Un débat actif anime actuellement le Corps des Marines américain sur la place des opérations dans l’environnement informationnel en tant qu’élément central de la guerre de manœuvre. Certains critiques considèrent les nouvelles structures, telles que les Marine Expeditionary Force Information Groups, comme un « expériment raté ». Par ailleurs, plusieurs cadres militaires s’interrogent sur la manière dont les Marines devraient s’organiser au combat. Par exemple, faut-il intégrer un élément de combat informationnel au sein de la Marine Air-Ground Task Force ?
Si la guerre se caractérise par la violence, qu’entend-on alors par opérations dans l’environnement informationnel ? Si les armes physiques brisent les os, les mots, eux, peuvent tromper l’ennemi et le précipiter dans sa chute. Ces opérations mobilisent des outils cyber, la guerre électronique, la tromperie, la sécurité opérationnelle et le ciblage de messages, afin d’empêcher l’adversaire de s’orienter et de coordonner ses actions sur le champ de bataille. La doctrine interarmées considère ces capacités comme centrales. Pour que le Corps des Marines soit le « premier à combattre », il doit d’abord aveugler, induire en erreur et priver l’ennemi de moyens efficaces de réaction. Cela implique la constitution d’unités spécialement conçues pour combattre dans le domaine informationnel.
Cependant, alors que de nombreux commandants et états-majors comprennent la nécessité de « détruire, déloger, désintégrer et isoler » l’ennemi physiquement, certains ont encore du mal à saisir comment les capacités informationnelles constituent un ingrédient essentiel des opérations interarmes modernes. Chaque effet physique, qu’il s’agisse d’isolation ou de destruction, repose sur une manipulation de la perception adverse du champ de bataille. Comprendre comment l’ennemi voit et décide, l’aveugler, c’est s’assurer que chaque frappe peut briser sa cohésion. La guerre valorise l’asymétrie.
Pour réduire ce fossé, nous analysons les opérations dans l’environnement informationnel en les confrontant à la théorie militaire classique, tout en examinant les expériences récentes du II Marine Expeditionary Force Information Group avec de nouveaux concepts et organisations tactiques.
Nous ne sommes pas neutres : l’un de nous commande l’unité en question, l’autre est un collaborateur de longue date dans la réflexion sur l’exploitation des effets dans l’information. Nous avons constaté que sur un champ de bataille transparent, la voie la plus sûre vers l’avantage est de désorienter l’ennemi : priver ses capteurs et ses signaux, lui fournir de fausses informations, puis frapper rapidement alors qu’il chasse des dispositifs fantômes ou s’épuise à poursuivre des illusions. Notre expérience montre aussi que certains aspects cruciaux du combat sont difficiles à reproduire sur un terrain d’entraînement ou en école militaire. Il faut un débat plus large et des échanges au sein de forums spécialisés.
Qu’est-ce qu’un Marine Information Group ?
Le II Marine Expeditionary Force Information Group est une formation de la taille d’une brigade qui regroupe des capacités de renseignement, cyber, spatial, opérations informationnelles, communications et guerre électronique. Elle soutient des opérations globales variées, allant du renforcement des ambassades à la lutte anti-terroriste, en passant par les actions amphibies et les combats à grande échelle. À ce jour, le Corps des Marines dispose de trois formations de ce type.
La base doctrinale est la publication Marine Corps Warfighting Publication 8-10, Informations dans les opérations du Corps des Marines. Ce document souligne que la transformation de données brutes en connaissance exploitable constitue un élément essentiel de la puissance de combat. La capacité à générer, préserver, protéger et nier l’information — tout en perturbant la capacité de l’adversaire à exploiter cette information pour le combat — crée une nouvelle forme d’avantage : le surpassement systémique. Ce terme définit le dépassement technique obtenu par la force capable de mieux utiliser l’information pour diriger les feux, manœuvrer ses unités, protéger ses lignes d’approvisionnement et prendre des décisions. La victoire nécessite de voir ce que l’ennemi ne peut pas et de capitaliser sur cet avantage.
