Les guerres ne se gagnent pas uniquement grâce à la rapidité et à la qualité des décisions. Elles se remportent lorsque les armes atteignent leurs cibles et les détruisent. Pourtant, dans la course pour concevoir des systèmes plus rapides, moins coûteux et plus intelligents, le Pentagone semble parfois oublier la clé de cette fiabilité : un renseignement précis et approfondi sur les systèmes militaires adverses. Les décideurs qui comprennent les machines de leur ennemi — et pas seulement ses mouvements — peuvent faire basculer le cours d’une bataille, voire d’une guerre. Les dirigeants américains doivent impérativement veiller à ce que le renseignement alimente l’innovation et l’adaptation militaires. Sinon, les arsenaux produiront des armes vouées à échouer face à la réalité.
Ayant collaboré avec d’autres professionnels engagés dans la transformation du renseignement en avantage létal pour la Marine américaine, je décrirai ici comment le renseignement a favorisé des avancées majeures, analyserai les lacunes actuelles du renseignement dans les programmes d’acquisition américains, et démontrerai comment les politiques en place exposent les armes développées en urgence à un risque élevé d’échec. Enfin, je proposerai des recommandations pour optimiser l’intégration du renseignement et mieux préparer la communauté du renseignement aux futurs conflits majeurs.
Les limites de la supériorité décisionnelle
La notion de supériorité décisionnelle — capacité à prendre des décisions plus rapides et plus pertinentes que l’ennemi — constitue la boussole de la modernisation militaire américaine. L’intelligence artificielle joue un rôle incontestable dans l’analyse des données stratégiques requises par le Joint Warfighting Concept, la vision du Pentagone pour la guerre entre grandes puissances. Cependant, cette focalisation exclusive sur les décisions fondées sur les données peut conduire à une surestimation de l’avantage du premier acteur, en négligeant d’autres décisions — et armements — nécessaires dans le cadre d’une guerre prolongée.
On observe aussi une tendance à réduire le renseignement à la simple notion d’information. Cette vision occulte que le bon renseignement est le fruit d’un travail technique pointu et risqué. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les décodeurs alliés ont identifié les intentions japonaises avant la bataille de Midway et collecté des informations pointues sur les capacités militaires allemandes, alimentant les plans d’invasion de la Normandie. Certaines évaluations suggèrent même que le renseignement exploitable sur les opérations des U-Boot allemands dans l’Atlantique Nord a écourté la guerre de deux à quatre ans.
Si ces exemples inspirent, ils peuvent aussi surestimer la portée de la supériorité décisionnelle. Les innovations militaires efficaces et les adaptations sont tout aussi cruciales que la capture des plans ennemis. Peu importe la qualité d’une décision, les armes doivent encore infliger des dégâts tangibles aux cibles.
Le rôle du renseignement dans l’innovation et l’adaptation
Les historiens soulignent que la victoire dépend autant de la préparation militaire avant un conflit que de la capacité à s’adapter après les premières escarmouches. L’innovation s’opère en temps de paix, lorsque les forces armées ont le temps d’étudier les contours d’un futur affrontement.
Des cas issus du renseignement scientifique et technique, discipline étudiant le fonctionnement des systèmes d’armes étrangers, illustrent comment le renseignement soutient cette innovation. Durant la Guerre froide, un scientifique soviétique dissident, Adolf Tolkachev, a clandestinement photographié des documents techniques sur les radars soviétiques pour la CIA. Ces informations ont permis au Pentagone de développer de nouvelles capacités de guerre électronique, telles que des brouilleurs radar et des missiles anti-radiations. Ces moyens ont neutralisé les systèmes de défense aérienne soviétiques en Libye, Irak et Serbie dans les années 1980 et 1990, garantissant la supériorité aérienne américaine dans chacun de ces conflits. L’arrestation tragique de Tolkachev en 1985 témoigne du coût humain de telles opérations.
À l’inverse, l’adaptation survient en temps de guerre, quand la réalité contraint les commandants militaires à revoir leurs hypothèses initiales. Comme le souligne l’expert Williamson Murray, « l’une des plus grandes qualités d’une force militaire est sa capacité à reconnaître et à s’adapter aux conditions concrètes du combat ».
L’exemple du chasseur japonais A6M Zero capturé en Alaska après la bataille de Midway illustre l’appui du renseignement à l’adaptation. Les Américains l’ont réparé et analysé pour en comprendre les performances, entraînant ainsi leurs pilotes. Ces informations ont également conduit à améliorer le F6F Hellcat, qui a obtenu un impressionnant ratio de 19 victorieuses contre 1 lors des combats contre les avions japonais. L’exploitation en temps de guerre des armes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale ou des engins explosifs improvisés pendant l’opération Iraqi Freedom confirme la valeur historique de ce renseignement spécialisé.
Le renseignement pour l’acquisition
Aujourd’hui, la communauté du renseignement dispose d’une section dédiée au renseignement pour l’acquisition, à laquelle j’appartiens, jouant un rôle essentiel dans la création de nouvelles armes. Une multitude de directives, telles que la Directive 5000.01 du Département de la Défense et la Instruction 5000.86, encadrent de façon complexe l’utilisation du renseignement dans la conception de l’armement militaire.
