Dans un contexte de tensions croissantes dans la région indo-pacifique, la stratégie indienne dans la zone océan Indien (Indian Ocean Region – IOR) requiert des initiatives ambitieuses. L’archipel des îles Andaman et Nicobar, composé de 572 îles situées entre le golfe du Bengale et la mer d’Andaman, constitue une barrière naturelle face à l’expansion navale chinoise. Faire de ces îles une base sous-marine de premier plan n’est pas une simple modernisation, mais une nécessité stratégique majeure pour dissuader toute confrontation future avec la Marine de l’Armée populaire de libération (PLAN). Située à l’entrée du détroit de Malacca, une telle installation permettrait à l’Inde d’intercepter le trafic maritime chinois, de suivre les sous-marins de la PLAN et de mener une stratégie de déni de zone, frappant au cœur des vulnérabilités économiques chinoises d’une manière sans équivalent.
Les incursions maritimes de Pékin dans la région de l’océan Indien ont transformé ce théâtre d’échanges commerciaux en un espace de rivalités. Par sa stratégie dite du « Collier de perles » – avec des ports à Gwadar (Pakistan), Hambantota (Sri Lanka) et une base complète à Djibouti – la PLAN entoure l’Inde d’infrastructures duales servant aussi de bases navales. Chaque année, jusqu’à six sous-marins chinois seraient détectés dans la région, menaçant directement les câbles sous-marins indiens, le trafic marchand et les installations nucléaires. Cette présence accentue les risques lors de scénarios de crise : une tension à Taïwan pourrait voir des porte-avions de la PLAN traverser l’IOR, ou un conflit frontalier dégénérer en blocus maritime.
Pour l’Inde, les enjeux sont vitaux. Les ambitions de grande puissance maritime de la PLAN, avec une flotte dépassant les 370 bâtiments, remettent en cause la domination historique de New Delhi. Les exercices conjoints Malabar, impliquant les États-Unis, le Japon et l’Australie, témoignent du rôle d’équilibre joué par le QUAD, mais les capacités indiennes restent en retrait. Sans bases avancées, les sous-marins indiens – notamment les submersibles diesel-électriques classe Kalvari et les nucléaires Arihant – peinent à assurer endurance et réactivité dans l’immense zone océanique, laissant les lignes maritimes de communication vulnérables.
L’archipel des Andaman et Nicobar n’est pas un simple territoire, mais une clé géopolitique incontournable. S’étirant sur 1 200 km entre le Myanmar et l’Indonésie, sa pointe sud, Grande Nicobar, se trouve à seulement 150 km du détroit de Malacca, voie par laquelle transitent 40 % du commerce mondial et 80 % des importations pétrolières chinoises. Contrôler ces eaux offre à l’Inde la capacité de surveiller et, si nécessaire, de freiner l’accès vers l’Asie du Sud-Est, privant la PLAN de liberté de manœuvre sans qu’un seul coup ne soit tiré.
Les récents efforts de renforcement témoignent de cette volonté : des améliorations à Car Nicobar comprennent des stations radar et des quais pour les patrouilles des avions P-8I Poseidon, tandis que le projet de développement de Grande Nicobar, doté d’un budget de 72 000 crore roupies, prévoit un hub de transbordement avec un aéroport international et un port neuf d’ici 2028. Toutefois, ces améliorations concernent principalement la surface ; la création d’une base sous-marine dédiée – avec des postes d’amarrage renforcés, des baies d’atténuation acoustique et des silos de lancement verticaux – ferait des îles le véritable « Pearl Harbor » indien, étendant le rayon d’action naval à plus de 2 000 km vers l’est. Des sous-marins comme l’INS Arighat pourraient patrouiller en toute discrétion, collecter des renseignements sur les déploiements de la PLAN ou lancer des missiles BrahMos sur des cibles stratégiques.
Dans un contexte de conflit, cette base supporterait des tactiques d’« anti-access/area denial » (A2/AD) : opérations de chasse aux mines, de guerre anti-sous-marine et embuscades en meute, piégeant les groupes tactiques de la PLAN en mer d’Andaman, gagnant ainsi du temps pour mobiliser des porte-avions indiens comme l’INS Vikrant.
Ce projet nécessite cependant une rapidité et des investissements conséquents. Les infrastructures actuelles – des quais sommaires à Port Blair et Campbell Bay – sont insuffisantes pour soutenir les patrouilles de 90 jours des sous-marins nucléaires ou gérer la logistique du carburant cryogénique. Une base complète requiert :
- Une infrastructure sous-marine : postes d’amarrage renforcés pour résister à la surveillance satellitaire, intégrés à des liaisons de commandement en fibre optique avec New Delhi.
- Un réseau logistique robuste : dépôts de carburant, docks pour réparations, escadrilles de drones pour la surveillance, le tout évalué à 10 000-15 000 crore roupies.
- Des synergies avec les alliés : raccordements aux installations américaines de Diego Garcia pour un partage accru de renseignements, renforçant la dissuasion.
Le commandement des Andaman et Nicobar, seule zone opérationnelle interarmées indienne, est naturellement destiné à piloter ce chantier, bien que les contraintes bureaucratiques et les préoccupations environnementales, notamment concernant les populations tribales, freinent le processus. Avec le budget 2026-27 en approche, une allocation de 1 à 2 % du budget de la défense pourrait permettre de concrétiser la première phase d’ici 2030, en synchronisation avec les livraisons prévues des sous-marins du projet 75I.
Il n’existe pas de riposte plus redoutable pour affaiblir la Chine que de contrôler l’étroite voie maritime qu’est le détroit de Malacca, considéré comme le talon d’Achille économique de Pékin. Surnommé le « dilemme de Malacca » par les analystes stratégiques, ce passage de 800 km concentre 80 % des importations pétrolières chinoises (soit 12 millions de barils par jour) et deux tiers du commerce maritime. Les routes alternatives comme les détroits de la Sonde ou de Lombok impliqueraient un détour de 3 000 km supplémentaire, accroissant la vulnérabilité aux interdictions. Une flotte sous-marine basée aux Andaman pourrait imposer un blocus, provoquant une hausse des prix du pétrole de 20 à 30 % et paralysant en quelques semaines les industries de Shanghai à Shenzhen.
Pour la PLAN, cette perspective est un véritable cauchemar : les sous-marins installés à Nicobar pourraient suivre les sous-marins d’attaque type 093 ou les porte-avions de classe 003, contraignant Pékin à redéployer ses moyens hors de la mer de Chine méridionale. Sur le plan économique, une fermeture prolongée du détroit affecterait la croissance chinoise de 5 à 7 % par an selon des simulations, tandis que l’Inde, grâce à ses routes diversifiées via Chabahar, limiterait les dégâts. Sur le plan militaire, ce scénario fragiliserait la stratégie du « Collier de perles » – Gwadar, situé à 4 000 km de Malacca, deviendrait inutile en cas de confrontation dans la partie orientale de l’IOR.