Depuis 75 ans, aucun membre de l’OTAN n’a subi d’attaque de la part de la Russie ou de l’Union soviétique. Au-delà de son parapluie nucléaire, l’alliance a établi une dissuasion conventionnelle efficace grâce à des normes d’interopérabilité strictes, permettant la constitution de stocks larges, distribués et interchangeables de munitions. Ainsi, toutes les armes guidées par laser, quelle que soit leur origine, respectent une fréquence d’impulsions laser standardisée. Les armes et capteurs en réseau sont guidés via des liaisons de données interopérables. De même, les obus d’artillerie et balles sont compatibles et interchangeables entre différents systèmes alliés. Aujourd’hui, les capacités industrielles et les stocks mondiaux de munitions des États-Unis et de leurs alliés sont à des niveaux historiquement bas, tandis que la principale menace en Asie-Pacifique dispose d’une puissance industrielle latente sans précédent et se montre de plus en plus affirmée.
Dans ce contexte sécuritaire, où la supériorité ne peut plus être prise pour acquise, la dissuasion impose des munitions à longue portée, interopérables et interchangeables pour modifier le calcul stratégique de l’adversaire. Les conflits actuels épuisent rapidement les stocks existants et les États-Unis ne disposent pas de la capacité industrielle nécessaire pour les reconstituer dans des délais suffisants. Parallèlement, les industries de défense alliées ont besoin d’un afflux de capitaux, de technologies et d’une vision commune. La co-fabrication de systèmes d’armes interchangeables avec des alliés de confiance, combinée à des concepts d’emploi innovants, apparaît comme une solution pertinente. Le gouvernement américain devrait saisir les opportunités de production conjointe et d’achats groupés de munitions avec ses alliés afin de maximiser la dissuasion, renforçant ainsi la crédibilité et la résilience de la base industrielle de défense mondiale indispensable pour l’emporter dans un conflit majeur.
Dissuasion par l’intégration et l’interchangeabilité
La géographie du Pacifique pose des défis différents de ceux rencontrés en Europe et nécessite des capacités d’armes distinctes. Pourtant, le cadre qui a permis la dissuasion conventionnelle en Europe, notamment les notions d’interchangeabilité et d’interopérabilité des armes, reste applicable. Certains systèmes illustrent cette approche : lors de l’exercice Rim of the Pacific 2024, la Marine américaine a confirmé l’existence de son missile air-air longue portée AIM-174B, une adaptation air-sol du missile Standard Missile (SM) 6 initialement conçu pour les navires de guerre.
Les variantes du SM-6 peuvent engager des cibles aériennes, de surface et balistiques. Ce missile constitue l’épine dorsale éprouvée de la défense aérienne de la marine américaine avec une lignée de 40 ans remontant au SM-2. Au cours des 25 dernières années, six versions ont été déployées et de nouveaux modèles prometteurs, avec des portées accrues et des vitesses hypersoniques, sont en développement.
La révélation de l’AIM-174B a provoqué une forte réaction dans les milieux de défense mondiaux, et plus particulièrement en Chine, où son usage interchangeable entre frappes de surface et interception aérienne a généré incertitude et inquiétude. Un journal d’armement chinois l’a qualifiée de « menace majeure » bouleversant les hypothèses stratégiques et plans de guerre chinois. En réalité, malgré sa récente apparition médiatique, le missile est intégré depuis plusieurs années à l’entraînement des pilotes de F/A-18 de la Marine américaine, témoignant de sa maturité et de son potentiel d’intégration alliée.
Le SM-6 et ses dérivés illustrent parfaitement l’interchangeabilité et l’interopérabilité. Cette dernière va bien au-delà de la simple fourniture d’armes via des ventes ou licences militaires étrangères : elle englobe l’infrastructure de ciblage qui complète la kill chain des armes et alimente un common operating picture partagé. Par exemple, les États-Unis et leurs alliés utilisent des liaisons tactiques interopérables – notamment le Link-16 – ainsi que des flux de renseignement hautement sensibles. Ces liaisons augmentent le nombre de capteurs et de tireurs sur le champ de bataille, décuplant la létalité et la survie des forces combinées.
