Le socle industriel de défense américain repose sur des matériaux que la Chine peut couper d’un simple interrupteur. Face à une incertitude croissante sur les marchés des minéraux critiques et à la militarisation affichée par Pékin de ses chaînes d’approvisionnement, le Pentagone revoit profondément sa stratégie pour sécuriser ces ressources.
En juillet 2025, le Département de la Défense américain a conclu avec MP Materials un partenariat inédit combinant prise de participation, plancher de prix sur dix ans pour certains terres rares, préachats à long terme de magnets et financement de projets. Cette approche innovante diffère des investissements classiques et a rapidement attiré d’importants capitaux privés.
Cependant, le risque reste très important : la Chine contrôle de nombreux process de production et a renforcé depuis août 2023 ses contrôles à l’export sur une dizaine de matériaux cruciaux. Malgré un nouvel accord commercial relançant certains flux, la gestion discrétionnaire des licences demeure entre ses mains.
Washington doit agir sans délai.
Plutôt que d’insister sur des stocks stratégiques accrus ou une réforme globale de la base industrielle, l’analyse met l’accent sur les nœuds critiques à court terme dans les chaînes d’approvisionnement militaire. Sept matériaux prioritaires ont été identifiés via une matrice spécifique, mettant en lumière ceux sur lesquels la Chine exerce le plus de levier. Des interventions ciblées — prix plancher, préachats, prêts à conditions favorables, alliances – peuvent, en deux à quatre ans, détourner ces vulnérabilités.
Détecter les goulots critiques :
Un goulot d’étranglement matériel critique survient lorsque ces cinq conditions sont réunies : forte concentration minière ou de raffinage, importance directe pour la défense, faible substituabilité sans perte de performance, délais longs et coûteux pour construire de nouvelles capacités, et manifestations récentes de pression politique (contrôles à l’export, quotas, manipulations de prix).
Quels matériaux et quels risques pour la défense américaine ?

Cette matrice met en relief les matériaux dont la pénurie affecterait rapidement les programmes de défense et où la militarisation des chaînes d’approvisionnement par un adversaire causerait de graves perturbations. Elle s’appuie sur des sources publiques et mesure un risque relatif (échelle 0-12).
Les risques majeurs de premier rang concernent le gallium, la chaîne chimique des batteries, le tungstène et le graphite. Sont en second rang le titanium sponge, le germanium, l’antimoine, l’indium, le magnésium, le molybdène, la nitrocellulose et les capacités de finition dans les aciers spéciaux et l’aluminium aéronautique, ces dernières demandant des solutions rapides car les capacités supplémentaires se développent lentement.
Essentiel : ces goulots se manifestent rarement à l’extraction minière. La majorité des difficultés se situent en aval — raffinage, séparation, traitement de haute pureté, alliages, fabrication et finition à usage militaire. Ce n’est pas le minerai seul qui assure la sécurité, mais sa transformation avancée.
Deux solutions complémentaires émergent : développer la production nationale dans les étapes de chimie, traitement et finition (plutôt que purement minière), et hiérarchiser les approvisionnements auprès d’alliés pour les étapes amont où l’extraction et le raffinage sont étrangers.
Première voie : renforcer la production nationale
C’est notamment vrai pour la chimie des batteries lithium-ion, le graphite synthétique, la nitrocellulose pour propergols, la capacité de production de wafers et d’épitaxie pour semi-conducteurs, la finition optique infrarouge, le recyclage du carbure de tungstène, et les lignes de finition acier et aluminium aéronautique. Ces processus sont éprouvés et peuvent être sécurisés par des mécanismes de soutien comme des prix planchers, des engagements d’achats à long terme, des prêts concessionnels et des capacités de production modulables, à l’image du modèle conclu avec MP Materials.
Deuxième voie : s’appuyer sur les alliés pour les étapes amont
Cela consiste à sécuriser les approvisionnements en minerai, affinage et raffinage primaire auprès de partenaires fiables. Exemples : accords sur la chaîne du titane en Ukraine, stabilisation du grillage de l’antimoine en Oman et en Europe, développement du recyclage aux États-Unis, coopération avec le Japon et l’Europe pour le gallium, le germanium et l’indium en attendant la montée en capacité américaine.
Pour chaque matériau, le remède doit correspondre au goulot identifié : développement domestique avec garanties financières pour la chimie et la finition, recours aux alliés et accords de transit (tolling) pour les étapes amont.
Les sept priorités d’action immédiate
Gallium, germanium, indium (électronique avancée et optique infrarouge)
Ces matériaux sont essentiels pour les radars, communications sécurisées et l’optique infrarouge. Le principal goulot n’est pas l’extraction mais le raffinage et la transformation en dispositifs, secteurs dominés par la Chine. La solution passe par le développement de capacités américaines en wafers, finition optique, expansion du recyclage, et partenariats transatlantiques, soutenus par des garanties d’achat et le Defense Production Act. Ces installations devraient être opérationnelles en moins de deux ans.
