À travers le Moyen-Orient, les gouvernements et forces armées renforcent leur capacité à contrer la menace croissante que représentent les véhicules aériens sans pilote (UAV) sur les cibles militaires et civiles. Différents systèmes anti-drones, issus tant de fournisseurs nationaux qu’étrangers, sont ainsi acquis pour répondre à ces défis sécuritaires.
La menace posée par les drones au Moyen-Orient est à la fois intense et en expansion. Les opérateurs vont des groupes terroristes et insurgés aux États-nations. Sur le plan technologique, ces drones varient considérablement, allant de modèles simples, fabriqués de manière artisanale, à des armes de frappe longue portée produites industriellement, comme la famille de drones kamikazes Shahed développée par l’Iran. Outre les cibles militaires et gouvernementales, des infrastructures civiles stratégiques – champs pétrolifères, oléoducs, raffineries et terminaux – nécessitent une protection renforcée. Les systèmes d’armes conventionnels, notamment certaines défenses aériennes standards, ne sont pas toujours adaptés à la lutte contre les UAV. Pour faire face à cette menace, plusieurs États de la région s’équipent en systèmes dédiés de contre-UAV (C-UAV), développés aussi bien localement qu’à l’étranger. Voici un tour d’horizon de projets emblématiques.
Israël
Disposant d’une industrie de défense nationale avancée, Israël privilégie majoritairement ses fournisseurs locaux. Malgré une politique de confidentialité souvent stricte concernant les contrats, certains programmes majeurs sont connus, comme celui du système laser de défense haute puissance Iron Beam, développé par Rafael Advanced Defense Systems en partenariat avec Elbit Systems, pour les Forces de défense israéliennes (FDI). Cette gamme d’armes laser complémentaires comprend plusieurs variantes mobiles et navales, mais l’élément principal reste le laser haute énergie (HEL) Iron Beam. Ce système semi-mobile, monté sur remorque, est conçu pour la défense à courte portée des sites fixes contre les UAV, ainsi que contre les roquettes, obus d’artillerie et mortiers. Il complète les intercepteurs du système de défense aérienne Iron Dome en préservant ses missiles pour des menaces plus complexes. Les FDI envisagent d’intégrer l’Iron Beam à la configuration d’Iron Dome afin de renforcer la défense multi-couches contre les menaces aériennes et balistiques.
Des prototypes du HEL ont été déployés avec succès en octobre 2024 pour protéger l’espace aérien israélien des drones du Hezbollah lancés depuis le Liban, tandis que le déploiement de l’Iron Beam se poursuivait. Le ministère de la Défense et Rafael ont déclaré le système opérationnel le 17 septembre 2025, après plusieurs semaines de tests finaux. Le communiqué officiel du ministère précisait que « les premiers systèmes seront intégrés dans les dispositifs de défense aérienne des FDI avant la fin de l’année ». Le général de brigade (à la retraite) Daniel Gold, responsable de la Direction de la Recherche et du Développement à la Défense (DDR&D) du ministère, confirmait fin novembre que la capacité opérationnelle initiale serait livrée aux FDI pour le 30 décembre 2025.
Le financement actuel des systèmes Iron Beam, ainsi que des systèmes Iron Dome et David’s Sling, s’inscrit dans un paquet d’aide militaire américain de 8,7 milliards de dollars voté par le Congrès en avril 2024. Sur ce montant, 5,2 milliards sont dédiés au renforcement des défenses aériennes israéliennes, avec 1,2 milliard expressément alloué à l’acquisition de batteries Iron Beam. En octobre 2024, le ministère de la Défense signait plusieurs contrats d’un montant total supérieur à 500 millions de dollars avec Rafael et Elbit, dont 200 millions destinés à Elbit pour le module laser haute puissance.
Si les FDI n’ont pas communiqué le nombre précis d’unités Iron Beam prévues ni leur coût final, l’annonce du 17 septembre 2025 indiquait un déploiement progressif des batteries à l’échelle nationale dans les mois à venir. Le directeur général du ministère de la Défense, Amir Baram, considérait cette étape comme le socle initial du processus d’acquisition. Le général de brigade Yehuda Elmakayes du DDR&D ajoutait que la Knesset avait approuvé en 2023 des fonds suffisants pour financer toutes les unités nécessaires dans la phase initiale de déploiement. Selon la presse israélienne, l’équipement des forces en batteries Iron Beam devrait s’étendre tout au long de l’année 2026.
Émirats Arabes Unis (EAU)
Le groupe Edge, basé à Abu Dhabi, s’est imposé comme un acteur majeur du développement et de la production de technologies de défense, avec une clientèle régionale et mondiale. Lors du salon aéronautique de Dubaï en novembre 2025, le groupe a annoncé pour 7 milliards de dollars de nouveaux contrats, dont 21 majeurs. Les forces armées des EAU figurent parmi les clients réguliers d’Edge dans divers domaines technologiques.