La multiplication des liaisons tactiques interopérables crée un environnement favorable pour la famille SM-6 et autres armes en réseau. Tous les modèles peuvent recevoir des mises à jour dynamiques via ces liaisons, facilitant le ciblage et la coordination multi-plateformes. Intégré par exemple dans la capacité terrestre « Typhon » de l’armée américaine, il complète les régiments littoraux équipés du Naval Strike Missile des Marines. De plus, le SM-6 peut être déployé depuis des conteneurs sur diverses plateformes, y compris des navires non conventionnels et des véhicules terrestres à roues. Son adaptation pour un lancement depuis des F/A-18 américains, avec une portée bien plus longue que l’AIM-54 Phoenix, crée une opportunité naturelle d’intégration pour l’Australie, qui opère les mêmes avions. Cette interchangeabilité et interopérabilité assurent diversité d’emploi et simplification logistique.
Le missile Tomahawk Land Attack est un autre système notable. Le Japon, les Pays-Bas et l’Australie ont signé des accords pour l’acquérir, rejoignant les États-Unis et le Royaume-Uni comme opérateurs. L’Allemagne étudierait également sa programmation. L’élargissement des utilisateurs augmente l’accès au réseau Tomahawk, permettant de partager une base de données commune de cibles, d’accroître la capacité de tirs simultanés et la rapidité d’engagements.
Une nouvelle version, le Maritime Strike Tomahawk, capable de frapper des cibles terrestres et maritimes, renforce la réponse aux capacités de frappe longue portée de la marine chinoise sans recourir à des conceptions entièrement nouvelles. Par ailleurs, la batterie terrestre Typhon peut aussi lancer des Tomahawks, offrant aux nations insulaires comme la Nouvelle-Zélande une option viable de défense de leur territoire et eaux environnantes.
Dissuasion crédible par la présence avancée et la production distribuée
La dissuasion d’un conflit conventionnel repose sur l’affichage de capacités crédibles. Par exemple, le déploiement du système THAAD en Corée du Sud en 2017 a provoqué une vive colère en Chine et des manoeuvres diplomatiques. Une capacité ne dissuade que si elle est déployée dans une zone où elle peut être efficace. Cet affichage nécessite une présence tangible. Par ailleurs, la crédibilité d’une arme s’effondre si ses stocks sont limités ou éloignés du théâtre opérationnel.
C’est ce que les médias chinois illustrent par leurs réactions à la confirmation publique de l’AIM-174B. Si certains reconnaissent ses capacités, d’autres doutent de sa viabilité en raison de limites de production. Ces critiques suggèrent qu’un véritable effet de dissuasion exige de dépasser les contraintes manufacturières et de distribuer largement ces armes dans la région Indo-Pacifique. Lors des jeux de guerre américains, les commandants scrutent autant la localisation et le nombre d’armes que celui des plateformes qui les utilisent. Comme l’a rappelé le général Dwight D. Eisenhower : « Il n’est pas difficile de démontrer que des batailles, des campagnes et même des guerres ont été gagnées ou perdues avant tout à cause de la logistique ». Dans ce contexte, la production répartie entre alliés offre de multiples options logistiques et évite les points de défaillance uniques.
Les commentateurs militaires chinois ont également souligné les difficultés d’entretien des systèmes d’armes terrestres expéditionnaires, sans remettre en cause leur efficacité en combat, ce qui suggère qu’ils reconnaissent la vulnérabilité des systèmes mobiles terrestres aux tirs adverses, à l’exemple du conflit russo-ukrainien. Par ailleurs, beaucoup d’armes anti-accès chinoises ciblent les plateformes majeures (navires de guerre, bases aériennes, avions de soutien), plus faciles à localiser que des batteries mobiles terrestres. La récente manœuvre Balikatan, avec le déploiement pour la première fois des Naval Strike Missiles des Marines aux Philippines, a également suscité des inquiétudes à Pékin, soulignant l’importance stratégique de telles capacités. Enfin, la création de stocks locaux réduit fortement les risques liés à la logistique en zones contestées.
Argumentaire en faveur de l’interopérabilité alliée et de la co-fabrication
Les partenariats de co-fabrication sont précieux, comme en témoigne la guerre russo-ukrainienne qui a vidé les stocks américains d’obus de 155 mm. L’Australie et la Corée du Sud, productrices de ces munitions, ont contribué à leur reconstitution. De même, les conflits au Moyen-Orient ont fortement réduit les stocks américains de missiles Standard, Tomahawk et autres, suscitant des inquiétudes quant à la préparation pour un conflit indo-pacifique. Si des alliés comme le Japon fabriquaient également ces munitions, l’impact des dépenses serait moindre et la reconstitution plus rapide. Le volume utilisé contre les Houthis illustre combien l’aide alliée sera indispensable face à un adversaire de même rang.