Graphite synthétique et chaine du fluor (batteries lithium-ion)
Les systèmes de défense dépendent massivement de batteries lithium-ion, dont la chaîne d’approvisionnement est contrôlée par Pékin, notamment au niveau du raffinage intermédiaire. Le Département de la Défense doit financer la production nationale de graphite synthétique, soutenir les usines d’anodes, constituer des stocks stratégiques et diversifier l’approvisionnement avec des pays amis (Canada, Mozambique). Le déploiement commercial est attendu entre 18 et 36 mois.
Titanium sponge (aéronautique)
Absence totale de production nationale de titanium sponge, matériau clé pour les alliages aéronautiques. Les États-Unis dépendent des importations du Japon, d’Arabie Saoudite, du Kazakhstan et d’Ukraine. La résilience passe par des stocks, la sous-traitance alliée, et la montée en puissance d’une production nationale en 24 à 48 mois.
Tungstène (métal lourd irremplaçable)
Le tungstène est indispensable en pointe pour perceuses, alliages turbine et outils de coupe. La domination chinoise conjuguée à la fragilité des chaînes d’approvisionnement impose d’accélérer le recyclage, sécuriser des contrats avec des pays alliés et créer des capacités domestiques d’usinage et de poudres en 18 à 30 mois.
Antimoine (élément stratégique mineur mais vital)
Utilisé dans les amorces, propergols, soudures et lunettes de vision nocturne, l’antimoine est aujourd’hui réapprovisionné via le recyclage et quelques producteurs américains fragiles. Il faut garantir des préachats à long terme, inciter la construction de grillages alliés, intensifier le recyclage, et mobiliser des sources alternatives en attendant l’échéance de l’exploitation minière dans l’Idaho.
Nitrocellulose (propergol oublié)
Indispensable pour la production de munitions de crise, la nitrocellulose souffre d’un goulot chimique contrôlé par la Chine. La solution est d’installer de nouvelles lignes nationales, moderniser les capacités de récupération, diversifier les fournisseurs, et garantir la production par des contrats couvrant les cycles.
Aciers spéciaux et aluminium aéronautique (étapes finales)
Le problème réside dans la capacité limitée des usines de finition spécialisées nécessaires à la fabrication d’équipements militaires lourds (navires, avions, blindés). Malgré des investissements en cours, le goulot principal reste la finition. Il convient donc de financer des capacités de production d’urgence, accélérer l’homologation croisée et compléter par des approvisionnements canadiens et européens. La qualification complète prend entre 18 et 36 mois.
Un modèle à reproduire
L’accord entre le Pentagone et MP Materials illustre un modèle de financement efficace, capable de combler un vide critique à temps, et d’attirer de gros investisseurs privés (Goldman Sachs, JP Morgan, Apple). Bien que complexe, ce modèle peut être décliné sur d’autres segments sensibles de la base industrielle, des matériaux électroniques à la chimie des batteries en passant par les intrants structurels et énergétiques.
Le Pentagone a d’ailleurs renforcé ses stocks de cobalt, et identifie l’antimoine, le titanium et le tungstène comme essentiels, soulignant aussi la vulnérabilité croissante du magnésium et du tantale face aux restrictions chinoises.
Le succès se mesurera à la mise en service rapide de nouvelles capacités, à la réduction de la dépendance chinoise, à l’augmentation des stocks stratégiques et à la flexibilité opérationnelle en cas de crise. Les principes clés sont : renforcer prioritairement la chimie et la finition aux États-Unis, s’appuyer sur les alliés pour les matières premières, et construire une industrie résiliente capable de maintenir ses performances en situation de stress.
Reproduire le modèle terres rares et aimants sur ces sept matériaux prioritaires pourrait faire la différence entre résilience et vulnérabilité lors du prochain conflit. Si Washington tarde, les chaînes de production américaines risquent d’être arrêtées non pas par l’ennemi, mais par la mainmise chinoise sur les matériaux.
Macdonald Amoah est chargé de communication à l’Institut Payne pour les politiques publiques, spécialisé dans la recherche sur les minéraux critiques.
Morgan D. Bazilian, Ph.D., directeur de l’Institut Payne et professeur à la Colorado School of Mines, cumule plus de 20 ans d’expérience en sécurité énergétique et ressources naturelles.
Clarkson Kamurai, manager du programme minéraux critiques à l’Institut Payne, est ingénieur des mines et doctorant en économie des ressources.
Jahara “FRANKY” Matisek, Ph.D., pilote commandant dans l’US Air Force, est chercheur associé au U.S. Naval War College et expert reconnu en sécurité nationale et politique étrangère.
Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs, indépendantes des positions officielles du Naval War College, de l’US Air Force ou du Département de la Défense.
Illustration : Holly H. Jordan via DVIDS.