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Au début du mois de mars, le président français Emmanuel Macron s’est rendu dans une base de sous-marins sur la côte bretonne pour marquer discrètement la fin de quatre décennies de doctrine nucléaire française. L’arsenal nucléaire allait croître. Les quantités ne seraient plus communiquées. Et pour la première fois, les armes nucléaires que la France avait construites pour protéger Paris pourraient un jour être déployées pour défendre Berlin.

Trois changements simultanés — une augmentation du nombre d’ogives nucléaires, la fin de la transparence sur la taille de la force de frappe et le lancement de la « dissuasion avancée », un cadre permettant des dialogues stratégiques avec des partenaires européens, des invitations à des exercices nucléaires français et la possibilité d’un déploiement anticipé d’avions français à double usage nucléaire — marquent un tournant majeur dans la politique nucléaire française. Ils abandonnent en effet les principes traditionnels de la dissuasion française basés sur la stricte suffisance, la diffusion calibrée d’informations et la retenue souveraine, définis depuis les présidences de François Mitterrand à François Hollande. Dorénavant, l’arsenal français va s’accroître, la transparence prendra fin et les forces nucléaires françaises seront intégrées, avec précaution, dans une architecture européenne plus large. Cela, à condition que les forces politiques domestiques françaises ne viennent pas tout défaire.

Cette évolution dans la politique de Macron entraîne des coûts politiques importants et nécessitera un travail considérable entre la France et ses partenaires nucléaires. D’abord, en tant que police d’assurance vis-à-vis de l’OTAN, la dissuasion avancée offre à l’Europe une capacité de secours sans remettre ouvertement en cause Washington, bien que les différences structurelles entre la présence avancée française et le partage nucléaire OTAN soulèvent des questions sur la capacité de Paris à rassurer des alliés habitués à une intégration opérationnelle américaine. Ensuite, avec l’élection présidentielle française de 2027 qui approche et un Rassemblement National hostile aux engagements nucléaires européens, il est incertain que le cadre établi par Macron survive à son auteur. Enfin, un nouveau groupe de pilotage nucléaire franco-allemand — première coordination nucléaire formelle de l’Allemagne hors du cadre OTAN — constitue une rupture historique par rapport aux précédentes formes de partage. Mais le passé montre que les projets collectifs de défense pilotés par la France ont souvent échoué.

L’initiative de Macron pourrait être le changement le plus significatif dans la dissuasion nucléaire européenne depuis des décennies, mais son succès dépendra de la capacité de Paris et de ses partenaires à l’ancrer par des consultations ministérielles régulières, des exercices conjoints et des engagements au niveau des traités avant que la politique intérieure française ne vienne la compromettre.

La dissuasion avancée, une assurance pour l’OTAN

La proposition de Macron reconnaît implicitement que l’une des raisons majeures d’offrir un « plan B » est la perte de confiance perçue en la dissuasion nucléaire américaine étendue, notamment si Donald Trump venait à mettre à exécution sa menace de retrait des États-Unis de l’OTAN. Le président français a assuré que le cadre de la dissuasion avancée avait été élaboré « en toute transparence avec Washington » et qu’il était « complémentaire de la mission nucléaire de l’OTAN ».

Dans le même esprit, le président Macron et le chancelier allemand Merz ont déclaré que la nouvelle coopération « vient en complément, sans se substituer » aux arrangements actuels de dissuasion et de partage nucléaire de l’OTAN. À ce jour, huit membres de l’OTAN ont souscrit à la « dimension européenne » du dispositif nucléaire français : Belgique, Danemark, Allemagne, Grèce, Pays-Bas, Pologne, Suède et Royaume-Uni.

Ce comportement de couverture est compréhensible. Si la dissuasion américaine venait à être perçue comme vidée de sa substance — notamment par un retrait des bombes B-61 déployées en Europe ou par un effondrement plus large de la confiance dans l’alliance —, une alternative dirigée par la France serait théoriquement prête. Mais cela suffit-il à rassurer des alliés inquiets ?