L’Australie et le Japon sont en voie d’acquérir le SM-6, ce dernier discutant même la possibilité d’un accord de co-production avec le Japon. La co-fabrication permet d’étendre la production, de partager les charges et d’assurer une distribution géographique sécurisée. Des cadres existants, tels la National Technology and Industrial Base datant de la Seconde Guerre mondiale ou AUKUS, pourraient être étendus à davantage d’alliés. Par exemple, l’Australie et le Royaume-Uni ont rejoint la NTIB en 2017, la Nouvelle-Zélande en 2023.
Paradoxalement, le Japon et la Norvège ont développé conjointement des missiles avec les États-Unis mais ne font partie d’aucun cadre consacré. Pourtant, le Japon et les États-Unis ont co-développé et co-produit le SM-3 Block IIA pour la défense antimissile balistique, avec des contributions japonaises en moteurs, renforces et cônes de nez. Par ailleurs, ils développent ensemble le Glide Phase Interceptor. La Norvège, de son côté, installe des usines en Virginie et en Australie pour répondre à la demande croissante de ses Naval Strike Missiles.
Les limites actuelles de la production américaine sont notamment dues à des goulets d’étranglement dans la fabrication des moteurs-fusées, mais aussi à la dépendance aux terres rares chinoises. Pour y remédier, les accords pourraient être étendus afin d’ouvrir des sources alternatives pour les composants clés du SM-6, Tomahawk et autres armes critiques. Par exemple, la production japonaise actuelle des moteurs SM-3 pourrait être élargie aux spécifications du SM-6, laissant à AUKUS et à Lockheed Martin le temps de développer leurs capacités.
Pour renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement, les États-Unis pourraient aussi intégrer et tester des substituts viables dans leurs accords d’armement existants. Le Japon, fabricant de capteurs de missiles avancés, pourrait voir ses technologies intégrées, ou sous licences, aux systèmes américains, si les infrastructures sont adaptées. Des fournisseurs alternatifs doivent aussi être identifiés pour les terres rares essentielles à l’électronique et aux gyroscopes. Les États-Unis devraient collaborer avec l’Australie et le Canada sur des projets miniers spécifiques, au-delà des initiatives domestiques, afin de sécuriser ces ressources stratégiques.
Priorité aux munitions plutôt qu’aux plateformes majeures
Nombre d’alliés américains font face à des contraintes budgétaires similaires pour le développement de plateformes majeures (navires, avions). La Nouvelle-Zélande a par exemple porté son budget de défense à 8 milliards de dollars néo-zélandais, tandis que les destroyers Arleigh Burke américains coûtent 2,1 à 2,5 milliards de dollars l’unité. À ce budget, plus de 1 000 SM-6, dont le coût unitaire varie entre 4 et 8 millions de dollars, pourraient être acquis. Les États-Unis ne produisent actuellement que 125 SM-6 par an.
Alors que les budgets augmentent au Japon, en Australie, en Nouvelle-Zélande et ailleurs, la construction et le déploiement de plateformes prennent des années. La production et la mise en service de munitions sont bien plus rapides, surtout pour des armes compatibles avec les systèmes déjà en service. En 2022, un essai publié dans Proceedings a recommandé de prioriser l’achat de munitions plutôt que de navires pour pallier le retard en construction navale américaine. Un commentaire de la Heritage Foundation va dans le même sens, estimant que le problème de la marine américaine n’est pas le nombre de navires ou d’avions mais celui des munitions disponibles. En effet, à l’image du tireur le plus habile, sans munitions, l’efficacité disparaît. Ce raisonnement vaut aussi pour les alliés qui modernisent leurs forces à court et moyen terme, où équilibrer plateformes et munitions est crucial.
Obstacles et évolutions
Depuis des décennies, la coopération en matière d’armement entre États-Unis et alliés était freinée par des restrictions internes et enjeux politiques. Le Missile Technology Control Regime (MTCR) était rigoureusement appliqué, limitant la coopération même avec des alliés de confiance. Parallèlement, l’approbation des transferts technologiques via les International Traffic in Arms Regulations (ITAR) rendait les démarches ardues, avec une présomption systématique de refus. Ces dernières années, des changements de politique ont levé certains obstacles : en janvier 2025, des directives ont été émises pour plus de flexibilité au cas par cas concernant missiles, drones et systèmes spatiaux dans le cadre du MTCR. De plus, l’AUKUS dispense ses membres participants de l’obligation d’approbation ITAR pour les biens militaires et à double usage, facilitant la circulation des matériaux et services.
