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Un gynécologue militaire de l’Armée de Terre en poste à Fort Hood, au Texas, a été inculpé pour avoir filmé des dizaines de ses patientes à leur insu. Cet affaire soulève désormais des interrogations quant à la pertinence et la rigueur des politiques en matière d’accompagnement lors des examens médicaux sensibles, où un déséquilibre de pouvoir est intrinsèque.

En décembre dernier, les autorités judiciaires de l’Armée ont formellement inculpé le major Blaine McGraw pour 54 chefs d’accusation d’enregistrement visuel indécent, dans le cadre de la justice militaire. À ce jour, plus de 40 victimes ont été identifiées. Les enquêteurs militaires ont contacté près de 1 400 patientes du Carl R. Darnall Army Medical Center à Fort Hood ainsi que du Tripler Army Medical Center à Hawaï, afin de les informer de l’affaire et de leur proposer des ressources via une ligne d’assistance dédiée.

Sept patientes – dont une venant de l’hôpital de Hawaï et six du Texas – ont déposé plainte, représentées par le cabinet d’avocats Sanford Heisler Sharp McKnight, sous le régime de la Federal Tort Claims Act (FTCA). Elles cherchent ainsi à obtenir réparation financière pour les préjudices subis et à engager la responsabilité de l’Armée liée à une supposée négligence.

Les plaintes FTCA déposées par ce cabinet, et partagées avec la presse, affirment que l’Armée « était consciente » ou « aurait dû être consciente » du danger que représentait McGraw pour ses patientes. Elles soulignent également que les politiques et procédures en vigueur ont « échoué » à réduire le risque d’agression sexuelle, car le docteur McGraw était régulièrement autorisé à examiner les patientes sans la présence d’un accompagnant.

Les autorités militaires n’ont pas souhaité commenter ces allégations.

La politique du centre médical de Fort Hood, affichée publiquement, rappelle que les patientes ont « le droit », lors des examens et traitements physiques, à la présence d’un chaperon ou accompagnant. Celui-ci peut être demandé, et le personnel s’engage à respecter cette demande ou à aider à reprogrammer la consultation en cas d’empêchement, sauf en situations d’urgence.

Christine Dunn, avocate en charge du dossier FTCA, dénonce une politique qui « fait peser la charge sur le patient » pour qu’il connaisse ses droits et sache demander la présence d’un chaperon, ce qu’elle juge « irréaliste ». Selon elle, il appartient avant tout aux médecins ou infirmiers d’informer les patientes sur leurs droits lors de ces examens intimes.

Deux patientes de Fort Hood ont déclaré dans leurs plaintes FTCA ne jamais avoir été informées de ce droit à un accompagnant pendant leurs rendez-vous avec le Dr McGraw, qui restait seul dans la pièce tandis qu’elles se déshabillaient.

Une troisième patiente du Carl R. Darnall Army Medical Center, désignée sous le pseudonyme Jane Doe 4 dans la procédure, a relaté avoir subi un examen pelvien « incroyablement douloureux et long », sans la présence d’un chaperon, et sans que le médecin ne lui propose d’en avoir un.

« J’étais seule avec le Dr McGraw pendant le rendez-vous », a-t-elle déclaré, précisant que la durée de l’examen avait excédé celle jugée médicalement nécessaire et « que la manière dont il m’a touchée n’était pas appropriée au type d’examen qu’il réalisait ».

L’avocat de McGraw n’a pas répondu aux demandes de commentaire avant la publication de cet article.

Dunn a toutefois indiqué qu’une de ses clientes avait remarqué un panneau affiché au mur exposant la politique sur les accompagnants.

« Personnellement, je ne lis pas tous les panneaux dans le cabinet de mon médecin, explique-elle. Ce n’est pas quelque chose qui retient forcément l’attention des patientes. Il peut y avoir des affiches, mais ce n’est pas suffisant car cela repose encore sur l’initiative des patientes de lire et de poser les bonnes questions. »

Dans les documents judiciaires déposés par Andrew Cobos, avocat représentant 81 militaires et leurs familles dans un procès au tribunal de Bell County, au Texas, les plaignants accusent McGraw d’avoir falsifié des dossiers médicaux, notamment en rapportant la présence de chaperons lors des examens alors que ce n’était pas le cas.