On note en effet des différences notables entre le dispositif actuel de partage nucléaire de l’OTAN et la nouvelle proposition française. D’une part, les forces nucléaires françaises seraient temporairement déployées, contrairement aux déploiements permanents des bombes nucléaires américaines dans cinq pays alliés de l’OTAN (Belgique, Allemagne, Italie, Pays-Bas et Turquie). Macron a précisé que tout déploiement avancé des forces nucléaires françaises serait temporaire, probablement sous forme d’exercices multinationales impliquant des Rafale armés de missiles de croisière nucléaires ASMPA-R et de « déploiements circonstanciels », terme volontairement vague quant à la durée, l’ampleur et les conditions de déclenchement de toute base avancée.

D’autre part, le déploiement américain sur des territoires alliés implique que des pilotes de ces pays soient formés et certifiés pour utiliser les armes nucléaires, ce qui leur donne un rôle opérationnel direct. À l’inverse, dans la proposition française, la livraison resterait exclusivement entre les mains des forces françaises : des Rafale pilotés par des équipages français opérant à partir d’aérodromes alliés en rotation, les pays hôtes ayant un rôle limité au soutien logistique. Il s’agit donc d’une présence avancée plus que d’un partage nucléaire, une distinction essentielle pour la confiance et la garantie apportée aux alliés. Ce choix exclut un processus clé d’apprentissage et d’appropriation par les alliés des missions nucléaires, même si certains membres de l’OTAN ne participent pas aux missions à double capacité.

Enfin, la taille relativement restreinte de l’arsenal français — moins de 300 ogives — rendra difficile l’assurance donnée aux alliés, habitués à la dissuasion américaine, une tâche déjà complexe. La doctrine française fondée sur une certaine opacité rendrait théoriquement ces quantités inaccessibles, mais Macron a déclaré qu’« il n’est pas nécessaire d’avoir une symétrie des arsenaux ». Historiquement, la doctrine nucléaire française visait à protéger le territoire national par une doctrine de contre-valeur, menaçant de détruire des centres urbains ennemis plutôt que de rivaliser frontalement avec les capacités militaires adverses, à l’inverse de la doctrine américaine reposant sur une supériorité nucléaire et des capacités de contre-force.

Un pari risqué sur le plan intérieur

Les ambitions nucléaires de Macron reposent sur un socle politique fragile. Son mandat s’achève en 2027, la Constitution française interdisant un troisième mandat. Or, le Rassemblement National, en tête des sondages pour la prochaine élection, considère la souveraineté nucléaire comme intransigeante et rejette toute soumission des décisions stratégiques françaises à des intérêts alliés. Marine Le Pen et Jordan Bardella qualifient la dissuasion avancée de « dispersion de nos moyens nucléaires sur le territoire européen », affirmant que « la dissuasion engage la Nation, elle n’est pas déléguée ». En mai dernier, Le Pen a écrit que « partager la dissuasion [française], c’est l’abolir » et qu’une dissuasion paneuropéenne « affaiblirait encore notre démocratie, déjà privée de la plupart de ses pouvoirs au profit d’institutions supranationales non élues ». À ce titre, le revirement de Macron sur la transparence et les engagements en matière de désarmement depuis l’ère Sarkozy fournit à ses détracteurs un argument tout prêt : le président détruit des décennies de gestion rigoureuse sans mandat démocratique. Il est probable qu’un gouvernement influencé par l’extrême droite bloque ou annule le cadre de la dissuasion avancée avant même sa mise en œuvre.

Cela n’a rien d’inédit. Dans les années 1950, le gouvernement français dirigé par Guy Mollet avait proposé un programme nucléaire franco-italo-allemand. En 1958, Charles de Gaulle, de retour sur la scène politique en tant que Premier ministre, mit fin à ce projet, affirmant sa volonté d’autonomie stratégique française et préparant son retrait ultérieur du commandement militaire intégré de l’OTAN. Ce schéma d’initiatives de défense collective lancées puis abandonnées par la France nourrit aujourd’hui les suspicions des alliés.

