Sans les États-Unis, l’OTAN disposerait toujours de millions de soldats et d’avions avancés, mais perdrait les éléments clés indispensables à la guerre moderne, tels que le renseignement, la surveillance, la reconnaissance (ISR), le transport aérien, la défense antimissile et l’intégration du commandement.
Le rôle des États-Unis au sein de l’OTAN fait face à une incertitude renouvelée après que le président Donald Trump ait ouvertement remis en cause la valeur de l’alliance, soulevant ainsi des doutes quant à l’engagement à long terme de Washington envers la sécurité européenne.
Ces derniers jours, Trump est allé plus loin que jamais durant sa présidence en affirmant envisager « absolument » un retrait des États-Unis de l’OTAN, qualifiant l’alliance de « tigre de papier ».
Il a également critiqué à plusieurs reprises les alliés européens pour leur refus d’appuyer une action militaire américaine contre l’Iran, jugeant leur position « une très grande erreur » et suggérant que les États-Unis « n’ont pas besoin » du soutien de l’OTAN.
Cette rhétorique a déclenché ce que certains analystes considèrent comme la crise la plus grave de l’histoire moderne de l’OTAN. Sans les États-Unis, l’alliance resterait puissante, mais profondément différente.
Comment serait l’OTAN sans les États-Unis, sur le plan strictement militaire ?
Sur le plan purement militaire, l’OTAN, même sans les États-Unis, resterait une force considérable. Une récente évaluation du Center for Strategic and International Studies (CSIS) estime que les forces actives des pays européens membres atteignent 1,86 million d’hommes, soulignant que le problème pour l’Europe réside moins dans la taille de ses forces que dans leur préparation, coordination et capacité de déploiement rapide.
Les États-Unis ne sont pas qu’un simple allié majeur. Ils restent le principal contributeur militaire, tant par leur budget que par de nombreuses capacités permettant à l’OTAN d’opérer rapidement.
Selon le rapport annuel officiel de l’OTAN, les États-Unis représentaient 60 % des dépenses combinées de défense de l’alliance en 2025, tandis que l’Europe et le Canada réunis en constituaient les 40 % restants.
Le fossé est également visible dans le domaine aérien de haute technologie. Le CSIS, s’appuyant sur The Military Balance 2025, estime que les États-Unis possèdent environ 3 300 aéronefs de combat, contre environ 2 100 pour l’ensemble des membres européens de l’OTAN (hors Turquie).
Ainsi, sans Washington, l’OTAN ne serait pas sans défense ni nécessairement réduite. Les alliés européens conserveraient d’importantes forces terrestres, des marines considérables, des avions de chasse avancés, ainsi que deux puissances nucléaires, le Royaume-Uni et la France.
Mais l’équilibre serait profondément modifié. L’alliance garderait une large part de sa masse, mais perdrait une portion disproportionnée de son potentiel militaire le plus avancé, déployable et intégré.
Fonctionnement de l’OTAN et ses équipements militaires
Pour comprendre l’impact d’une OTAN sans États-Unis, il est essentiel de saisir son mode de fonctionnement.
L’OTAN ne dispose pas de forces armées propres comme un État. Elle affirme explicitement ne « pas posséder de forces militaires propres » et dépend des États membres pour fournir le personnel, le matériel et les ressources nécessaires aux opérations et aux missions de dissuasion.
Selon le Modèle de Forces de l’OTAN, l’alliance organise, gère, active et commande les forces nationales et multinationales mises à sa disposition, qu’elles soient permanentes ou temporaires. La force de l’alliance ne réside donc pas uniquement dans le nombre de ressources nationales, mais aussi dans la planification, la préparation, les relations de commandement et l’interopérabilité.
Cependant, l’OTAN dispose de quelques capacités financées ou gérées conjointement. Cela inclut notamment les 14 avions AWACS E-3A basés à Geilenkirchen, les cinq drones RQ-4D Phoenix de la Force de renseignement, surveillance et reconnaissance, ainsi que les trois avions C-17 de la capacité de transport aérien stratégique stationnés à Pápa.
L’alliance indique également que la flotte MRTT (Multi Role Tanker Transport) compte actuellement sept appareils en service, et atteindra dix avions d’ici 2026 après les livraisons finales.
En conséquence, si les États-Unis quittaient l’OTAN, les pays européens ne perdraient pas du jour au lendemain leurs chars, avions de chasse, frégates ou brigades. Les avions financés conjointement par l’OTAN resteraient aussi opérationnels.
Mais ils se verraient privés du principal contributeur financier, d’une partie importante du pouvoir de décision de l’alliance ainsi que d’une large part des infrastructures de commandement, de transport, de renseignement, surveillance, reconnaissance (ISR) et dissuasion sur lesquelles repose le reste de l’OTAN.
Ce que l’OTAN perdrait sans les États-Unis
La plus grande perte ne serait pas la quantité de personnel, mais la capacité technologique de haut niveau.
Une récente analyse de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) estime qu’en cas de crise majeure en Europe, les États-Unis pourraient apporter un effectif équivalant à 128 000 soldats, incluant des brigades blindées, des unités de défense aérienne, des brigades d’aviation, des sous-marins et des porte-avions.
