La Russie a averti les pays européens qui accueilleraient des avions Rafale français dotés de capacités nucléaires qu’ils pourraient devenir des « cibles prioritaires » en cas de conflit majeur, a déclaré le vice-ministre des Affaires étrangères Alexander Grushko le 23 avril 2026. Cette déclaration constitue la réponse la plus ferme du Kremlin à ce jour face à la doctrine française de « dissuasion avancée » promue par Emmanuel Macron.
Ces propos ont été tenus dans une interview accordée aux médias d’État russes, trois jours après l’annonce, à Gdansk le 20 avril, d’une coopération renforcée entre Paris et Varsovie. Le président français et le Premier ministre polonais Donald Tusk avaient annoncé que la Pologne rejoindrait le groupe des capitales européennes engagées dans des discussions sur des exercices conjoints et des déploiements éventuels des Rafale à capacité nucléaire.
Une réponse à Gdansk
Lors de leur rencontre à Gdansk, Emmanuel Macron et Donald Tusk avaient indiqué qu’un volet de leur coopération porterait sur l’échange d’informations et la réalisation d’exercices militaires communs autour de la dissuasion avancée, concept présenté par Macron lors de son discours du 2 mars à l’Île Longue. Le chef de l’État français avait précisé que les travaux à venir viseraient à obtenir des « avancées concrètes », notamment dans le domaine nucléaire.
Donald Tusk a déclaré à la presse que voir des Rafale armés de charges nucléaires survoler la Pologne « n’était pas un rêve », mais reflétait plutôt l’environnement stratégique actuel. Il a souligné que la Pologne intégrait ainsi un cercle de pays partageant la nécessité d’une souveraineté européenne en matière de défense.
Qu’est-ce que la dissuasion avancée française ?
Selon le concept défendu par Emmanuel Macron, la dissuasion avancée repose sur le déploiement temporaire des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) et de leurs Rafale B à capacité nucléaire sur des bases alliées à travers le continent, sans implantations permanentes ni accords de partage nucléaire formels, à la différence du dispositif OTAN avec l’US Air Force.
La Force aérienne et spatiale française a consacré ces dernières années à valider ce modèle dans le cadre du concept MORANE, renommé Déploiement Agile de Combat Français (FRA-ACE), avec des missions de courte durée en Pologne, Roumanie et Suède, mobilisant des petites unités de 30 à 80 personnels. Étendre cette agilité au segment aérien stratégique implique des exigences renforcées en matière de sécurité, de communications protégées et de procédures du pays hôte, surtout lorsque les appareils sont armés du missile de croisière nucléaire ASMPA-R.
L’intégration de Varsovie s’ajoute à la liste avancée par Macron à l’Île Longue, qui comprenait déjà le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Paris négocie activement des accords avec ces huit partenaires pour l’organisation des déploiements.
Le Danemark a déjà conclu un accord stratégique de dissuasion nucléaire avec la France, destiné à compléter les accords existants au sein de l’OTAN. Le lendemain du discours à l’Île Longue, le ministre des Affaires étrangères norvégien a déclaré qu’Oslo envisageait également la possibilité de rejoindre ce dispositif. En revanche, la Suède et la Finlande ont clairement exclu l’accueil d’armes nucléaires en temps de paix, limitant leur participation à des exercices et à la dispersion en période de crise, sans présence permanente.
Les présidents lituanien Gitanas Nausėda et letton Edgars Rinkēvičs ont évoqué publiquement cette proposition après un entretien téléphonique. Nausėda a salué toute mesure alliée susceptible de compliquer les calculs nucléaires russes en Europe, tout en rappelant que l’initiative française doit compléter, et non remplacer, les accords nucléaires existants de l’OTAN.
Le 14 avril, deux Rafale B dans le cadre de la patrouille aérienne du Baltique basés à Šiauliai en Lituanie ont effectué un vol vers la base aérienne de Lielvārde en Lettonie. Ces appareils appartiennent à la 4e Escadre de Chasse de la Base Aérienne 113 de Saint-Dizier, siège des Forces Aériennes Stratégiques françaises et opérateur de la variante Rafale à capacité nucléaire.
Le message de Moscou sur la sélection de cibles
Alexander Grushko a qualifié les plans français de « développement incontrôlé » du potentiel nucléaire de l’OTAN, affirmant que les forces nucléaires françaises agissaient désormais comme une composante intégrée de l’alliance.
« Nos forces armées porteront une attention particulière à ces nouveaux déploiements et mettront à jour en conséquence la liste des objectifs à haute priorité en cas de conflit majeur », a-t-il déclaré selon un communiqué diffusé par les médias d’État russes.
Il a aussi rejeté les protections promises aux pays hôtes potentiels, soulignant que la France avait explicitement refusé des garanties nucléaires formelles envers ses alliés. Selon Grushko, cette position affaiblit au contraire la sécurité des États concernés, car Paris n’offre aucune garantie totale en contrepartie de leur exposition.
Jusqu’alors, Moscou avait critiqué le discours de l’Île Longue et la Déclaration de Northwood, signée entre le Royaume-Uni et la France en juillet 2025. Les critiques russes précédentes portaient sur la décision française de ne plus publier son stock total d’ogives nucléaires, une mesure jugée contraire aux pratiques héritées du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Cette nouvelle intervention est la première où un haut responsable russe lie explicitement la participation à la « dissuasion avancée » française aux plans de sélection de cibles de la Russie.
Un vide dans le contrôle des armements
Ce bras de fer intervient dans un contexte de dégradation du contrôle des armements. Le traité Nouveau START, limitant le nombre d’ogives nucléaires stratégiques déployées par les États-Unis et la Russie, a expiré le 5 février 2026, supprimant ainsi le dernier plafond bilatéral entre les deux plus grands arsenaux nucléaires mondiaux. Grushko a déclaré que tout futur dialogue nucléaire devrait intégrer les capacités combinées de l’OTAN, y compris les forces de dissuasion françaises et britanniques ainsi que les forces stratégiques américaines.
Ces déclarations interviennent quelques jours avant l’ouverture de la onzième Conférence d’examen des parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui se tient du 27 avril au 22 mai au siège des Nations unies à New York. Ce rendez-vous quinquennal constitue le principal forum multilatéral pour évaluer les progrès en matière de non-prolifération, de désarmement et d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire.
Dans la période précédant cette conférence, l’OTAN a appelé la Russie et la Chine à accroître la transparence sur leurs arsenaux, tandis que Grushko a qualifié le réarmement français et britannique de violation directe des engagements pris par deux des cinq États reconnus détenteurs d’armes nucléaires.