Macron semble en être conscient. En associant dès à présent huit alliés de l’OTAN à des mécanismes de consultation formels et en lançant des exercices communs, il cherche à créer des faits institutionnels difficiles à défaire pour un successeur. Le groupe de pilotage franco-allemand, l’invitation d’observateurs alliés aux exercices nucléaires français et les arrangements de déploiement anticipé s’inscrivent dans cette stratégie. Mais 18 mois restent un délai court. Si le prochain président hérite d’un cadre essentiellement théorique, la dissuasion avancée risque de rejoindre la Communauté européenne de défense ou le projet nucléaire de Mollet sur la liste des initiatives collectives françaises abandonnées pour raisons politiques internes.

Les alliés de la France connaissent cette histoire. Leur volonté d’investir politiquement dans la proposition de Macron dépendra de leur conviction qu’elle pourra survivre à son départ.

Le couple franco-allemand : la vraie rupture structurelle

La coopération de défense franco-allemande a subi un revers visible en juin avec l’abandon du programme commun de chasseurs du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). Mais le groupe de pilotage nucléaire démontre que la relation va bien au-delà de tout projet d’armement unique. Pour la première fois depuis la guerre froide, l’Allemagne construit une relation nucléaire hors du cadre de l’OTAN avec un allié européen, ce qui pourrait bien être la transformation la plus importante de la nouvelle doctrine nucléaire française. Cependant, l’engagement parallèle de Berlin dans le parapluie nucléaire américain révèle les limites de son ambition.

L’Allemagne, dont l’identité d’après-guerre repose sur sa dépendance à la garantie nucléaire américaine institutionnalisée par sa participation au Groupe de Planification Nucléaire de l’OTAN et aux arrangements de partage nucléaire, teste désormais une relation parallèle avec la France. Le nouveau groupe de pilotage franco-allemand instaure un cadre bilatéral permanent pour le dialogue doctrinal et la coordination des capacités conventionnelles, de défense antimissile et nucléaires françaises. Les forces allemandes participeront aux exercices nucléaires français cette année, en tant qu’observateurs lors de l’exercice Poker — une simulation classifiée de missions de frappe nucléaire, équivalente au Steadfast Noon de l’OTAN —, ainsi qu’à des visites conjointes de sites stratégiques. Jamais un allié non nucléaire de l’OTAN n’avait eu un tel accès structuré à la planification stratégique d’une puissance nucléaire en dehors du cadre de l’Alliance.

Pour l’Allemagne, cela ne représente pas un tournant dans son acceptation traditionnelle de la dissuasion nucléaire. Berlin accueille depuis la guerre froide des armes nucléaires américaines et forme ses pilotes à la mission nucléaire. La nouveauté réside dans la construction d’un dialogue parallèle et consultatif avec Paris, qui reflète une méfiance croissante vis-à-vis du parapluie américain.

Le groupe nucléaire franco-allemand constitue ainsi un contrepoids bilatéral à la dépendance envers l’OTAN. Pour Merz, la démarche est politiquement audacieuse. Accepter un rôle nucléaire français dans la politique de sécurité allemande aurait été impensable il y a cinq ans. Les inquiétudes allemandes soulignent la taille modeste de l’arsenal français et ses réticences historiques à soutenir des défenses collectives supranationales. Toutefois, l’engagement allemand dans ce cadre doit être compris au regard de sa participation au partage nucléaire américain.

La décision de l’Allemagne en 2022 de se procurer le F-35A — le seul avion certifié par l’OTAN pour lancer des bombes américaines B61 — constitue un investissement concret et sur le long terme dans le parapluie nucléaire américain. Par ailleurs, les tensions autour du projet SCAF ont coïncidé avec des rumeurs d’intérêt allemand pour une commande accrue de F-35A.

L’effondrement du projet de chasseur européen, tout en renforçant les liens nucléaires entre Berlin et Paris, illustre l’ambivalence allemande. Malgré les critiques de l’administration Trump à l’égard des alliés européens, Berlin continue de voir le parapluie américain comme une garantie plus sûre. Le bouclier nucléaire britannique, souvent cité comme complément possible, ne résout pas cette équation, car le système Trident dépend opérationnellement des États-Unis pour la maintenance des missiles et la conception des ogives, rendant difficile une garantie nucléaire autonome franco-britannique sans coopération américaine continue.

Risques et enjeux nucléaires

Le projet nucléaire de Macron présente plusieurs risques que son discours du 2 mars n’a pas abordés directement.