Selon l’IISS, remplacer uniquement la contribution conventionnelle américaine nécessiterait un investissement compris entre 226 et 344 milliards de dollars en nouveaux systèmes et plateformes, et près d’un trillion de dollars à long terme si l’on prend en compte les coûts sur le cycle de vie et les remplacements.
Le même rapport souligne que l’Europe devrait non seulement remplacer le personnel et les matériels américains, mais aussi combler ses lacunes dans le domaine spatial et le renseignement ISR multidomaine, les fonctions de commandement, ainsi que les postes élevés actuellement occupés par des Américains au sein de l’OTAN.
Vulnérabilités de l’OTAN sans les États-Unis
- Renseignement, surveillance, reconnaissance (ISR) et connaissance de l’espace : Une éventuelle sortie américaine exposerait les insuffisances européennes dans les domaines spatial et ISR multidomaine. Des plateformes à haute altitude comme le drone Northrop Grumman RQ-4 Global Hawk s’appuient sur un réseau satellitaire et des systèmes d’échange de données américains essentiels pour la localisation des cibles, la navigation et la coordination sur le champ de bataille. Les AWACS de l’OTAN opèrent dans cette architecture, mais demeurent étroitement liés aux infrastructures ISR américaines.
- Puissance aérienne avancée : L’Europe dispose de chasseurs modernes et d’une flotte de F-35 en expansion, mais les États-Unis apportent une capacité unique en matière de furtivité, d’attaque à longue portée et d’appui aérien. Le CSIS rappelle que les États-Unis déploient plus de 100 avions de combat en Europe, soulignant le rôle majeur du F-22, du B-52 et du B-2 dans la maîtrise aérienne, l’attaque stratégique et la dissuasion.
- Ravitaillement en vol et transport stratégique : La mobilité stratégique, c’est-à-dire la capacité à déplacer rapidement les forces entre différents théâtres, est une dépendance critique de l’OTAN. Les États-Unis fournissent une part importante via des appareils tels que le C-17 Globemaster III, facilitant le déploiement rapide de troupes, de matériels lourds ou d’aides humanitaires sur de longues distances intercontinentales. Les transports maritimes stratégiques et les équipements prépositionnés en Europe renforcent cette capacité, assurant la persistance opérationnelle.
- Défense antimissile et couverture navale : La défense aérienne et antimissile intégrée de l’OTAN repose largement sur des systèmes américains. Le MIM-104 Patriot demeure l’un des dispositifs principaux déployés en Europe, capable d’intercepter missiles balistiques tactiques, missiles de croisière et aéronefs sophistiqués. De plus, les sites Aegis Ashore en Roumanie et en Pologne contribuent au bouclier antimissile balistique de l’alliance, protégeant contre les menaces émergentes.
- Commandement, contrôle et intégration : Moins visible mais cruciale, cette dépendance affecte la capacité de l’OTAN à fusionner intelligence, mobiliser rapidement les forces, coordonner les opérations multinationales et soutenir des campagnes à rythme élevé. Comme le souligne le CSIS, le problème est autant quantitatif que qualitatif : coordination, capacité et volonté de déploiement rapide sont indispensables.
Sans les États-Unis, l’OTAN continuerait d’exister et l’Europe conserverait une influence militaire significative. Néanmoins, l’alliance serait moins intégrée, moins efficace et moins apte à mener une guerre multidomaine moderne à grande échelle. Elle resterait une force défensive crédible, mais moins cohésive et technologiquement moins avantageuse.
Les fractures au sein de l’OTAN s’accentuent avec le désaccord entre États-Unis et Europe sur l’Iran
Les tensions récentes autour du conflit iranien ont révélé une divergence croissante au sein de l’alliance.
Washington a exprimé sa frustration face à la réticence de plusieurs alliés européens clés à soutenir les opérations dans le détroit d’Ormuz, tandis que les gouvernements européens restent prudents, invoquant des considérations juridiques, politiques et stratégiques.
La clause de défense collective de l’OTAN, l’article 5, ne s’applique que lorsqu’un État membre est attaqué, ce qui n’est pas le cas ici. La participation reste donc volontaire et dépend des choix politiques nationaux.
Cette distinction est mise à l’épreuve. Plusieurs alliés ont déjà imposé des restrictions aux opérations américaines liées au conflit, soulignant que la cohésion de l’OTAN ne peut être tenue pour acquise hors des scénarios d’entraide collective.
Sans les États-Unis, l’OTAN demeure crédible mais moins intégrée.
L’OTAN resterait active et l’Europe continuerait de peser militairement sans les États-Unis
Mais l’alliance mettrait plus de temps à réagir, serait moins intégrée dans ses modes de combat et aurait une capacité plus restreinte à projeter sa puissance à grande échelle.
La crise actuelle révèle une vérité plus profonde : la force de l’OTAN ne réside pas seulement dans le nombre de ses forces déployables, mais dans leur efficacité opérationnelle conjointe.
À mesure que l’alignement politique s’efface, la question n’est plus simplement de savoir si l’Europe peut remplacer la capacité américaine, mais si l’alliance peut maintenir la cohésion nécessaire à l’exploitation optimale de ses capacités existantes.