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En mai 2026, le ministre sud-coréen de la Défense, Ahn Gyu-back, a présenté une feuille de route visant à atteindre l’un des objectifs majeurs de Séoul en matière d’acquisition militaire : la construction de sous-marins à propulsion nucléaire. Pourtant, cette orientation soulève de sérieux doutes quant à sa pertinence stratégique et industrielle.

Lors de la première réunion du Comité de la stratégie de défense future, présidé par le président Lee Jae Myung, la Corée du Sud a dévoilé son Plan de base pour le développement de sous-marins nucléaires. Lee a souligné l’importance symbolique de cette capacité et son rôle dans le renforcement des compétences industrielles de la défense sud-coréenne. Toutefois, malgré ce discours ambitieux, ce programme pourrait bien détourner l’industrie locale des défenses de ses véritables forces.

Le développement de sous-marins nucléaires est une entreprise coûteuse et complexe, aux bénéfices difficiles à justifier pour Séoul. Ce projet s’oppose à la stratégie exportatrice qui a propulsé le secteur de la défense sud-coréen sur la scène internationale, risquant de détourner des talents et des ressources vitales d’une dynamique économique et technologique déjà innovante. À terme, cette initiative pourrait engendrer des contraintes budgétaires et politiques limitant la souplesse des décisions d’achat et freinant les dépenses militaires sur le long terme.

Une expertise en construction navale qui ne suffit pas

La Corée du Sud domine le marché mondial de la construction navale, juste derrière la Chine. Cependant, malgré une industrie avancée et compétitive, ses infrastructures et savoir-faire ne sont pas adaptés à la construction navale nucléaire. Le pays possède bien un secteur nucléaire civil mature, avec 26 réacteurs fournissant environ un tiers de son électricité, mais cela ne garantit pas les compétences spécifiques requises pour la propulsion nucléaire navale.

Contrairement aux centrales civiles, les réacteurs nucléaires embarqués sur des sous-marins exigent des normes particulièrement strictes en termes d’acoustique, de résistance aux chocs et de sécurité, tout en restant compacts pour fonctionner dans un environnement extrême et confiné pendant des décennies. Ces exigences imposent des réglementations, une formation et des qualifications distinctes qui doivent être développées en parallèle des normes classiques de la construction navale.

Il ne s’agit pas de douter des capacités des ingénieurs sud-coréens, mais plutôt de reconnaître que le développement d’une industrie dédiée à la construction de sous-marins à propulsion nucléaire représente un effort considérable en temps, argent et compétences, souvent sous-estimé par les décideurs. À titre de comparaison, les États-Unis construisent ces sous-marins depuis plus de 70 ans, et ce programme reste extrêmement onéreux, avec près de 46 % des crédits de construction navale alloués entre 2027 et 2031 au seul secteur des sous-marins nucléaires.

Le cas japonais illustre la difficulté de ce type de construction, avec le cargo nucléaire Mutsu des années 1970, dont des problèmes techniques et des surcoûts ont retardé le lancement de 16 ans avant une mise à la retraite prématurée. De même, l’Inde, forte de décennies d’expérience civile dans le nucléaire, a rencontré d’importants défis avec son premier sous-marin nucléaire, l’INS Arihant, dont la première patrouille a eu lieu plus de 14 ans après le début de sa construction.

Un modèle difficilement compatible avec une industrie tournée vers l’exportation

La décision sud-coréenne d’investir dans la propulsion nucléaire navale va à l’encontre de sa stratégie de croissance reposant sur l’exportation d’armements. Depuis le milieu des années 2010, le chiffre d’affaires du secteur de la défense a crû de près de 75 %, la guerre en Ukraine ayant même accéléré cette dynamique, avec une diversification accrue des destinations, dont de nombreux pays européens comme la Pologne.

Pourtant, les sous-marins nucléaires sont rarement exportés, en raison notamment des enjeux de non-prolifération et des contraintes réglementaires liées au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Lorsque des pays tels que l’Inde acquièrent ces technologies, ils cherchent généralement à développer une capacité souveraine de construction nucléaire navale plutôt qu’à importer directement des systèmes. Les coûts particulièrement élevés – estimés à plus de 4,5 milliards de dollars pour un sous-marin de classe Virginia vendu à l’Australie dans le cadre de l’accord AUKUS – réduisent aussi le potentiel exportateur.

Le dynamisme sud-coréen repose sur une industrie compétitive et innovante poussée par la concurrence des entreprises, améliorant constamment leurs techniques et efficacités. Or, la construction de sous-marins nucléaires, secteur très spécialisé, nécessitera un recrutement de main-d’œuvre au détriment d’autres programmes plus porteurs, dans un contexte de déclin démographique et de pénurie de main-d’œuvre qualifiée.