En janvier 2024, la filiale SIGN4L d’Edge, spécialisée dans la guerre électronique et le renseignement, a signé un contrat important pour fournir plusieurs systèmes anti-drones multicouches au ministère de la Défense des EAU. Révélé lors du salon UMEX 2024 à Abu Dhabi, cet accord porte sur la livraison des systèmes Skyshield C-UAV et Navcontrol-G de brouillage. Ces dispositifs offrent « un haut niveau de conscience situationnelle ainsi que des capacités de neutralisation non cinétiques contre les menaces aériennes non habitées, permettant une protection complète des infrastructures critiques et de l’intégrité des frontières », selon le communiqué.
Le Skyshield existe en versions fixes et embarquées sur véhicule. La variante QD (Quick Deployment), montée sur pickup, a été choisie par le ministère. Ces systèmes intègrent un radar en bande X, des capteurs optroniques et des détecteurs de direction pour identifier et classifier les UAV. Leur principe repose sur le brouillage et le leurre des signaux de commande des drones et des fréquences des systèmes de navigation GNSS. La portée du brouillage atteint jusqu’à 10 km contre des plateformes GNSS non protégées.
Le Navcontrol-G combine brouillage et leurre GNSS pour dérouter les drones en simulant une trajectoire alternative contradictoire, éloignant ainsi les UAV de leurs cibles. Ce système radar assisté agit jusqu’à 50 km sur des systèmes GNSS vulnérables. Étant statique et demandant une ligne de vue, il est particulièrement adapté à la protection des frontières et à la défense d’installations sensibles.
Comme souvent chez Edge, le montant du contrat, le nombre d’unités commandées et leur coût unitaire ne sont pas divulgués. Plusieurs analystes le considèrent néanmoins comme une acquisition significative.
États-Unis
RTX (Raytheon Technologies) a remporté un contrat de 1 milliard de dollars pour fournir à Qatar le système FS-LIDS (Fixed Site – Low, Slow, Small UAS Integrated Defeat System). Annoncé en mai 2025, ce contrat de vente militaire étrangère implique la collaboration de Raytheon, SRC Inc. et Northrop Grumman. FS-LIDS est un système fixe destiné à détecter, suivre et neutraliser les UAV de petites dimensions et basse altitude, qu’ils évoluent seuls ou en essaim. Il combine radar, capteurs optroniques et infrarouges haute puissance, une composante de guerre électronique perturbant les communications entre drones et opérateurs, ainsi que l’intercepteur cinétique Coyote Block 2, un drone-sonde motorisé à réaction développé par Raytheon.
Le contrat comprend dix systèmes FS-LIDS avec leurs lanceurs, capteurs et système de commandement et contrôle de défense anti-aérienne pour zone avancée, ainsi que 200 intercepteurs Coyote 2. Il prévoit également les services associés : formation, soutien logistique et technique, pièces de rechange et assistance logicielle. Cette acquisition permettra une défense multicouche sur des sites fixes, y compris gouvernementaux ou infrastructurels, avec une conscience situationnelle et une réaction en temps réel aux menaces.
La demande qatarie avait été approuvée par Washington fin 2022. Les négociations, ajustements des exigences qataries et validations budgétaires ont pris deux ans avant la signature. Aucun calendrier précis de livraison n’a encore été communiqué, mais un communiqué de la Defense Security Cooperation Agency (DSCA) du 29 novembre 2022 précisait la nécessité de déployer à court terme cinq représentants gouvernementaux américains et quinze sous-traitants sur place pendant cinq ans pour accompagner le déploiement, la formation et la maintenance.
France
Le 21 novembre 2025, MBDA a annoncé son premier contrat pour le système Sky Warden C-UAV, sans révéler l’identité du pays client, seulement indiqué comme une nation du Moyen-Orient. Présenté en 2022, le Sky Warden est un système multi-couches protégeant une zone des drones allant des micro-drones aux drones de classe 2 et aux munitions errantes. Il intègre divers effecteurs cinétiques et non cinétiques : brouilleurs omnidirectionnels et directionnels, mitrailleuses, laser Cilas Helma-P pour des effets modulables de brouillage optique à destruction, drone intercepteur HTK (Hit-to-Kill) conçu pour neutraliser micro- et mini-UAV par impact cinétique, et missiles infrarouges Mistral 3 VSHORAD (défense aérienne à très courte portée). Plusieurs capteurs tels que radars, caméras et détecteurs de fréquence radio fournissent une détection multidimensionnelle et du ciblage en temps réel. Sky Warden peut être installé sur site fixe ou monté sur véhicule et s’intègre aux réseaux de défense via un datalink tactique.
