Dans un contexte de guerre de l’information de plus en plus complexe, le 9e bataillon de communication des Marines américain adapte ses structures pour répondre aux menaces électroniques et cybernétiques. En s’appuyant sur la vision du général Krulak et sa notion de « caporal stratégique », ce bataillon étend son champ d’action à l’intelligence afin de maintenir la supériorité dans un environnement contesté.
« Attention dans le centre d’opérations de commandement ! »
Dans le centre d’opérations de commandement expéditionnaire, un silence se fait immédiatement. Les conversations s’interrompent, les feuilles bruissent moins vivement, à l’écoute de la voix grave du chef de veille. Tous les regards se tournent des écrans d’ordinateur vers lui, tandis que les stylos notent en abrégé son rapport sur des interférences ennemies au niveau des transmissions.
Après réception de l’alerte, les caporaux et sergents du nouveau service renseignement du 9e bataillon de communication analysent rapidement les données et lancent une évaluation qui sera transmise à l’officier des opérations. Le rapport indique une perturbation provoquée par un exercice d’entraînement de guerre électronique d’un adversaire proche. Les Marines réagissent aussitôt en appliquant des protocoles de fréquence préétablis, préservant l’intégrité de leurs communications et évitant la localisation de leurs positions, assurant ainsi le succès de leur mission.
Ce scénario fictif illustre un défi majeur pour les Marines aujourd’hui : il ne s’agit plus seulement de puissance de feu ou de manœuvre physique, mais de maintien des communications dans un environnement informationnel contesté où les brouillages, logiciels malveillants et attaques cyber sont monnaie courante. Ces menaces, devenues préoccupantes pour l’état-major à l’échelle mondiale, mettent en danger les transmissions et peuvent isoler les unités avancées. Les tacticiens de la Marine insistent sur la nécessité de décentraliser les opérations informationnelles face à la rapidité et la multiplicité des attaques simultanées.
Dans ce cadre, le bataillon, basé au Marine Corps Base Camp Pendleton en Californie, a créé en juillet 2025 une section renseignement. Cette nouvelle cellule rend le bataillon plus réactif tactiquement aux menaces informationnelles. Elle surveille désormais de manière proactive le spectre électromagnétique pour détecter d’éventuelles interférences, analyse les capacités ennemies en guerre électronique et cyberattaques, prépare des évaluations spécifiques aux moyens de communication, et fournit en temps réel des mises à jour renseignement aux commandants et unités subordonnées. Cette organisation rompt avec la dépendance précédente au Marine Corps Forces Cyberspace Command (MARFORCYBER), qui remplissait ces fonctions auparavant.
« Historiquement, notre réaction était très passive », explique le capitaine Brock Turner, commandant de compagnie du 9e bataillon de communication. « Un acteur malveillant tentait d’accéder à nos réseaux, puis nous recevions un retour de MARFORCYBER. Aujourd’hui, nous instaurons des mesures pour renforcer notre posture en analysant les tactiques, techniques et procédures adverses. »
Le sous-lieutenant Aaron Hern, officier renseignement au sein du 9e bataillon, I Marine Expeditionary Force Information Group, précise la raison de cette évolution :
« Notre intégration dans le bataillon est essentielle pour appuyer la prise de décision du commandant dans le cadre des opérations tous domaines, avec un impact direct sur les unités de communication. Mes capacités de renseignement électromagnétique et de gestion des signatures dans le domaine de la guerre électronique soutiennent la planification et l’emploi des moyens de communication. »
Cette décentralisation de la guerre de l’information s’inscrit dans la continuité de la doctrine du général Charles C. Krulak, 31e commandant des Marines, qui a mis en avant l’importance du petit chef sur le terrain à travers le concept du « caporal stratégique ». Ce sous-officier doit pouvoir prendre des décisions tactiques immédiates dans un contexte souvent dispersé géographiquement, où ses choix peuvent avoir des conséquences stratégiques internationales. Krulak prônait la confiance en ces leaders juniors et un entraînement rigoureux pour les préparer à cette responsabilité.
Dans son article « The Strategic Corporal: Leadership in the Three-Block War » publié en janvier 1999 dans Marines Magazine, Krulak développait cette vision centrée sur les opérations terrestres et aériennes. Si son propos a été formulé à l’aube de l’ère numérique, les spécialistes du 9e bataillon assurent qu’elle reste pleinement pertinente dans le domaine des opérations informationnelles actuelles.
« Nous aidons directement le cycle décisionnel des chefs en fournissant des rapports renseignement », explique le sergent Gabriel Tuazon, spécialiste renseignement du 9e bataillon.
Lors d’un exercice d’entraînement en août 2025 à Camp Pendleton, le 9e bataillon a mis en œuvre cette capacité renseignement dans la mission de mise en place et de maintien des communications, malgré des menaces fictives variées pesant sur leurs réseaux. Cet entraînement a permis aux Marines d’affiner leurs compétences dans l’identification des menaces et la recherche de solutions innovantes pour contrer les actions adverses.
Le caporal Tobias Laskowski, opérateur sur systèmes de transmission au sein du bataillon, décrit cette activité en soulignant qu’il s’agissait notamment de s’exercer sur des formes d’ondes radio plus inhabituelles, permettant de maintenir la communication même lorsque les canaux principaux sont brouillés par l’ennemi.
« Quand l’ennemi utilise ses moyens de guerre électronique pour nous brouiller et perturber nos communications, on peut continuer à communiquer avec le niveau hiérarchique nécessaire », précise-t-il.
Pour Tuazon, cette approche décentralisée permet au 9e bataillon de s’adapter aux nouvelles exigences d’un espace de combat en mutation rapide, en responsabilisant les Marines comme des caporaux stratégiques. Il voit cette organisation prendre une place standard dans le Corps des Marines, avec l’intégration de sections renseignement dans d’autres bataillons de communication.
« Je suis convaincu que ce modèle d’intégration deviendra la norme dans les Marine Corps, car les sections renseignement des bataillons de communication pourront ainsi soutenir leurs opérations », conclut-il.