Malgré un langage diplomatique poli et des engagements officiels affichés, le programme du chasseur SCAF est en train de se déliter. Un syndicat allemand a publiquement refusé de collaborer avec Dassault, tandis que l’Allemagne et l’Espagne explorent des partenaires alternatifs, comme la Suède. La France semble de plus en plus prête à se retirer. Voici le portrait du programme de coopération en matière de défense le plus dysfonctionnel d’Europe.
À la mi-2025, des signes indiquaient que le programme franco-germano-espagnol du chasseur de sixième génération risquait d’être annulé, même si officiellement, les partenaires poursuivaient encore le lancement de la « Phase Deux ». Celle-ci devait inclure la production d’un démonstrateur de l’avion de combat Nouvelle Génération (NGF).
En septembre 2025, le ministère français des Armées déclarait être « pleinement engagé avec ses homologues allemand et espagnol pour parvenir à une solution mutuellement acceptable [pour la Phase Deux] d’ici la fin de l’année ». Ce communiqué semblait indiquer que les différends publics soulevés entre Dassault et Airbus lors du Salon du Bourget avaient été réglés, et que le cap de « fin d’année » était atteignable.
Pourtant, à l’approche de la fin de l’année, il est devenu évident que ce délai serait manqué et que les divisions entre les deux camps s’étaient creusées.
Une histoire complexe
Le programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) a été lancé industriellement en 2018 par un consortium franco-allemand dirigé par Dassault et Airbus, puis rejoint par l’Espagne en 2019. SCAF devait offrir une famille de systèmes, parfois désignée sous l’appellation NGWS (Next-Generation Weapon System), dont le NGF constituait le « Pilier 1 » au sein de sept piliers de développement : avion de combat piloté, drones collaboratifs de combat (remote carriers), technologie moteur, simulation, capteurs, furtivité et un « combat cloud » connectant un système étendu de systèmes.
Le SCAF est connu sous plusieurs acronymes : la France préfère Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), Airbus utilise FCAS (Future Combat Air System), l’Allemagne parle de Zukünftiges Luftkampfsystem, et l’Espagne de Futuro Sistema Aéreo de Combate (FSAC).
Un contrat cadre initial d’une valeur de 65 millions d’euros, sur 18 mois, a finalement été signé le 12 février 2020 après un retard lié à une exigence allemande d’approbation par la commission budgétaire du Bundestag. Cette Phase 1A couvrait les études préliminaires et les recherches conceptuelles, avec l’objectif de définir l’architecture système et d’explorer des technologies clés, notamment la conception du NGF et des plates-formes sans pilote, ainsi que le combat cloud. Les responsabilités industrielles étaient réparties entre les partenaires français et allemands, tandis que la contribution espagnole a été établie lors de la Phase 1B finalisée le 17 mai 2021.
La Phase 1B concernait la conception des cellules du NGF et des Remote Carriers, ainsi que des démonstrateurs, stratégies d’intégration et de tests, environnement de simulation et stratégie de production initiale. Elle devait durer environ 3,5 ans, avec un démonstrateur NGF prêt à voler initialement pour l’été 2026. Ce calendrier a ensuite été repoussé à la Phase 2 encore non signée, le premier vol étant désormais espéré en 2029.
Selon l’accord, Dassault assure la maîtrise d’œuvre du NGF, avec Airbus comme partenaire principal, tandis qu’Indra Sistemas est nommé partenaire industriel espagnol.
Airbus est maître d’œuvre pour les Remote Carriers, avec MBDA comme partenaire majeur, et responsable du combat cloud, associé à Thales et soutenu par Rohde & Schwarz pour l’intelligence artificielle (IA) qui constituera l’épine dorsale du réseau. Ce combat cloud, basé sur une architecture maillée redondante, vise à garantir la résistance aux brouillages et cyberattaques, en permettant un partage de données sécurisé et en temps réel entre systèmes pilotés et non pilotés, dans tous les domaines.
Safran est maître d’œuvre du moteur, avec MTU, tandis que MBDA et Thales sont responsables des armes et capteurs respectivement.
Cette répartition des rôles par « meilleur athlète » a suscité des tensions, notamment des accusations françaises de volonté de contrôle total sur l’ensemble des piliers, ce que la structure du programme, la gouvernance conjointe et la transparence ont empêché.
Un signe du manque de coopération effective est que Dassault et Airbus ont chacun présenté deux concepts très différents depuis le début, illustrant un désaccord sur la configuration finale unique.
Les premiers rendus CGI du NGF par Airbus montrent un avion delta à deux moteurs avec deux dérives largement espacées, semblant bi-place. Airbus maintient cette configuration dans ses images et maquettes.
En octobre 2018, Dassault dévoile un modèle réduit de son concept : un chasseur furtif, sans empennage, delta à deux moteurs, qualifié d’« plus ambitieux que le F-35 » par Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation.