En résumé, ces instructions obligent l’armée américaine à maintenir une alimentation constante en renseignement et à évaluer les programmes d’acquisition à l’aune des données disponibles. Ce travail oriente les exigences de conception des armes neuves ou des modifications de systèmes existants, améliorant ainsi l’avantage des combattants américains. Les analystes dédiés fournissent des rapports décrivant les menaces à contrer, incluant notamment des missiles, des satellites espions, des hackers et les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement.
Mais le renseignement coûte cher. Produire des données fiables nécessite un nombre suffisant d’agents, de capteurs et d’analystes focalisés sur les bons domaines. Réciproquement, le Pentagone doit veiller à ne pas acquérir d’équipements compatibles avec des capacités de renseignement insuffisantes. Les experts en renseignement pour l’acquisition gèrent cet équilibre délicat, encadré notamment par le bientôt obsolète Système d’intégration et de développement des capacités conjointes.
Comme souvent dans les grandes administrations, ce système présente des dysfonctionnements. Un rapport RAND de 2021 détaillant le renseignement pour l’acquisition à l’US Air Force révèle ces insuffisances, qui perdurent à ce jour.
Globalement, le renseignement pour acquisition souffre d’un problème de « poule ou œuf » : le nombre d’analystes est insuffisant, ce qui engendre une collaboration ponctuelle et irrégulière entre le renseignement et les responsables d’acquisition. Quand cette collaboration fonctionne, ce sont souvent des relations professionnelles étroites — qualifiées de « bro-nets » —, plutôt qu’un processus formel, qui permettent d’intégrer efficacement le renseignement. Bien que plus dynamique, cette méthode envoie un signal ambigu à la communauté du renseignement quant à la nécessité de fournir davantage d’analyses aux programmes d’acquisition.
Un autre problème est la hiérarchisation des priorités : le soutien au renseignement pour les opérations militaires en cours et pour les décideurs politiques nationaux est préféré, reléguant les programmes d’acquisition en attente. Cette situation nourrit la perception que la communauté du renseignement, malgré ses moyens, est trop lente à répondre aux besoins des acquisitions.
La quête de rapidité
En 2020, le Pentagone a publié la Instruction 5000.02, dénommée depuis Adaptive Acquisition Framework (Cadre d’acquisition adaptatif), visant à simplifier le processus lourd qu’était le JCIDS. En avril 2025, un décret exécutif de la Maison-Blanche a souligné son importance dans la réforme des acquisitions. En complément du cheminement classique Major Capability Acquisition (acquisition de grandes capacités), ce cadre introduit deux voies plus rapides : la voie Urgent Capability, destinée à livrer une capacité en moins de deux ans, et la voie Middle Tier, entre deux et cinq ans.
Cette exigence de rapidité entraîne cependant une mise à l’écart du renseignement. L’instruction précitée ne mentionne pas explicitement le renseignement dans ces nouvelles voies d’acquisition rapides, qui n’en bénéficient que de rares références dans deux autres politiques associées au cadre. La guidance optionnelle du cadre stipule qu’un document essentiel de renseignement est obligatoire pour les grandes acquisitions majeures, mais seulement « potentiellement utile » pour les voies Urgent et Middle Tier si la communauté du renseignement est en capacité d’en produire un.
Ces choix politiques soulèvent trois problèmes principaux :
- Ils ne rendent pas le renseignement obligatoire pour les programmes Urgent et Middle Tier, se limitant à encourager formellement à en faire la demande, ce qui reste insuffisant.
- Ils supposent une coordination organisationnelle constante entre la communauté du renseignement et l’appareil d’acquisition, ce qui, d’après le rapport RAND précédemment cité, n’est pas toujours vrai en raison du manque d’analystes dédiés à l’acquisition.
- Ils transfèrent à la communauté du renseignement la responsabilité d’ajuster ses ressources en fonction des demandes, avec un discours sur la nécessité de faire remonter les besoins pour obtenir des financements, mais sans exploiter pleinement le poids budgétaire et institutionnel du Pentagone, qui représente un tiers du budget total du renseignement militaire et la moitié de ses effectifs.
La communauté du renseignement doit s’adapter. L’initiative Replicator de la précédente administration a permis l’acquisition rapide de drones aériens et navals pour le commandement indo-pacifique américain, dans le cadre du concept Hellscape destiné à contrer une invasion chinoise de Taïwan avant 2027. Motivé par des échéances similaires, un mémo du Pentagone d’août 2025 ordonne un nouvel effort de simplification et une réforme législative destinée à accélérer encore ces processus.
Les risques d’une course trop rapide
La politique actuelle du renseignement pour l’acquisition engendre trois types de risques :
- La concentration sur les programmes majeurs crée des lacunes dans le renseignement pour les programmes accélérés. Ces programmes majeurs, légalement soumis à une surveillance renforcée, captent la majorité de l’attention analytique, au détriment des initiatives plus rapides.
