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Les infrastructures liées à l’eau et à l’énergie sont devenues un levier majeur de dissuasion pour l’Iran face aux États-Unis. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a récemment averti les États du Golfe que si l’armée américaine lançait de nouvelles frappes à grande échelle contre l’Iran, leurs infrastructures critiques seraient ciblées. L’activité opérationnelle des forces iraniennes au cours des six derniers mois a confirmé la crédibilité de cette menace.

Koweït a d’abord signalé des dégâts près d’une usine de dessalement dès le début de l’opération nommée « Epic Fury », lorsqu’un drone intercepté a projeté des débris sur l’installation de Doha West. Les 7 et 8 mars, l’Iran a revendiqué une attaque contre une station de dessalement sur l’île de Qeshm, ce à quoi il a répondu en frappant une installation similaire à Bahreïn. Le 29 mars, une frappe iranienne sur une centrale électrique et une usine de dessalement au Koweït a entraîné la mort d’un travailleur indien sur le site. Le 3 avril, une autre usine koweïtienne a été la cible de tirs, sans que les détails soient rendus publics.

Alors que le cessez-le-feu se dissipait en une sorte de « feu de la paix », les systèmes d’eau redevenaient des objectifs militaires. Les 17 et 18 juillet, les forces iraniennes ont mené des attaques répétées sur une usine de dessalement au Koweït, parallèlement à des frappes américaines sur une centrale électrique et une usine de dessalement dans la province iranienne d’Hormozgan. Le 21 juillet, le ministère koweïtien de l’Électricité faisait état d’une quatrième nuit consécutive de frappes iraniennes visant ses installations électriques et de dessalement.

Les dernières attaques iraniennes ont déclenché des opérations d’urgence et des appels à la conservation d’électricité, mais les rapports officiels ne mentionnent pas de rationnement formel de l’eau au Koweït. Cette fois, les défenses antiaériennes et autres mesures de résilience semblent avoir limité les dégâts. Reste à voir si ces dispositifs pourraient tenir face à une campagne d’attaques iraniennes prolongée – par exemple, une cinquantaine de drones par jour, accompagnés de missiles balistiques et de croisière ciblant des complexes spécifiques.

La meilleure manière de maintenir les systèmes d’eau opérationnels est d’intercepter drones et missiles avant qu’ils n’atteignent les infrastructures. L’exemple ukrainien illustre le danger contraire : en raison du manque de missiles sol-air hautement performants, les vagues de tirs de missiles russes provoquent des dégâts humains et matériels lourds.

Cette pénurie d’intercepteurs, qui rend l’Ukraine vulnérable, concerne aussi les États du Golfe – et potentiellement Israël – en cas d’assaut iranien ciblé et prolongé sur les infrastructures critiques d’eau et d’électricité. Un rapport récent estime que les forces américaines disposent à l’échelle mondiale de moins de 1 000 missiles Patriot et environ 250 intercepteurs THAAD. Le risque d’une saturation des défenses antiaériennes alliées face à un siège prolongé des infrastructures hydrauliques iraniennes est donc bien réel.

L’eau, une arme de guerre

L’utilisation de l’eau comme arme remonte aux temps anciens. Parmi les exemples historiques, on compte la décision des nationalistes chinois de dynamiter les levées du fleuve Jaune en 1938 pour contrer l’offensive japonaise, les bombardements alliés des barrages de la Ruhr durant la Seconde Guerre mondiale, ou encore la destruction par l’Ukraine de zones inondées autour de Kyiv au début de 2022 pour ralentir l’armée russe. Ces actions avaient pour but principal la destruction matérielle et le contrôle du terrain.

L’approche iranienne rappelle davantage le siège d’Uxellodunum par Jules César en 51 avant J.-C., où l’armée romaine a coupé l’accès à une source d’eau vitale en détournant une rivière, comme décrit dans le huitième livre de la Guerre des Gaules.

Aujourd’hui, la coupure des approvisionnements en eau ne nécessite plus des légions et des ouvrages de siège, mais peut être réalisée à distance par un petit nombre de drones coûtant entre 50 000 et 75 000 dollars chacun – soit à peu près le prix d’un pick-up américain neuf – capables d’interrompre l’alimentation en eau de centaines de milliers, voire de millions de personnes. Les missiles balistiques et de croisière, désormais maîtrisés par une vingtaine d’acteurs étatiques ou non, amplifient encore cette menace.

Vers le « Jour zéro »

L’eau se distingue comme outil de coercition. Contrairement aux frappes sur les infrastructures pétrolières, que les États du Golfe peuvent absorber grâce à leurs importantes réserves financières, l’impact d’une interruption de l’eau potable peut se faire sentir en quelques jours. Combinés à des cyberattaques, dont l’Iran dispose également, les effets seraient dévastateurs, surtout si l’assaillant maîtrise parfaitement la cartographie du réseau d’eau.