L’idée centrale est qu’il existe une lutte unique pour l’information dans la guerre moderne. Celle-ci connecte la reconnaissance et la contre-reconnaissance aux campagnes sur les réseaux sociaux qui influencent le moral, ainsi qu’aux opérations cyber qui visent les systèmes de commandement et contrôle adverses. À l’image de la doctrine classique de cavalerie, la victoire dépend de la liberté d’action, de la dissimulation des éléments clés, de l’élaboration rapide de la situation pour clarifier l’intention, et de l’identification prompte des vulnérabilités ennemies. Dans les opérations militaires modernes envisagées en doctrine interarmées, cette lutte s’étend au cyberespace et à l’espace extra-atmosphérique, mais aussi à une bataille narrative qui détermine la perception et le traitement de l’information par l’adversaire.
La théorie de la victoire : la désorientation
Cette idée s’articule autour du cycle OODA — Observer, Orienter, Décider, Agir. L’étape d’orientation est cruciale, elle consiste à synthétiser les données observées en les associant à de nouvelles informations et modèles mentaux, souvent fondés sur l’expérience et la culture, afin de comprendre la situation. Cela implique d’évaluer sa position, ses capacités, l’environnement, de détecter les erreurs ou lacunes dans la compréhension, et de formuler une hypothèse pour rechercher un avantage dans le temps et l’espace.
Les opérations dans l’environnement informationnel perturbent les observations adverses via la guerre électronique, la tromperie, et des mesures de sécurité opérationnelle visant à restreindre la vision ennemie. Il s’agit de brouiller les communications, d’induire en erreur les capteurs, de masquer ses signatures. Plus encore, ces opérations peuvent modifier l’orientation adverse en diffusant à la fois informations vraies et fausses, exploitant ainsi les opérations psychologiques pour pousser l’ennemi à agir sur une incompréhension fondamentale du champ de bataille. Vue sous cet angle, désorienter un adversaire est une forme de manœuvre : créer choc et confusion pour exploiter les brèches dans l’action ennemie.
Les Marines ne sont pas isolés dans cette vision d’opérations informationnelles intégrées, qui combinent cyber, spatial, renseignement, guerre électronique, tromperie et communication. La doctrine interarmées classe l’information parmi sept fonctions clés. En 2024, l’amiral Samuel J. Paparo Jr., commandant du Commandement Indo-Pacifique des États-Unis, a annoncé au Sénat que cette capacité était sa priorité n°1. Il a spécifiquement déclaré que « la force conjointe nécessite des capacités pour aveugler… voir… et tuer ». L’aveuglement et la perception sont au cœur de la guerre informationnelle et de notre conception de la désorientation comme nouvelle théorie de la victoire.
L’Armée américaine a également introduit des concepts de guerre « contre-commandement et contrôle » et créé des détachements dédiés à l’avantage informationnel en théâtre. Elle a acquis des équipements nouveaux, comme le Terrestrial Layer System, qui combine cyber, guerre électronique et renseignement d’origine électromagnétique pour offrir aux commandants de brigade et division des outils organiques permettant de dégrader les réseaux ennemis.
Ce n’est pas un concept nouveau. Wayne Hughes décrit déjà la lutte contre la reconnaissance et les contre-mesures contre le commandement et contrôle il y a plusieurs décennies. Les stratèges maritimes de la Guerre froide débattaient de la manière de neutraliser les réseaux de reconnaissance et frappe menaçant les navires de guerre majeurs. L’OTAN emploie même le terme de « guerre cognitive » pour désigner des actions qui sapent la rationalité adverse et créent une fragilité systémique. Après la Guerre du Golfe, cette campagne fut qualifiée de première guerre informationnelle. La puissance américaine codifia la guerre commandement et contrôle dans les années 1990 : attaquer les capacités adverses de commandement pour aveugler et désorienter leur réponse. L’Armée intégra aussi, à cette époque, l’intelligence électromagnétique et la guerre électronique au cœur du concept AirLand Battle, tout en développant des activités liées aux réseaux informatiques et aux opérations d’influence.
