’incident, ou la capacité à se protéger immédiatement et à se replier vers un lieu sûr.

Mais l’analyse des missions révèle rapidement des problèmes de coopération interinstitutionnelle et de rivalités énergétiques. Partout dans le monde, les services incendie (ou, plus rarement, des forces de protection civile dédiées comme la Civil Defence de Singapour) interviennent sur les accidents industriels et de transport, alors que les incidents CBRN s’y apparentent souvent. La police devra collaborer avec les pompiers, dont les centres de formation sont généralement mieux équipés pour dispenser une formation élémentaire CBRN. Toutefois, dans de nombreux pays, ces relations sont marquées par des antagonismes. Résoudre ces conflits est crucial pour assurer une réponse efficace aux menaces CBRN dans le civil. Le passé douloureux de la rivalité entre policiers et pompiers lors des attentats du World Trade Center en 2001 en illustre tristement l’existence.

La solution réside dans la formation conjointe, les exercices communs, l’élaboration de procédures partagées et les échanges de personnel. Chaque tâche, mission et équipement identifié dans l’analyse nécessite un entraînement adapté. Celui-ci est d’autant plus efficace qu’il réunit police, services incendie et secours médicaux. Souvent, les académies de formation des pompiers sont les mieux placées pour conduire ce travail. Les exercices permettent d’apprendre à coopérer dans un environnement moins contraignant que lors d’un incident réel. Pourtant, dans bien des cas, des exercices conjoints restent rares.

Tout cela exige des ressources : temps, personnel, financement. Or, trop souvent, la planification et la réponse aux incidents CBRN sont menées dans l’urgence et la panique après un imprévu. Une capacité modeste mais opérationnelle avant un incident est toujours préférable à une absence totale de préparation suivie d’une réaction précipitée plusieurs années plus tard.

Pour constituer cette capacité, une piste est d’identifier les compétences existantes et de les renforcer. Une analyse rigoureuse des besoins opérationnels pour la police en matière de réponse CBRN montre que ces exigences se rapprochent beaucoup de celles de deux types d’unités spécialisées déjà présentes dans certains pays : les enquêteurs spécialisés dans les crimes environnementaux et les équipes chargées de perquisitions et de saisies à risque élevé dans les laboratoires clandestins de drogues. Ces unités possèdent déjà des équipements et des compétences proches de ce qui est nécessaire. Là où elles existent, elles peuvent servir de base à un développement futur. Par exemple, une équipe capable d’intervenir dans un laboratoire clandestin de fentanyl ou de méthamphétamine sans provoquer de dégâts humains ni environnementaux est de facto une équipe de réponse CBRN avec seulement quelques ajustements à faire.

Un déficit souvent critique concerne la gestion médico-légale. Recueillir, stocker et analyser des preuves sur une scène de crime CBRN est indispensable pour identifier les auteurs, déterminer l’agent causant l’incident (informations clés pour le traitement médical et la décontamination) et permettre des poursuites judiciaires. Il serait politiquement catastrophique qu’un groupe terroriste échappe à la justice par manque d’éléments ou à cause d’une mauvaise gestion des preuves.

En ce qui concerne l’équipement, trois besoins majeurs ressortent. Des ressources financières d’abord, mais aussi la sélection des équipements adaptés. Pour que les industriels développent des équipements spécifiques au secteur civil et policier, les régulateurs de la santé et sécurité au travail doivent adopter une approche tenant compte des usages liés aux situations d’urgence, distinctes d’un environnement industriel classique.

Les fabricants doivent, par ailleurs, cesser de se contenter de repeindre en bleu des produits militaires en y apposant un label « pour police ». Ils doivent comprendre que les incidents CBRN en milieu urbain ne ressemblent pas forcément aux scénarios militaires. Certains progrès ont été réalisés dans les marchés occidentaux, mais ils restent lents et souvent les praticiens bricolent leurs solutions en adaptant du matériel militaire. Le recours à ces équipements militaires peut dépanner temporairement, mais doit être manié avec précaution, notamment à cause des enjeux politiques liés à la militarisation des forces de l’ordre. Néanmoins, les technologies CBRN ont beaucoup évolué et les vêtements de protection police n’ont aucune nécessité technique d’être identiques à ceux de l’armée.

Un domaine particulièrement délicat est celui de la détection. Les progrès sont nombreux depuis plusieurs décennies. Cependant, les environnements urbains, où opèrent principalement les forces de l’ordre, génèrent de nombreux interférences provoquant de nombreuses fausses alertes. Dans le milieu militaire, ces faux positifs ont un coût opérationnel maîtrisé : mieux vaut un accroc qu’une menace non détectée. En milieu civil, cependant, les conséquences sont lourdes : évacuations, perturbations massives, arrestations injustifiées. Cette réalité limite actuellement l’adoption généralisée d’équipements de détection chimique en police de routine. En revanche, la détection radiologique fait l’objet d’applications plus courantes, notamment dans les contrôles douaniers et la protection des frontières.

En conclusion

Si nos sociétés modernes veulent assurer la sécurité des citoyens et protéger leurs infrastructures critiques, la question de la réponse CBRN par les forces de l’ordre doit être abordée sérieusement. Laisser cette mission uniquement à l’armée peut fonctionner dans certains cas, mais généralement, les sociétés démocratiques modernes peuvent et doivent faire mieux. Les forces militaires sont souvent basées loin des zones civiles les plus vulnérables aux actes terroristes. Le fossé entre les réponses CBRN militaires et policières n’est pas insurmontable. Une analyse méthodique peut combler cet écart, et des progrès significatifs ont déjà été réalisés dans de nombreux pays. Ce chemin ne sera évalué équitablement qu’après avoir affronté les défis qu’il comporte.

Dan Kaszeta