Premièrement, le fossé de réassurance entre la dissuasion américaine et française n’est pas qu’une question politique, mais aussi opérationnelle : le partage nucléaire de l’OTAN implique que les alliés jouent un rôle direct dans la livraison des armes. En revanche, la France offrirait consultation et hébergement tout en conservant le contrôle exclusif du lancement. Aucune série d’exercices conjoints ne pourra combler cette différence sans modifier la doctrine souveraine française, ce qu’elle refuse jusqu’à présent.

Deuxièmement, l’arsenal français, relativement modeste et conçu pour infliger des dégâts inacceptables aux centres vitaux ennemis, manque de la flexibilité nécessaire aux réponses graduées exigées par la théorie de la dissuasion étendue. Les alliés habitués à la logique d’escalade américaine trouveront difficile d’accepter un modèle fondé sur le « tout ou rien ». L’insatisfaction de Merz à l’égard du SCAF souligne ces préoccupations quant à la défense européenne hors du parapluie américain.

Troisièmement, et sans doute le plus préoccupant, l’élection présidentielle de 2027 risque d’être un obstacle interne majeur. Le Rassemblement National opposé à toute délégation des décisions nucléaires à des partenaires serait probablement hostile à l’extension de la garantie nucléaire française à l’Europe. Macron pourrait ne pas rester assez longtemps au pouvoir pour consolider l’architecture qu’il construit, rappelant comment de Gaulle a fait échouer les projets multilatéraux de Mollet dans les années 1950. Le travail avec les huit alliés engagés dans cette initiative sera crucial pour établir un cadre commun solide et limiter les retournements nationalistes futurs.

Pourtant, l’initiative de Macron offre une nouveauté : une dissuasion nucléaire européenne qui ne peut être remise en cause par le retrait des États-Unis. Le déploiement anticipé de Rafale sur le territoire européen modifie la logique de ciblage russe. Le groupe de pilotage contraint Berlin à s’impliquer dans la stratégie nucléaire plutôt que de s’en remettre exclusivement à Washington. L’engagement formel des huit alliés crée un coût politique pour tout président futur qui voudrait revenir en arrière. Certes, cela ne remplace pas le parapluie américain, mais si celui-ci venait à disparaître, l’Europe ne repartirait pas de zéro.

La France doit rapidement formaliser les mécanismes de consultation annoncés, en les inscrivant dans des accords bilatéraux engageant les futurs présidents, au lieu de s’appuyer uniquement sur une diplomatie personnelle. Les huit alliés de l’OTAN, en particulier l’Allemagne, devraient exiger de Paris des précisions sur le contenu réel de ce déploiement avancé, notamment la présence éventuelle d’ogives sur les appareils. Washington, quant à lui, devrait considérer cette initiative non pas comme une concurrence mais comme un renforcement de la posture nucléaire européenne, dans l’intérêt américain également, surtout face aux menaces de réduction de l’engagement états-unien en Europe. Le pire scénario serait un cadre de dissuasion avancée trop développé pour être ignoré, mais trop fragile pour être fiable.

Si la dissuasion nucléaire française étendue à d’autres pays européens doit voir le jour, il faudra assurer une continuité entre les présidences, favoriser l’apprentissage commun entre alliés et engager, sans délai, une discussion honnête sur ce que signifie concrètement la dissuasion avancée.

Amélie Jaques-Apke, docteure et chercheure associée au Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris, est également senior fellow au Global Security Hub de la Friedrich Naumann Foundation à Bruxelles. Elle est fondatrice de la Young Security Conference, un think tank transatlantique sur la sécurité européenne. Ses travaux portent sur la politique européenne de défense, l’autonomie stratégique, la manipulation de l’information étrangère, et les relations transatlantiques.

Lily Wojtowicz, doctorante à l’American University School of International Service et non-résidente au Chicago Council on Global Affairs, sera Stanton Nuclear Postdoctoral Fellow au Centre pour la sécurité internationale de la Hertie School à Berlin à partir de l’automne 2026. Sa thèse porte sur l’évaluation par les alliés de la crédibilité de la dissuasion nucléaire étendue américaine.

Crédit image : Marine nationale via Wikimedia Commons