- Les politiques en place ne poussent pas la communauté du renseignement à suivre efficacement les programmes plus petits et innovants, pourtant essentiels pour traiter les problèmes opérationnels les plus critiques. Les programmes Urgent et Middle Tier, susceptibles de jouer un rôle stratégique clé dans un conflit à Taïwan par exemple, risquent de ne pas bénéficier du soutien renseignement nécessaire.
- Les exigences de renseignement insuffisantes peuvent générer des armes inefficaces face aux contre-mesures ennemies, ralentissant l’adaptation militaire et augmentant les risques d’échec américain. L’urgence liée à l’échéance 2027 pourrait en outre pousser à des raccourcis préjudiciables et à ignorer le dossier renseignement.
Propositions de solutions
Le Pentagone initie actuellement de profondes réformes de ses processus d’acquisition, mais la prise en compte du renseignement dans ces réformes reste incertaine. Dans leur forme actuelle, les politiques marginalisent le renseignement, et les efforts de simplification risquent de le réduire davantage à une contrainte administrative à éliminer. Cette approche doit être corrigée de toute urgence.
Il est impératif que les politiques d’acquisition intègrent explicitement le renseignement comme exigence impérative pour les voies Urgent et Middle Tier. Le Congrès devrait parallèlement allouer des crédits spécifiques dans le budget du renseignement afin de garantir que la communauté priorise la létalité des forces armées. Par ailleurs, les programmes d’acquisition devraient être évalués non seulement sur leurs coûts, délais et performances, mais aussi sur leur capacité à s’adapter dynamiquement au contexte des menaces réelles, car les armes servent les combattants et non les seuls auditeurs financiers.
La communauté du renseignement doit également renforcer son lien avec les nouvelles commandes et bureaux dédiés au développement rapide de capacités, en leur assurant un accès permanent à un renseignement fiable sur les menaces. Ce dialogue mutuel permettrait de clarifier les besoins, d’affiner les collectes de renseignement et de nourrir l’innovation.
Enfin, la communauté du renseignement devrait préparer des méthodes de soutien à une adaptation accélérée en guerre prolongée : comment exploiter des matériels étrangers dans un environnement contesté, comment mobiliser et rediriger les ressources du renseignement pour raccourcir les cycles analytiques. Les processus d’exploitation de sites sensibles du Commandement des opérations spéciales américaines durant la guerre contre le terrorisme, ou l’adaptation en temps réel de la Marine américaine face aux attaques Houthis dans la mer Rouge offrent des enseignements précieux sur la vitesse et l’agilité.
Certains peuvent arguer que la communauté du renseignement est trop lente et que l’intelligence artificielle prendra bientôt le relais de l’adaptation. Pourtant, le conflit russo-ukrainien démontre que les combattants ayant un accès direct au renseignement brut tirent un avantage considérable. Or, la complexité croissante des systèmes chinois dépasse souvent l’expertise technique des analystes en uniforme, qui seront mobilisés à produire un tableau commun du renseignement pour les commandants. Les humains resteront nécessaires pour affiner les algorithmes et garantir la rigueur analytique. En cas de pénurie prolongée d’expertise ou de retard dans l’augmentation des moyens après le déclenchement d’une guerre, l’adaptation rapide sera compromise. Que la Chine investisse elle aussi massivement dans l’IA souligne que l’avantage ira à celui qui dispose du meilleur renseignement, et non à celui qui a le plus de données.
Enfin, certains pourraient juger que les ressources financières actuelles du renseignement, de 106,3 milliards de dollars en 2024, avec une augmentation significative du programme de renseignement militaire à 33,6 milliards pour 2026, sont suffisantes. Mais le budget détaillé reste classifié, et même une hausse ne garantit pas une meilleure orientation vers l’acquisition, faute d’une mise à jour des politiques pour fixer clairement les priorités.
Conclusion
Les chefs militaires américains font face à une réalité difficile. Réhabiliter la base industrielle de défense prendra des années, tandis que la marine chinoise et son arsenal de missiles longue portée accroissent la complexité d’un conflit potentiel à Taïwan. Dans ce contexte de désavantages, les dirigeants nationaux doivent réapprendre comment le renseignement peut impulser la létalité américaine.
Quelle que soit la date du prochain conflit, l’armée américaine devra combiner meilleures décisions, concepts opérationnels supérieurs et armements plus efficaces pour compenser la supériorité numérique, les avancées technologiques et la position stratégique de la Chine. Le renseignement guidera ce tranchant létal lorsque les commandants décideront d’engager le combat, mais c’est dès aujourd’hui qu’il faut affûter ces outils stratégiques.
Michael Borja est officier de renseignement au sein de la communauté de guerre de l’information de la Marine américaine. Ancien Fellow exécutif naval au Center for a New American Security à Washington, D.C., il dirige actuellement les exigences et le financement des programmes de renseignement naval au Pentagone.
Les opinions exprimées n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas les positions officielles du Département de la Défense des États-Unis, du Département de la Marine ou du gouvernement américain. Aucune approbation fédérale n’est sous-entendue ou impliquée.
Image : Midjourney