Les conflits modernes imposent un changement profond aux forces armées, dont les méthodes d’entraînement traditionnelles peinent à suivre l’évolution rapide du champ de bataille. La dispersion, la spécialisation et la rapidité sont désormais des facteurs clés, remettant en cause les doctrines héritées du combat de masse.
Sur le terrain, de petites unités agiles équipées de drones, capteurs et armements de précision produisent des effets que jadis seules des brigades pouvaient obtenir. Pourtant, de nombreuses armées continuent de s’entraîner comme si la force numérique et la puissance blindée restaient déterminantes. Ce décalage grandissant entre la réalité des combats et la préparation des combattants a des conséquences de plus en plus difficiles à ignorer.
Lors d’un exercice majeur de l’OTAN en Estonie en mai 2025, une petite force ukrainienne aguerrie et spécialisée dans les tactiques assistées par drones a neutralisé en une seule journée l’équivalent de deux bataillons de l’OTAN, révèle une analyse récente. Ce succès n’est pas un hasard, mais le fruit d’une adaptation continue au feu. Les innovations ukrainiennes, saluées dans l’ensemble de l’Alliance, reposent sur un entraînement permanent, improvisé et parfaitement aligné avec le déroulement réel des opérations.
Nombre de forces occidentales pèchent sur ce point. Les formations modernes se décomposent désormais en unités plus petites et spécialisées qui s’appuient sur des opérations décentralisées et une grande agilité cognitive. Pourtant, l’entraînement reste souvent fondé sur d’importants exercices sur le terrain, minutieusement orchestrés, valorisant plus les déplacements et la coordination que la prise de décision et l’adaptation. Les simulateurs physiques traditionnels, bien qu’utiles, demeurent statiques et peu maniables, inadaptés à des cycles d’innovation tactique mesurés en semaines plutôt qu’en années.
Ce défi ne se limite pas aux forces terrestres. Les armées de l’air entrent dans une ère où équipages humains et drones opèrent en équipes, soumettant la cognition humaine à de fortes contraintes. Pilotes et opérateurs doivent analyser et agir sur un volume de données considérable dans un espace aérien contesté où chaque seconde compte. Les environnements d’entraînement classiques peinent à reproduire cette complexité et la charge cognitive qu’elle impose.
Par ailleurs, les pressions économiques exacerbent ce dilemme. Le coût du carburant, des munitions, de la maintenance et de la logistique augmente plus rapidement que les budgets militaires. Les exercices grandeur nature mobilisent des ressources de plus en plus difficiles à justifier, en particulier lorsqu’ils ne reflètent pas les réalités opérationnelles des conflits actuels. Les armées se tournent déjà vers des plateformes plus légères et abordables, et l’entraînement doit suivre ce mouvement. Les résultats observés là où cette transition a été amorcée sont prometteurs.
Par exemple, l’US Air Force, après l’introduction de la simulation virtuelle dans la formation initiale des pilotes en 2020, a observé une amélioration significative des résultats des étudiants sur les 40 manœuvres évaluées, avec 33 de ces progrès statistiquement significatifs. Par ailleurs, l’université Embry-Riddle a constaté en 2022 que les pilotes atteignaient leur premier vol solo 30 % plus rapidement grâce à la formation virtuelle.
Ces bénéfices s’observent également lors de la formation avancée. Une étude de 2024 présentée lors de la conférence Interservice and Industry Training, Simulation and Education a montré que les pilotes de B-52 entraînés en réalité virtuelle nécessitaient en moyenne 1,35 sortie en moins pour atteindre la compétence en ravitaillement en vol, par rapport à ceux sans ce type d’entraînement. Sachant qu’une heure de vol d’un B-52 coûte environ 88 000 dollars, économiser une à deux sorties par pilote représente jusqu’à 10 millions de dollars d’économies par promotion. Ces gains sont loin d’être marginaux ; ils traduisent un changement fondamental dans la rapidité et le coût de construction des compétences.
La réalité étendue (extended reality) apparaît ainsi comme une solution pragmatique, répondant aux enjeux cognitifs et économiques. Elle permet des entraînements plus fréquents, une adaptation rapide et la répétition de scénarios complexes – incluant par exemple la coopération homme-machine, la dégradation des communications ou les opérations multi-domaines – sans consommer carburant ni exposer les appareils.
Les unités peuvent ainsi itérer, faire des erreurs et apprendre à grande vitesse, reproduisant les dynamiques actuelles du champ de bataille. L’Ukraine illustre parfaitement cette tendance. Ses forces intègrent la réalité étendue dans leur infrastructure opérationnelle, compensant un accès réduit aux plateformes physiques et aux zones d’entraînement sécurisées durant la mobilisation massive.
Récemment, une initiative nordique financée par le programme Nansen de soutien à l’Ukraine, pilotée par l’Agence norvégienne du matériel de défense, a fourni des systèmes d’entraînement en réalité étendue pour les soldats ukrainiens opérant sur véhicules terrestres, notamment le char principal Leopard 2 A4. Ces systèmes s’étendent aussi au soutien des premières phases de formation des pilotes de F-16 ainsi qu’à la préparation contre les drones ennemis.
Au Royaume-Uni, la réalité mixte prend une place croissante dans la formation des pilotes de chasse de la Royal Air Force. Les stagiaires l’utilisent pour s’exercer aux parcours, au vol en formation et à la navigation à basse altitude dans des environnements virtuels réalistes, réduisant les coûts de formation de plusieurs millions de livres par an.
Malgré cela, une certaine méfiance persiste à l’égard de la formation virtuelle, souvent perçue comme inférieure à la formation en conditions réelles. Si cette dernière reste indispensable, s’appuyer exclusivement sur elle expose à un sous-entraînement face aux conflits contemporains. Les simulations avancées n’en sont pas un substitut mais un multiplicateur de force, favorisant l’adaptation, le jugement et la réactivité.
À mesure que le champ de bataille devient plus asymétrique, les méthodes d’entraînement doivent évoluer. Les forces militaires qui s’accrochent à des méthodes obsolètes risquent de former des unités techniquement compétentes mais opérationnellement insuffisantes. Le mode de conduite des conflits a déjà changé. Il est impératif que la préparation militaire s’adapte ou accepte l’écart grandissant entre entraînement et réalité.