Une maquette grandeur nature, plus conservatrice, a été présentée au Salon du Bourget 2019, avec une aile flèche, une queue papillon et des prises d’air en flèche inversée.
En novembre 2023, le général Jean-Luc Moritz, chef du segment français du programme, annonçait une sélection en cours et prévoyait que deux designs seraient retenus à mi-2024, pour un choix final unique en mars 2025.
Les divergences entre les concepts Dassault et Airbus reflètent des besoins nationaux différents. Tous souhaitent un appareil capable de supériorité aérienne dans des environnements très contestés, mais aussi un « chasseur commandant » contrôlant des drones et autres dispositifs via IA et liaisons de données pour la gestion de bataille.
Des frictions croissantes
Alors que le NGF doit remplacer l’Eurofighter pour l’Allemagne et l’Espagne, renforcés dans le cas allemand par des F-35A pour frappe et interdiction, la France exige un appareil embarquable et optimisé pour la dissuasion nucléaire. Ces différences ont nourri de fortes tensions internes.
Dassault a montré une volonté d’être chef de file plutôt que partenaire égal dans un montage équivalent à Eurofighter GmbH. Cette exigence de direction a déjà bloqué la participation française au programme multinational Eurofighter et freine la coopération dans les projets d’avions de combat pilotés futures générations.
Un conflit éclate après la Phase 1B quand il est décidé que Dassault construira le démonstrateur NGF en France. Éric Trappier réclame que le concepteur de l’avion gère aussi les commandes de vol, provoquant la colère de Michael Schoellhorn, patron d’Airbus Defence and Space, qui rappelle qu’Airbus est leader pour les commandes de vol et la furtivité.
Ce dernier dénonce la prétention de Dassault d’être « le meilleur athlète », accusant la firme de « ne rien comprendre aux commandes de vol », ce qui « mine l’esprit de coopération et le respect mutuel ».
Les tensions ne se limitent pas au pilier NGF. Le système NGWS prévoit des drones adjoints, appelés Remote Carriers, qui complètent l’avion piloté en appliquant des tactiques de « bancs d’essai » utilisant l’IA pour semer la confusion chez l’adversaire.
Deux classes de Remote Carriers sont développées : les petits jetables (ERC) par MBDA, offrant divers effets cinétiques, guerre électronique, capteurs déportés et relais de communication, avec environ une heure d’endurance et des performances proches d’un chasseur, pouvant saturer les défenses ennemies à moindre coût ; et les plus grands récupérables (RRC), pilotés par Airbus, avec la présentation en juin 2024 d’un concept Wingman à l’ILA de Berlin.
En réponse, Dassault dévoile un nouveau drone basé sur le nEUROn au Bourget en 2025, que Trappier envisage temporairement hors FCAS, rivalisant de fait avec le RRC d’Airbus.
Selon un expert industriel, « la définition de partenariat de Dassault semble être : Dassault décide, récupère la répartition des travaux et la propriété intellectuelle, pendant que les partenaires restent passifs, payant les factures et acceptant les miettes ». Un autre parle du SCAF comme « le programme de collaboration en aéronautique de combat le moins harmonieux de l’histoire », avec trois partenaires nationaux en conflit permanent, deux élevant la discorde au rang de sport olympique ».
La France, en visant 80 % du travail sur le NGF, fait craindre à l’Allemagne une perte de souveraineté, supposant financer un projet essentiellement français avec ses fonds.
De son côté, Éric Trappier pointe l’absence de « vrai leader », évoquant un système « co-co-co » où l’on doit toujours négocier et composer, ce qui nuit à la direction claire.
Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, souligne que « l’important est que les projets incarnent une coopération franco-allemande et un partenariat, pas un égoïsme national ».
Jean-Brice Dumont, responsable air chez Airbus Defence and Space, confirme que Dassault est chef de file du programme NGF mais réclame que les autres partenaires obtiennent une part équitable et que la collaboration ne devienne pas toxique.
Sébastien Lecornu, ministre français des Armées, promet de traiter la question de la gouvernance avec ses homologues allemand et espagnol, encourageant le dialogue entre Guillaume Faury (président d’Airbus) et Éric Trappier. Ce dernier envisage toutefois un retrait de Dassault du programme pour poursuivre en solo.
Bill Sweetman, dans la revue Aerospace de la Royal Aeronautical Society, anticipe que Dassault pourrait quitter SCAF pour se concentrer sur le Rafale, dont la version F5 est liée au nouveau programme de drone de Dassault. Il estime que cette stratégie serait « abordable et efficace jusqu’aux années 2040 », d’autant que Dassault doit gérer simultanément le déploiement du Rafale F4, le développement du F5, le drone et le Falcon 10X.
Les craintes françaises portent aussi sur l’exportabilité, avec des doutes sur la position allemande concernant les ventes à certains pays et la taille et le coût potentiellement trop élevés du NGF. Trappier déplore les retards : « Pour 2040, c’est déjà trop tard. Nous serons plutôt dans les années 2050 », avant d’estimer ensuite « entre 2042 et 2044 ».
