En décembre 2024, les forces dirigées par Hayat Tahrir al-Sham ont renversé les forces du régime Assad, provoquant l’effondrement du régime et suscitant l’espoir d’une fin au brutal conflit civil syrien. Depuis, le président Ahmed al Sharaa a impressionné de nombreux Syriens et observateurs étrangers par son pragmatisme et sa capacité à stabiliser le pays. Néanmoins, le chemin vers la paix reste semé d’embûches. De nombreux groupes minoritaires craignent un dirigeant sunnite issu d’un passé jihadiste, tandis que les Kurdes des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) rechignent à renoncer à leur autonomie difficilement acquise. En plus des défis internes, al Sharaa doit gérer les relations avec les pays voisins et obtenir le soutien des leaders mondiaux. Le gouvernement a hérité d’une économie dévastée, même si la levée de certaines sanctions étrangères pourrait faciliter la reprise.
Après plus d’un an de gouvernance à Damas, cinq experts ont été consultés pour évaluer la gestion des principaux défis auxquels le pays fait face.
Alexander McKeever
Auteur de la newsletter « This Week in Northern Syria »
Un des défis majeurs pour le gouvernement de Damas est d’établir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire syrien. La question la plus cruciale concerne les Forces Démocratiques Syriennes, qui début 2026 contrôlaient encore un quart du pays, y compris de nombreuses zones gazières et pétrolières. En 2025, des négociations d’intégration, facilitées par les États-Unis, ont eu lieu mais les deux parties restaient irréconciliables sur un point clé : la centralisation contre la fédéralisation. Le mois dernier, Damas a eu recours à la force pour débloquer la situation, lançant des offensives limitées et provoquant de nombreuses désertions d’Arabes mécontents parmi les FDS. Profitant également de son rapprochement avec Washington, le gouvernement a mis fin au contrôle des FDS sur les dossiers des prisonniers de l’État islamique. En conséquence, les FDS se sont confinées à un territoire kurde avant d’accepter un cessez-le-feu, soutenu par les États-Unis, visant à éviter un embrasement ethnique. Cet accord tient toujours et des progrès prudents sont réalisés vers l’intégration des FDS.
Hassan Hassan
Rédacteur en chef de New Lines Magazine
Sur le plan des relations avec les minorités, Damas agit mieux sur le plan tactique que politique. Le gouvernement a réussi à réduire la violence dans les zones minoritaires en localisant la sécurité. Sur la côte, des centaines de policiers appartenant à la communauté alaouite ont été formés. À Jaramana et Sahnaya, ce sont les Druzes qui assurent la police locale, tandis que dans les quartiers à forte population chrétienne, comme Bab Touma et al-Qassaa, ce sont des policiers chrétiens qui sont déployés.
Cette approche protège les minorités et limite les cycles de vengeance, mais ne représente pas une véritable inclusion politique. Le discours officiel sur une identité nationale unifiée paraît creux sans garanties institutionnelles d’égalité citoyenne. Ce déséquilibre entre justice et inclusion fragilise la narration gouvernementale. Si une amnistie générale aurait facilité la chute rapide du régime en décembre 2024, des arrestations sélectives et des accords discrets avec d’anciens criminels laissent entendre que la justice reste négociable. Cela pousse certains à recourir à la justice privée plutôt qu’à faire confiance à l’État.
Comme l’a récemment souligné al Sharaa, la confiance demande du temps, mais elle doit s’accompagner rapidement de justice transitionnelle et d’égalité citoyenne.
Aaron Y. Zelin
Chercheur au Washington Institute for Near East Policy
Pour la première fois cette semaine, de hauts responsables syriens ont participé à une réunion de la Coalition mondiale contre l’État islamique, illustrant les efforts du gouvernement syrien pour combattre Daech depuis la chute du régime Assad, ainsi que son rôle souvent sous-estimé avant cet effondrement, lorsque Hayat Tahrir al-Sham constituait le noyau du gouvernement de transition insurgé. Aujourd’hui, Damas collabore avec la coalition, notamment via des opérations conjointes avec le CENTCOM.
La menace jihadiste demeure, avec un danger accru dans le nord-est du pays, où Daech a repris le contrôle après le départ des FDS. Le gouvernement syrien a indiqué son intention de poursuivre le combat en s’appuyant sur d’anciens membres expérimentés des FDS et en formant de nouveaux soldats spécialement dédiés à cette mission. Toutefois, des inquiétudes subsistent quant à la capacité du régime à sécuriser les centres de détention de Daech dans cette région. Le contexte a récemment évolué, il faudra du temps pour évaluer la gestion complète de ce dossier. Néanmoins, l’historique du gouvernement laisse penser qu’il est capable de maintenir la situation sous contrôle et d’affaiblir durablement l’État islamique.
Lina Khatib
Chercheuse associée, Middle East Initiative, Harvard Kennedy School
La politique syrienne vis-à-vis de la Turquie et des pays arabes vise à positionner le pays comme un point de convergence des intérêts régionaux, un changement radical par rapport à l’époque de Bashar al-Assad où la Syrie était avant tout un terrain de conflits d’intérêts. Ce nouvel axe turco-arabe contraste fortement avec le désengagement total de Damas vis-à-vis de l’Iran, perçu comme une menace sécuritaire. La présidence de la Syrie au sein du Groupe arabe aux Nations unies et son accord récent avec les anciennes FDS interviennent alors qu’Iran subit des pressions constantes des États-Unis. Ce renversement de situation prépare le terrain à un renforcement du rôle géopolitique et diplomatique syrien dans la région, tout en œuvrant à réduire les facteurs d’instabilité. Une telle avancée rapide n’aurait pas été possible sans des alliances turco-arabes inclusives.
Steven Cook
Chercheur senior au Council on Foreign Relations
Le gouvernement syrien aborde ses relations avec Israël selon les meilleures modalités possibles, compte tenu des asymétries de puissance entre les deux États. Malgré le soutien de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et des États-Unis, la Syrie reste vulnérable face à la supériorité militaire israélienne. Faute d’autres options, al Sharaa a chargé le ministre des Affaires étrangères, Asad al Shaibani, de négociations répétées avec des responsables israéliens en Europe. La normalisation est écartée pour l’instant, mais après cinq cycles de pourparlers, al Sharaa semble prêt à discuter d’une zone tampon et de mesures de sécurité destinées à garantir une certaine stabilité, afin que la reconstruction puisse avancer sans crainte d’interventions militaires israéliennes. C’est le meilleur résultat envisageable.