La stratégie militaire chinoise pour les conflits futurs a évolué vers une « guerre totale nationale », une mobilisation généralisée visant à surmonter « l’ennemi puissant » que représente selon Pékin les États-Unis. C’est la conclusion d’un récent rapport du Pentagone adressé au Congrès, qui analyse les développements militaires de la Chine alors que ses dirigeants portent leur attention sur Taïwan et d’autres ambitions régionales.
Les planificateurs du Pentagone expliquent que les responsables de l’Armée populaire de libération (APL) envisagent le conflit futur non seulement comme un affrontement entre armées et marines, mais comme un « choc des systèmes nationaux » intégrant le pouvoir civil et militaire.
Le rapport souligne que la Chine ne se prépare pas à un conflit militaire simple et conventionnel. Selon le Pentagone, l’APL conçoit un « grand conflit de puissance » futur contre les États-Unis comme une lutte totale mobilisant l’ensemble de la société chinoise, mêlant combat militaire classique, pressions industrielles et économiques, restriction technologique et contrôle social à grande échelle.
Ce que signifie la « guerre totale nationale » selon le Pentagone
Le rapport indique que l’APL anticipe une guerre future comportant des systèmes autonomes et haute technologie, mais aussi des blocus maritimes, une isolation forcée et des sanctions globales — des leçons tirées de la réponse occidentale à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
Le Pentagone précise également que le terme « guerre totale » est souvent mal compris. Traditionnellement, il désigne un conflit absolu visant à des objectifs politiques totaux et une reddition sans condition. Pour l’APL, la « guerre totale nationale » implique plutôt une mobilisation complète des ressources stratégiques pour résister aux États-Unis et à leurs alliés, tout en poursuivant des objectifs politiques limités afin de maximiser le contrôle et les chances de succès.

En résumé, la Chine travaille à mobiliser sa population d’un milliard d’habitants comme un « système d’armes national », tout en évitant une escalade qui la plongerait dans une opération prolongée similaire à la « opération militaire spéciale » russe en Ukraine, entrée dans sa troisième année et qui dépasse désormais la durée d’implication soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le rapport cite une série de réformes nationales annoncées à Pékin en juillet 2024 comme une étape majeure. Ces nouvelles lois, officiellement destinées à lutter contre la corruption, comprennent aussi des changements visant à renforcer l’intégration militaire-civile, à améliorer les systèmes de mobilisation nationale, de communications et de rapports, ainsi que des modifications du dispositif militaire de défense des frontières et des côtes pour accroître le soutien des secteurs civils et des gouvernements locaux.
Une attention particulière portée sur Taïwan
La notion de « guerre des systèmes » est particulièrement évidente dans les parties du rapport consacrées à Taïwan.
Nombre d’analystes estiment que la Chine manque des moyens militaires nécessaires pour mener une invasion amphibie classique de l’île. Toutefois, grâce à l’utilisation de dizaines de ferries civils, la Chine pourrait augmenter sa capacité amphibie sans éveiller trop de soupçons.
Le rapport souligne que la Marine de l’APL continue de s’entraîner avec des navires commerciaux civils roll-on/roll-off, indiquant une stratégie de compensation des insuffisances de moyens amphibies par des plateformes duales civil-militaire.
Beaucoup anticipent une action chinoise contre Taïwan dès 2027, une période surnommée la « fenêtre Davidson », du nom de l’amiral américain Philip Davidson qui alertait le Congrès en 2021 sur le fait que Taïwan figurait parmi les ambitions de Pékin dans les six années à venir. Cette échéance coïncide également avec le centenaire de l’APL, que le président Xi Jinping a fixé comme jalon pour atteindre une « modernisation militaire de classe mondiale ».
La fusion civil-militaire
Le rapport met aussi en lumière l’importance accordée par Pékin à la fusion civil-militaire : l’idée que les technologies et industries civiles doivent alimenter la modernisation militaire.
Les dirigeants chinois ont étendu cette vision à un concept plus large, qualifié par le Pentagone de « système stratégique national intégré », décrivant un effort national complet pour faire avancer les capacités militaires de la Chine.
Le document souligne que les entreprises commerciales et les instituts de recherche chinois continuent d’acquérir des composants provenant de fournisseurs américains pour soutenir la recherche et le développement dans des technologies duales critiques, notamment l’intelligence artificielle (IA), la biotechnologie, la technologie quantique, les semi-conducteurs avancés et les systèmes énergétiques.
Le rapport entre dans le détail sur les goulets d’étranglement technologiques, notamment l’accès limité aux accélérateurs d’IA haute performance comme les GPU (unités de traitement graphique) et autres puces avancées essentielles au fonctionnement des systèmes d’intelligence artificielle modernes. Selon le Pentagone, le secteur chinois de l’IA reste contraint en 2024 par ces restrictions, et Pékin tente de contourner ces limitations par des stocks stratégiques et des manœuvres pour échapper aux contrôles à l’exportation.
La cyberguerre intégrée au système national
Le résumé du rapport mentionne également des campagnes chinoises de cyberattaque, comme Volt Typhoon, qui ont pénétré les infrastructures critiques américaines en 2024, démontrant des capacités à perturber les forces militaires des États-Unis et à porter atteinte aux intérêts américains.

Lors des phases initiales et en cours de conflit, ces capacités cyber viseraient à générer des effets perturbateurs et destructeurs à travers des attaques par déni de service et des disruptions physiques d’infrastructures critiques telles que les réseaux électriques ou les systèmes d’approvisionnement en eau. D’autres cibles comprennent les infrastructures de commandement militaire et les nœuds logistiques. Ces opérations auraient aussi pour but de dissuader l’intervention américaine en démontrant la capacité et la détermination de la Chine à menacer les intérêts stratégiques des États-Unis tout en affaiblissant le soutien public américain à cette intervention.
Les frictions et défis de la « guerre totale nationale »
Le Pentagone ne présente pas cette stratégie comme sans embûches. Il souligne les défis organisationnels et la difficulté d’adapter rapidement la doctrine, avertissant que des structures rigides ralentissent la capacité à intégrer les leçons du terrain.
Le rapport rappelle que la doctrine militaire chinoise est mise à jour par « générations », la dernière datant de 2020, l’avant-dernière de 1999. Cela complique la prise en compte rapide des enseignements tirés du conflit en Ukraine ou des avancées technologiques récentes.
Ce rapport dense a toutefois un message clair : la Chine se prépare à un conflit où les navires et les missiles ne seront qu’une partie du dispositif. L’industrie, l’accès aux technologies et la résilience des infrastructures auront une importance au moins égale.