Au Salon du Bourget 2025, la maquette du NGF a perdu en visibilité, délogée dans le stand Dassault par les Rafale F5 et le nouveau drone, tandis que les supports graphiques mettaient en avant Rafale, Falcon 10X et UCAV, reléguant le NGF au second plan.
Le soutien allemand et espagnol à SCAF s’est également érodé. En septembre 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz et le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez se sont rencontrés à Madrid, exprimant leur volonté d’avancer rapidement.
Sánchez a rappelé l’importance de respecter les accords initiaux, insistant sur le souhait de voir le FCAS « se concrétiser dans les conditions convenues par les trois pays partenaires ».
Merz a déclaré : « Nous sommes en discussions avec la France, et cherchons une solution d’ici fin 2025. Nous savons tous deux que ce projet est nécessaire. Mais cela ne peut plus continuer ainsi. Nous partageons l’avis que la situation actuelle est insatisfaisante et que le projet n’avance pas. »
Selon Bloomberg, l’Allemagne envisage des options sans Dassault si celui-ci persiste à vouloir diriger le projet, incluant la poursuite du FCAS et NGF sans participation française, ou le remplacement de Dassault. Des discussions ont lieu aussi avec le projet anglo-italo-japonais GCAP et avec Saab en Suède.
En décembre 2025, la pression pour abandonner le programme trinational a culminé : Juergen Kerner, vice-président du syndicat allemand IG Metall (représentant les employés Airbus), et Thomas Pretzl, président du comité d’entreprise d’Airbus Defence and Space, ont alerté les ministres allemands de la Défense et des Finances, menaçant d’arrêter la coopération si Dassault restait impliqué. « Nous ne faisons plus confiance à Dassault, qui s’est disqualifié en tant que partenaire fiable », ont-ils accusé.
« Nous sommes heureux de collaborer avec des entreprises françaises, mais pas avec Dassault. Nous soutenons la coopération européenne et l’amitié franco-allemande, mais Dassault bafoue tout cela pour des raisons égoïstes. »
Les syndicats prônent un « repositionnement intelligent du FCAS » sous la forme d’une solution avec deux avions de combat distincts. L’Association allemande de l’industrie aérospatiale (BDLI) défend aussi un système de systèmes constitué de « deux appareils de combat de prochaine génération à haute performance ».
Volker Mayer-Lay, porte-parole de la Luftwaffe au comité parlementaire de défense pour le parti conservateur de Merz, juge que la France et l’Allemagne ont des besoins très différents : « La France a besoin d’un système conçu pour la dissuasion nucléaire, comprenant l’usage de porte-avions et l’intégration spécifique des moyens de frappe ». Pour lui, « France et Allemagne n’ont pas forcément besoin du même appareil ».
Mayer-Lay propose que la France construise son propre chasseur piloté, tandis que l’Allemagne et l’Espagne cherchent de nouveaux partenaires pour un appareil distinct. D’autres éléments du système, comme le combat cloud et certaines charges utiles, pourraient toutefois être partagés, afin de mieux satisfaire les besoins militaires nationaux et lever les obstacles industriels.
Le 2 janvier 2026, un porte-parole de la chancellerie allemande a confirmé un nouveau report de la décision finale concernant la Phase 2 du programme FCAS, initialement attendue fin août 2025 puis reportée à fin 2025. « Contrairement au plan initial, aucune décision finale n’a été prise à la fin de l’année », justifiant ce délai par un agenda franco-allemand chargé en politique étrangère et de sécurité, empêchant un arbitrage au plus haut niveau.
Aucune nouvelle date n’a été communiquée, et le porte-parole n’a pas commenté les rumeurs selon lesquelles ce report serait lié aux désaccords sur la répartition industrielle entre Dassault, Airbus et Indra.
Certains observateurs estiment que ces événements traduisent la mort probable de SCAF, tandis que d’autres sont plus optimistes, voyant dans une famille de systèmes SCAF la possibilité d’avoir un appareil de combat de très haut niveau centré sur la supériorité aérienne, et un chasseur tactique plus abordable, pouvant remplacer et concurrencer l’emblématique F-35. Ce dernier est de plus en plus remis en cause en Europe, à la lumière du recentrage américain sur l’Indo-Pacifique, l’affaiblissement de l’OTAN et de l’ordre fondé sur des règles. Beaucoup pensent que le F-35 est vulnérable à un retrait du soutien logistique, des données de mission et de la maintenance américaine, et que les budgets européens seraient mieux investis localement plutôt qu’aux États-Unis.
Jon Lake
Auteur : Passionné d’aviation, Jon Lake a grandi autour des avions, appris le vol à voile avant de pouvoir conduire, été pilote au sein de l’University of London Air Squadron, et travaille dans la presse aéronautique depuis 1984.