La discrétion sur l’identité du client est fréquente dans la région, ce qui alimente souvent les spéculations. Au regard des capacités du système et des menaces régionales, l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, très intéressés par le renforcement de leur défense antiaérienne à courte portée, sont des candidats probables. Ces deux pays subissent une pression constante sur les infrastructures pétrolières, les aéroports et les bases militaires, notamment de la part de milices telles que les Houthis. Ils sont aussi les mieux placés pour financer des technologies sophistiquées et coûteuses.
Allemagne
Aucun contrat officiel n’a été annoncé, mais l’Arabie saoudite évalue les systèmes cinétiques C-UAV de Rheinmetall Air Defence AG pour répondre aux menaces actuelles et futures. Plusieurs analyses dans la presse spécialisée indiquent un intérêt prédominant pour le système Skyranger 30. Ce système modulaire dispose d’une tourelle automatisée hébergeant un canon automatique de calibre 30×173 mm, des capteurs et des lance-missiles en option, notamment le missile anti-drone DefendAir développé par MBDA. L’intégration d’un laser haute énergie est aussi à l’étude. Le Skyranger est généralement proposé sur la plateforme blindée 8×8 Boxer, mais aussi adaptable sur d’autres véhicules roues ou chenilles. Une configuration statique, nommée Skynex, est également disponible.
Le canon Revolver Mk3 tire les munitions révolutionnaires AHEAD (Advanced Hit Efficiency And Destruction) avec une portée estimée jusqu’à 3 000 mètres. Ces munitions programmables provoquent une détonation aérienne libérant un nuage de sous-projectiles en tungstène pour neutraliser efficacement les UAV, y compris les plus petits, et jouer un rôle contre les roquettes, l’artillerie et les mortiers (C-RAM).
Le service d’intelligence privé Tactical Report (TR), basé à Beyrouth et spécialisé dans les questions de défense moyen-orientale, a régulièrement évoqué l’intérêt saoudien pour les systèmes Rheinmetall. Dans un rapport du 12 novembre 2025, il confirmait les négociations en cours entre Riyad et Berlin, ainsi que l’intérêt continu de l’Arabie saoudite pour le Skyranger 30. Un point marquant a été la visite d’une délégation saoudienne de la division Land Systems de Saudi Arabian Military Industries (SAMI) auprès de l’usine Rheinmetall à Kassel, Allemagne. Cette usine est en cours d’agrandissement pour devenir le centre de production des véhicules Boxer. SAMI est une filiale du fonds souverain Public Investment Fund (PIF) d’Arabie saoudite, ce qui laisse penser à une volonté d’acquérir le Skyranger 30 en tant que solution mobile et connectée de défense courte et très courte portée. Ce système pourrait protéger un large éventail de cibles militaires, gouvernementales, logistiques et infrastructurelles, et accompagner les forces mobiles dans des opérations C-UAV et V/SHORAD.
Un contrat, s’il est conclu, serait très lucratif. En 2024, les forces allemandes ont commandé un véhicule de vérification et 18 véhicules de production Skyranger 30 sur base Boxer pour un montant total de 595 millions d’euros.
Coentreprises et partenariats industriels
Les technologies européennes et américaines restent très recherchées sur le marché moyen-oriental. Toutefois, les intérêts à long terme privilégient des solutions qui soutiennent la sécurité régionale tout en développant l’économie et l’emploi locaux. Les Émirats Arabes Unis, en particulier, multiplient les accords de production et de coentreprises avec des industriels étrangers.
Un exemple récent est l’implantation d’une usine d’assemblage des intercepteurs Coyote par Raytheon dans le parc industriel Tawazun à Abu Dhabi. Raytheon Emirates a signé une lettre d’intention avec cinq partenaires industriels locaux en février 2023. Le terme formel de cet accord avec le Conseil Tawazun, organe gouvernemental indépendant travaillant en lien avec le ministère de la Défense, a été signé en avril 2025.
Le site de 2 000 m², dédié à la production, l’assemblage et les tests de précision, a été inauguré officiellement le 21 mai 2025. Edge Group, partenaire local à travers sa filiale EPI, a déjà commencé la fabrication de composants en vue de l’industrialisation complète. Lors de la cérémonie, Matar Ali Al Romaithi, responsable du secteur Défense et Affaires industrielles au Conseil Tawazun, a déclaré : « Cette installation marque une étape stratégique dans la vision des Émirats pour établir une industrie de défense avancée. Ce partenariat vise à transférer des savoir-faire et technologies de pointe pour renforcer le secteur industriel et sécuritaire des Émirats […]. Il consolide aussi la position des Émirats comme hub régional des industries de défense avancées, tout en favorisant l’autonomie industrielle et l’excellence technologique. »
Ces coentreprises devraient se multiplier dans les prochaines années. Elles offrent aux partenaires étrangers un meilleur accès aux marchés locaux, tout en permettant aux pays hôtes de conserver une part des dépenses de défense sur leur sol, d’appuyer leur industrie et leur main-d’œuvre, et d’envisager devenir eux-mêmes exportateurs régionaux voire mondiaux.
Sidney E. Dean