Cette histoire éclaire pourquoi le Corps des Marines a besoin d’unités dédiées capables de remporter la lutte pour l’information. Les tentatives précédentes échouaient souvent parce que les opérations informationnelles restaient confinées à une fonction de coordination au sein des états-majors supérieurs, lesquelles sont éloignés du terrain et peinent à réagir de manière rapide et pertinente. La bureaucratie handicape l’efficacité. Gagner la bataille de l’information exige d’aller plus loin : voir l’information comme un espace de manœuvre et non comme un simple objet d’administration entre bureaux. Cela nécessite des formations spécialisées capables de générer des options pour prendre l’avantage opérationnel dans l’environnement informationnel, tant en offensive qu’en défense, ainsi qu’une unité de commandement centralisée, et non une simple coordination par un département d’état-major.
C’est pourquoi le II Marine Expeditionary Force Information Group a expérimenté la reconfiguration en groupes, forces et éléments tactiques plus flexibles, intégrables aux forces expéditionnaires. Chacun est dirigé par un commandant et chargé d’offrir des options dans l’environnement informationnel pour désorienter l’ennemi. Par exemple, un élément d’appui à une Marine Expeditionary Unit peut réunir des spécialistes du renseignement d’origine électromagnétique du 2e Radio Battalion, des analystes tout-source du 2e Intelligence Battalion, un officier de liaison feux du 2e Air Naval Gunfire Liaison Company, des opérateurs de communications expéditionnaires et cyber défensif du 8e Communications Battalion, ainsi que des équipes d’influence et de reconnaissance civile d’une compagnie de manœuvre informationnelle. Ce groupe, commandé par un officier supérieur, offre des options réactives au commandant expéditionnaire pour attaquer et protéger l’information de manière à désorienter l’ennemi pendant les opérations amphibies.
Cette organisation favorise aussi une intégration plus poussée avec la Navy et d’autres forces. Les commandants en guerre informationnelle de la Marine ont démontré leur utilité récente dans la lutte contre les Houthis, où ils ont contribué à la connaissance du champ de bataille (observation), à la privation des vecteurs d’attaque faciles à l’ennemi (désorientation), à la protection du commandement (prise de décision) et à la synchronisation des feux cinétiques et non-cinétiques (action). Implanter ces capacités au sein des unités expéditionnaires Marines et des forces interarmées augmente les options pour les forces déployées en avant. On peut combattre en infériorité numérique si l’on parvient à aveugler et désorienter l’adversaire.
Cette vision a conduit à une série d’expérimentations visant à tester la construction et l’intégration d’unités spécialisées dans les formations Marines, considérant l’information comme un espace de manœuvre. En été 2024, un élément tactique a été intégré à la 2e Division d’Infanterie Marine pour évaluer la combinaison des capacités composites d’information — cyber, guerre électronique, opérations psychologiques et tromperie — aux armes combinées traditionnelles. Début 2025, le focus s’est déplacé du niveau divisionnaire au niveau régimentaire pour tester l’appui au combat tactique lors d’exercices à large échelle. Au printemps 2025, les essais se sont internationalisés avec l’exercice Joint Viking, soutenant le Commandement européen américain en coopération avec 10 000 militaires de neuf pays, illustrant la capacité de l’OTAN à dissuader la Russie dans l’Arctique. Ces expérimentations se sont conclues en août 2025 par la certification externe d’une unité du II Marine Expeditionary Force Information Group, reconnaissant officiellement sa capacité opérationnelle.
Pourquoi ces unités sont indispensables pour mener la guerre moderne
Bien que les Marine Expeditionary Force Information Groups aient été activés en 2017, le Corps des Marines possède une tradition plus ancienne d’expériences sur les effets informationnels, remontant aux expériences de renseignement menées par le général Al Gray au Vietnam et aux Surveillance and Reconnaissance Groups actifs de 1988 à 1999. Le schéma est souvent le même et coûteux : la guerre enseigne la valeur de la lutte pour l’information, mais la paix détourne ressources et attention de ce combat essentiel.