Lorsque qu’une usine de dessalement est mise hors service, que ce soit par dégâts directs ou par coupure électrique, les ressources en eau stockées, la continuité des réseaux et les puits secondaires prennent une importance cruciale. Par exemple, le Qatar dispose de réserves d’eau pour moins d’une semaine de consommation habituelle, tandis que les États saoudien et koweïtien ne publient pas de données fiables permettant d’évaluer leur autonomie en cas de panne prolongée. Cette dépendance varie selon la saison, la capacité des réservoirs, la connectivité du réseau et les mesures d’urgence.

Un moyen de renforcer la résilience consiste à injecter l’eau dessalée excédentaire dans des aquifères pour stockage et récupération ultérieure. Abu Dhabi a ainsi développé le système Liwa/Al-Dhafra, capable de stocker jusqu’à 90 jours de consommation pour la ville, tandis que le Qatar a lancé des études et projets pilotes dans ce sens. Le conflit iranien pourrait accélérer la mise en œuvre de telles solutions.

Les villes de Riyad et Koweït possèdent aussi des ressources en eaux souterraines qui, malgré leur salinité, pourraient partiellement compenser des coupures, à condition de disposer d’une alimentation électrique suffisante pour leur traitement. L’Arabie saoudite pourrait en outre redistribuer l’eau dessalée par pipeline entre ses côtes du Golfe et de la mer Rouge, grâce à un réseau de conduites couvrant plus de 14 000 km.

Ces mesures ne protègent cependant pas les installations de traitement des eaux usées, qui, si elles étaient attaquées, engendreraient d’importantes crises sanitaires. Des attaques répétées porteraient également atteinte à la réputation et à l’attractivité économique que les pays du Golfe s’emploient à construire.

Complexités juridiques et interdépendances physiques

Selon l’article 54(2) du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, les attaques visant les installations d’eau potable sont interdites si elles ont pour but de priver les civils de cette ressource vitale. Cette interdiction ne s’applique pas si le système est utilisé exclusivement pour soutenir les forces ennemies ou des actions militaires directes, mais des règles strictes de distinction, de précaution et de proportionnalité restent en vigueur. Chaque situation nécessite une analyse circonstanciée, complexe à établir uniquement à partir des modes opératoires.

Ce même article autorise un État à détruire des infrastructures hydrauliques sur son territoire en cas de nécessité militaire impérieuse, comme l’Ukraine l’a fait en 2022 en rompant un barrage pour ralentir l’avancée russe vers Kyiv.

Ces aspects juridiques se compliquent encore par l’intégration des usines thermiques de dessalement avec les centrales électriques, certaines installations de dessalement par osmose inverse consommant près de 100 MW, soit l’équivalent en électricité d’un grand centre de données ou d’une petite ville. Une frappe sur les infrastructures électriques entraîne généralement la coupure de l’alimentation en eau.

La remise en service de ces installations nécessite la réparation ou la construction d’une alternative de raccordement au réseau électrique, ou le déploiement rapide de moyens de production autonome. Cela implique l’accès à des turbines, générateurs, transformateurs, appareillages électriques et du personnel qualifié, le tout dans un contexte de forte demande mondiale. Cette remise en marche doit se faire avant l’épuisement des réserves d’eau, souvent en quelques jours ou semaines, sous peine de conséquences catastrophiques.

Conclusions

Une étude parue en mars 2026 recommandait sept mesures pour renforcer la résilience : renforcement des infrastructures, stock de pièces critiques, production locale d’électricité (gaz, solaire, nucléaire), dispersion des installations, interconnexion des réseaux de tuyauterie, augmentation des capacités de stockage et défense aérienne dédiée. À cela s’ajoute une huitième mesure clé : la formation civile généralisée à la défense civile pour préparer la société aux coupures d’infrastructures et gagner du temps dans la gestion de crise.

Des intercepteurs de drones moins coûteux et en plus grand nombre sont indispensables — un besoin que les fabricants ukrainiens pourraient combler à grande échelle grâce aux investissements des États du Golfe. L’Arabie saoudite envisage également de développer un « réseau hydrovasculaire » imitant le pipeline Est-Ouest, assurant une véritable connectivité entre les côtes du Golfe et de la mer Rouge pour transférer l’eau en cas d’attaque majeure sur des usines de dessalement.

Des projets d’expansion des infrastructures énergétiques, comme l’élargissement du pipeline ouest-est des Émirats qui doublera la capacité d’exportation pétrolière, sont déjà en cours pour contourner le détroit d’Hormuz. Compte tenu de l’importance vitale de l’eau, il est prévisible que les pays du Golfe renforceront aussi leurs réseaux d’eau, leurs capacités de stockage et leurs champs de puits de secours. Bien que coûteuses, ces mesures sont largement préférables à la perte d’accès à l’eau potable.

La guerre en Iran ramène donc à des pratiques de ciblage datant de 51 avant J.-C., mais avec les technologies destructrices de 2026. Les États concernés, en véritables machines d’adaptation et de survie, trouveront des solutions pour sécuriser l’accès à l’eau, mais la transition vers une résilience renforcée sera semée d’embûches. Tout comme il est crucial pour les États-Unis et leurs alliés de prévenir ce qu’on nomme la « guerre des coupures » contre les réseaux électriques, il est tout aussi vital d’anticiper et contrer la « guerre de la dessiccation » visant les approvisionnements hydriques critiques.