Dans sa requête en vue d’un procès avec jury, déposée en novembre, Cobos argue que la politique de l’Armée « suppose un degré d’autonomie, de confiance et de connaissance clinique qui ignore le déséquilibre de pouvoir » entre un officier supérieur masculin tel que le major McGraw et les épouses, ayants droit et soldats subalternes qu’il soignait.

« Une politique qui repose sur l’insistance des patientes plutôt que sur une obligation des soignants abandonne de facto les femmes vulnérables à gérer seules ces dynamiques de pouvoir », écrit-il dans sa plainte.

Dans sa plaidoirie, Cobos souligne que les conséquences d’une telle politique dépassent le cadre du cas Fort Hood et « se sont déjà manifestées de manière dramatique » dans l’affaire du major Michael Stockin, médecin spécialiste en gestion de la douleur à la base conjointe Lewis-McChord dans l’État de Washington, condamné à plus de 13 ans de prison pour avoir abusé de patientes sous prétexte d’examens médicaux ordinaires.

Les autorités médicales américaines telles que le Collège américain d’obstétrique et gynécologie et l’American College Health Association recommandent la présence systématique d’un accompagnant lors d’examens des seins, génitaux ou rectaux. En 2019, cette dernière association a publié des bonnes pratiques pour les examens sensibles, définissant trois politiques possibles : obligatoire, optionnelle avec information préalable des patientes, ou optionnelle avec refus documenté.

Cobos affirme que la mise en place obligatoire d’une politique de chaperon lors des examens sensibles profiterait tant aux patientes qu’aux soignants.

« Ces patientes entrent dans la salle, se font examiner. Elles ne s’attendent pas à ce qu’un médecin viole leur intimité », souligne Cobos.

Par ailleurs, Cobos oriente ses clientes vers “Shield of Sisters”, une organisation apportant soutien psychologique et ressources aux victimes de traumatismes sexuels en milieu militaire. Shannon Hough, fondatrice de cette association, élabore actuellement des propositions de lois pour rendre obligatoire la présence de chaperons lors des examens gynécologiques sensibles, en écho aux recommandations des professionnels civils.

Selon elle, plusieurs femmes de Fort Hood ont décrit des rendez-vous où McGraw décourageait la présence de chaperons, allant jusqu’à demander au personnel infirmier de sortir de la pièce.

« Il les envoyait chercher quelque chose, puis fermait la porte à clé. ‘Nous sommes en plein examen. Tu ne peux pas revenir, ce serait inapproprié, tu pourrais voir quelque chose’, disait-il », rapporte Hough, citant ses propos.

Au-delà de la quête de réparations financières pour ses nombreuses clientes, Cobos travaille avec Shield of Sisters pour promouvoir des réformes des politiques médicales en milieu militaire.

« Même si la seule avancée est que désormais les femmes bénéficient obligatoirement d’un chaperon en salle d’examen, ce sera un progrès. Mais nous ne pouvons pas laisser cette affaire être enterrée sans que rien ne change », insiste Cobos, appelant à l’intervention du Congrès.

Cette volonté de réviser la politique de l’Armée sur la présence des accompagnants fait suite aux enquêtes lancées par des membres du Congrès. La semaine passée, quatre parlementaires texans ont demandé l’ouverture d’une enquête indépendante de l’Inspecteur général afin d’examiner comment les signalements et avertissements concernant McGraw ont été traités, ainsi que la conformité aux directives médicales et aux procédures de notification.

« Ces accusations ne représentent pas de simples manquements isolés ; elles révèlent des défaillances potentielles sur le long terme. Étant donné que les faits reprochés auraient pu se dérouler sur une longue période et dans plusieurs garnisons, il est impératif que l’examen aille bien au-delà d’une simple enquête interne », ont-ils écrit.

En parallèle de la procédure pénale militaire en cours à l’encontre de McGraw, les responsables de la santé de l’Armée ont effectué en décembre une visite à Fort Hood pour revoir la formation du personnel hospitalier, la sécurité des patientes et la gestion interne. L’Inspecteur général de l’Armée examine également les politiques et pratiques en matière de soins médicaux.