Une industrie difficile à arrêter une fois lancée

Les ambitions nucléaires de la Corée du Sud risquent aussi de créer des pressions budgétaires et politiques à long terme, limitant la flexibilité des dépenses militaires. La construction navale nucléaire nécessite un investissement massif initial et l’entretien continu d’un personnel spécialisé, la transformant rapidement en institution dont on ne peut se défaire sans conséquences graves.

Même aux États-Unis, cette industrie a connu des périodes délicates après la Guerre froide, avec une réduction des commandes ayant menacé la pérennité des chantiers navals spécialisés. Pour y faire face, le gouvernement a favorisé la coopération entre acteurs clés, au prix d’une baisse de la concurrence et d’une hausse des coûts. En 10 ans, plus de 10 milliards de dollars d’investissements gouvernementaux ont été nécessaires pour soutenir cette base industrielle.

Par ailleurs, les promesses de création d’emplois liées au programme sont une motivation politique importante. Ahn Gyu-back a évoqué plus de 40 000 emplois générés, ce qui, dans un pays où environ 52 000 personnes travaillent dans la défense et 126 000 dans la construction navale civile et militaire, témoigne d’une surestimation portée par des considérations politiques au détriment de la rationalité économique.

Cette dynamique pourrait profiter principalement aux grands acteurs industriels établis et à leurs réseaux d’influence, consolidant le poids d’une industrie rigide et peu propice à l’innovation rapide ou aux changements de priorités stratégiques.

Le sous-marin nucléaire est-il la meilleure réponse ?

La justification de ce programme rejoint la volonté de dissuader la Corée du Nord, notamment face à la modernisation sous-marine de Pyongyang et à ses missiles balistiques lancés depuis des sous-marins. Selon Ahn, les sous-marins nucléaires seraient essentiels à une « chaîne de destruction sous-marine » plus rapide et discrète.

Pourtant, il est contestable que les sous-marins nucléaires apportent un avantage décisif par rapport aux sous-marins diesel-électriques et à propulsion indépendante de l’air déjà exploités par la marine sud-coréenne. Le déplacement plus important des sous-marins nucléaires peut réduire leur maniabilité dans les eaux peu profondes des mers de l’Est et Jaune. Par ailleurs, les bâtiments diesel modernes affichent des signatures acoustiques très discrètes et sont adaptés aux missions de surveillance envisagées.

Les sous-marins nucléaires disposent certes d’une vitesse et d’une autonomie supérieures – pouvant naviguer sous l’eau indéfiniment, à plus de 55 km/h – mais la géographie locale limite l’intérêt de cette endurance, tandis que la batterie lithium-ion des KSS-III permet déjà des performances remarquables, avec une vitesse de pointe de 37 km/h sur 10 000 milles nautiques.

De plus, le développement rapide des drones sous-marins, plus économiques et de plus en plus déployés, pourrait remettre en cause l’intérêt d’investir dans une technologie coûteuse et complexe, jugée peut-être dépassée à moyen terme.

Enfin, derrière ces considérations, la question chinoise demeure implicite. Même si officiel, ce point est rarement évoqué publiquement, certains experts sud-coréens le lient à l’objectif d’augmenter la flotte alliée dans la région Indo-Pacifique, contribuant ainsi aux efforts américains de dissuasion face à la montée en puissance de Pékin.

Malgré ces arguments stratégiques, la Corée du Sud ne prévoit pour l’instant de construire que quatre sous-marins nucléaires, avec une mise en service estimée dans plus d’une décennie. Face à l’évolution rapide des menaces et des technologies, cette course au nucléaire maritime pourrait limiter la capacité de Séoul à répondre efficacement à ses besoins de défense diversifiés.

La question que Séoul ne se pose pas

Comme le disait dans Jurassic Park le personnage interprété par Jeff Goldblum : « Vos scientifiques étaient tellement préoccupés par la possibilité de faire quelque chose qu’ils ne se sont pas arrêtés pour réfléchir s’ils devaient le faire. » Telle est la réflexion qui manque dans le débat sud-coréen sur les sous-marins nucléaires.

Se focaliser sur la capacité technique sans évaluer les coûts, opportunités et compromis risque d’aboutir à un choix qui nuira à long terme à une industrie de la défense florissante et tournée vers l’exportation. La complexité et les investissements colossaux requis en font une filière mal adaptée à l’export et susceptible d’affaiblir la compétitivité générale par dispersion des ressources.

Par ailleurs, la montée en charge de ce programme peut exercer une pression durable sur les budgets et les décisions politiques, au détriment d’autres priorités plus rentables et innovantes. En définitive, le rapport coûts/bénéfices de cette entreprise paraît très incertain, notamment quand des capacités efficaces, moins coûteuses et plus adaptées sont déjà disponibles.