Les dynamiques politiques au sein des pays partenaires jouent aussi un rôle. Par exemple, l’article IX de la Constitution japonaise interdisait strictement l’exportation d’armes. Cette interprétation a évolué, notamment pour permettre l’exportation réciproque de systèmes co-développés comme le SM-3. Avec la montée des tensions régionales, le Japon tente désormais d’exporter des frégates Mogami et des destroyers au profit de l’Australie et des Philippines, renforçant ainsi la stabilité locale. Politiquement, les résistances tendent à s’atténuer.
La sécurité des données et le risque de compromission restent des préoccupations majeures. En 2007, une enquête a été ouverte au Japon sur des fuites concernant le système d’armes AEGIS. Plus récemment, en 2025, les États-Unis ont inscrit la Corée du Sud sur une liste de surveillance pour mauvaise gestion de données sensibles. Les alliés intégrés à des accords comme AUKUS doivent être certifiés pour manipuler les secrets américains, un processus long. Une fois certifiés, la coopération peut s’épanouir sans obstacles. Pour faciliter cette certification, les États-Unis pourraient offrir aux alliés un soutien comparable à celui accordé à leurs propres industriels dans les domaines de la cybersécurité et de la protection physique, instaurés après des fuites importantes. Même si un allié ne remplit pas tous les critères, un partenariat limité reste envisageable si ses composants ne compromettent pas l’ensemble.
Enfin, les inquétudes budgétaires américaines ne devraient pas entraver la co-fabrication alliée. Des contrats pluriannuels assurent la stabilité de production malgré les fluctuations budgétaires et réduisent les coûts unitaires. Un modèle en consortium pourrait réserver des capacités pour des commandes américaines de secours, sans remise en cause des commandes alliées qui resteraient prioritaires. Ainsi, même en cas de variation budgétaire aux États-Unis, la production conjointe serait peu impactée.
Conclusion
L’actuelle administration américaine insiste sur une contribution accrue des alliés à leur propre défense. Pourtant, certains pays éprouvent des difficultés à bâtir ou maintenir leur capacité de production industrielle en raison de lourdeurs bureaucratiques ou d’une industrie affaiblie. Se reposer uniquement sur les exportations américaines est illusoire, car l’industrie américaine peine à satisfaire la demande intérieure. Par exemple, le projet AUKUS d’approvisionnement en sous-marins Virginia pour l’Australie est remis en question, car mobiliser des chantiers américains ralentirait la production navale américaine, malgré les fonds déjà approuvés par Canberra. La problématique touche aussi les munitions, avec des arrêts récents des livraisons à l’Ukraine par crainte d’épuiser les stocks.
Face à une Chine économiquement et industriellement puissante et plus affirmée, les États-Unis et leurs alliés doivent chercher à concurrencer cette capacité de production à grande échelle. D’ici 2030, la marine chinoise pourrait compter près de 435 navires et des milliers de missiles. Les alliés du Pacifique, inquiets de cette expansion militaire, ne doivent pas laisser passer l’occasion de renforcer leurs liens de défense en étendant les accords de licences et partenariats industriels. Ces accords pourraient aussi servir à compenser les déséquilibres commerciaux persistants en versant des redevances aux entreprises américaines, tout en revitalisant les industries nationales alliées.
La dissuasion s’appuie sur des capacités crédibles déployées et des alliances solides. Il s’agit d’empêcher la Chine d’atteindre une supériorité à court et moyen terme. La meilleure stratégie consiste à multiplier les stocks crédibles, interopérables et interchangeables de munitions comme le SM-6 et le Tomahawk. Pour cette raison, il faut d’urgence s’appuyer sur les cadres industriels alliés existants à court terme, tout en développant de nouvelles capacités à moyen et long terme. Par la co-fabrication et l’intégration, les États-Unis peuvent bâtir une dissuasion répartie et résiliente, renforçant la puissance collective des nations partageant les mêmes valeurs pour préserver la sécurité régionale.
Trevor “Mrs.” Phillips-Levine est directeur des tirs intégrés pour la 7e flotte américaine à Yokosuka, au Japon, travaillant étroitement avec les alliés américains sur la planification opérationnelle et l’intégration de la défense. Ancien pilote naval de combat, il a servi dans des escadrons de chasse et des unités des guerres spéciales navales.
Andrew “Kramer” Tenbusch est officier système d’armes sur F/A-18. Ancien chercheur au Naval War College, il a mené des analyses opérationnelles sur la dissuasion maritime dans la région indo-pacifique, étudiant notamment les technologies émergentes, l’intégration alliée et les postures de force.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas celles de la Marine américaine, du Département de la Défense ou de tout organe gouvernemental américain.