Le Corps des Marines ne doit pas répéter cette erreur. Ancrer la capacité d’opérer efficacement dans l’environnement informationnel exige des changements organisationnels et un engagement en ressources. Au cœur de ce débat figure la nécessité d’ajouter un élément de combat informationnel au sein de la Marine Air-Ground Task Force. C’est une exigence incontournable : on ne peut pas combattre sur le champ de bataille moderne sans désorienter l’ennemi.
Cette réforme implique aussi d’adopter les centres de coordination développés par le II Marine Expeditionary Force Information Group. Ces centres fonctionnent comme le système nerveux et le cerveau des opérations informationnelles : ils surveillent les tendances sur le spectre électromagnétique, les réseaux de données et les réseaux sociaux, et fournissent des mises à jour régulières qui relient les unités déployées aux états-majors supérieurs. Ces informations aident les commandants à percevoir et influencer le paysage informationnel et préparer les opérations ultérieures.
En s’appuyant sur des outils comme le Maven Smart System et les processus Marines établis pour la gestion des tâches informationnelles, ces centres peuvent suivre la compétition quotidienne dans l’environnement informationnel et offrir un soutien à distance aux forces déployées. Surtout, ils fournissent aux commandants un point unique de synchronisation des effets, d’analyse des options et d’unité d’action.
Lorsque la compétition se transforme en crise, ces centres mobilisent des éléments subordonnés d’appui informationnel qui relient les besoins des commandants de théâtre aux Marines en préparation de déploiement. Ces éléments sont alignés selon les menaces et les zones géographiques afin d’assurer une forme moderne d’opération avancée dans l’environnement informationnel : sécuriser les terrains de données critiques, confondre l’ennemi et préparer les conditions avant l’arrivée de forces amies. Ce modèle concrétise les appels de longue date à une harmonisation des autorités pour les opérations informationnelles interarmées.
Ces centres de coordination facilitent également l’intégration interarmes. Lorsqu’un élément d’appui informationnel s’aligne avec les détachements d’avantage informationnel de l’Armée, il est possible de combiner rapidement cyber, guerre électronique, renseignement électromagnétique, tromperie et communication stratégique afin de désorienter l’ennemi. Arriver intégrés et coordonnés multi-services donne à la force conjointe plusieurs leviers pour perturber la prise de décision adverse et provoquer le choc systémique indispensable au déploiement et à l’attaque. Armée et Marines doivent absolument disposer de capacités avancées de détection et de contre-reconnaissance dans l’environnement informationnel pour atteindre les objectifs décrits par l’amiral Paparo, notamment pour désorienter les réseaux de bataille adverses, notamment ceux déployés par la Chine.
L’attaque de la capacité d’orientation adverse est devenue une théorie de la victoire : c’est ainsi que les Marines gagneront la lutte pour l’information. Les Marine Expeditionary Force Information Groups ne doivent pas être vus comme des expérimentations marginales, mais comme des modèles de la guerre de manœuvre au XXIe siècle. Pour prendre l’initiative dans un contexte marqué par la multitude de capteurs, les réseaux assistés par intelligence artificielle, et les systèmes en essaim, le Corps doit organiser ces groupes informationnels comme des unités d’action multi-domaines adaptées, reliées aux centres et éléments de coordination informationnelle. Ces capacités permettent de priver l’ennemi de sa vision, le tromper et fragiliser son cycle décisionnel, tout en préservant l’avantage informationnel ami, ce qui ouvre la voie aux feux multi-domaines, sécurise la logistique et facilite la manœuvre.
Benjamin Jensen est titulaire de la chaire Frank E. Petersen à l’École de Guerre Avancée de l’Université du Corps des Marines et directeur du Futures Lab au Center for Strategic and International Studies.
Ian Fletcher est officier Marine et commande actuellement le II Marine Expeditionary Force Information Group. Cet article intègre les observations et suggestions des Marines de sa formation.
Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Université du Corps des Marines, du Département de la Défense ou du gouvernement américain.
Photo : Lance Cpl. Alexander Hires, U.S. Marine Corps