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Alors que le Département de la Défense et la Maison Blanche ont récemment lancé quatre initiatives majeures pour réformer l’innovation en matière de défense, la question principale demeure : ces réformes amélioreront-elles réellement la capacité de l’industrie à répondre aux besoins militaires ? Si ces mesures marquent une avancée, l’absence de critères clairs, de responsabilités bien définies et la volatilité des politiques pourraient compromettre leur efficacité et fragiliser davantage la base industrielle.

En janvier 2026, le Département de la Défense a publié deux mémorandums consacrés au système d’innovation en défense et à l’intelligence artificielle (IA), une ordonnance présidentielle sur les standards de l’industrie de défense, ainsi qu’un projet pilote inédit proposant des licences d’évaluation commerciale sans frais. Ces initiatives s’inscrivent dans une dynamique plus large de réformes des acquisitions et des processus visant à moderniser les relations entre le Pentagone et l’industrie.

Le mémorandum sur l’innovation

Le mémorandum « Transformer l’écosystème d’innovation en défense pour accélérer l’avantage opérationnel » ambitionne de réorganiser le système d’innovation en regroupant divers organismes sous l’autorité du sous-secrétaire à la recherche et à l’ingénierie, qui est également le directeur technologique en chef. Cette réforme vise à clarifier les responsabilités organisationnelles et à aligner les efforts d’innovation sur les objectifs du Département de la Défense.

Un nouveau groupe d’action dirigé par le directeur technologique en chef remplacera les instances actuelles de coordination, en intégrant notamment les organisations d’innovation des forces armées. La Defence Innovation Unit deviendra une activité de terrain travaillant en collaboration avec le groupe Mission Engineering and Integration Activity pour mieux aligner l’innovation sur les missions opérationnelles.

Les différentes structures d’innovation au niveau des services seront invitées à réaliser un état des lieux critique, afin de réorganiser leurs efforts conformément aux priorités du département, lever les obstacles politiques et renforcer leurs interactions avec l’industrie.

Le mémorandum introduit également les « Innovation Insertion Increments », des autorisations contractuelles flexibles permettant aux responsables des portefeuilles d’acquisitions d’allouer chaque année des fonds spécifiques pour une insertion rapide de capacités innovantes.

Des avancées, mais des compromis majeurs

La remise à plat de près de 300 structures dédiées à l’innovation était une nécessité, et la différenciation entre innovation technologique, produit et capacité opérationnelle est une bonne avancée, pouvant clarifier les interactions avec l’industrie.

Cependant, le mémorandum pèche par l’absence de critères clairs pour évaluer la réussite des programmes d’innovation. En ne précisant pas s’il s’agit de mesurer les taux de transfert technologique, le coût ou le délai, il risque d’accroître l’incertitude pour les start-ups, fragilisant leur accès aux financements.

Par ailleurs, le choix de confier aux services eux-mêmes l’examen de leurs structures d’innovation peut freiner la résolution du « problème de la porte d’entrée » pour les entreprises, c’est-à-dire la difficulté pour l’industrie d’intégrer le système sans ruptures ni complexités inutiles.

Enfin, en cherchant à éviter les programmes redondants, le département pourrait favoriser une concentration des financements sur peu d’acteurs, augmentant ainsi les risques liés à une palette trop réduite de projets soutenus.

Le mémorandum sur l’intelligence artificielle (IA)

L’adoption de l’IA dans la défense est un enjeu stratégique majeur que le Département travaille depuis plusieurs années à maîtriser. Le mémorandum « Accélérer la domination militaire américaine en IA » marque une étape clé, en insistant non pas sur l’application superficielle de l’IA aux tactiques existantes, mais sur la recherche de nouvelles manières de combattre.

Ce texte fixe des objectifs ambitieux : éliminer les barrières bureaucratiques, inciter au recours aux meilleures solutions IA, encourager la compétition innovante et préserver des architectures ouvertes et modulaires. Sept projets pilotes sont lancés pour accélérer les infrastructures, les données, les modèles, les politiques et le recrutement de talents dans trois domaines clés : soutien direct aux combattants, intelligence, et applications à l’échelle de l’entreprise.

Des signaux clairs pour l’industrie mais des zones d’ombre persistantes

Le mémorandum souligne clairement la dépendance du département à un réseau croissant de partenaires privés, profitant des avantages américains en matière de capacités de calcul, de financement et d’innovation. Le budget historique de la défense pour l’année fiscale 2027 fournira les ressources nécessaires pour ces investissements.

Cependant, la responsabilité de la réussite de ces projets demeure dispersée, notamment au sein des différentes branches des forces armées, ce qui risque de compliquer les interactions pour les industriels souhaitant déployer des solutions à l’échelle du Pentagone.

De plus, la pression pour accélérer l’adoption risque de se faire au détriment de la confiance nécessaire à l’usage de l’IA, car la simplification des processus pourrait limiter la rigueur des tests indispensables à l’acceptation par les soldats et les personnels civils.

L’ordonnance présidentielle sur les standards industriels

Signée début janvier, cette ordonnance cible les grands donneurs d’ordre de la défense accusés d’échecs à livrer dans les délais et budgets impartis. Elle prévoit que les entreprises considérées comme sous-performantes devront soumettre un plan de redressement sous quinze jours sous peine de sanctions financières sévères, comme la limitation du versement de dividendes ou des restrictions salariales.

Une gestion rigoureuse, parfois au détriment de la stabilité industrielle

Cette mesure, bien que pouvant encourager un respect plus strict des calendriers, manque de clarté sur les critères précis d’évaluation et ne garantit pas une application équitable entre acteurs, notamment entre équipementiers traditionnels et fournisseurs logiciels.

Plus grave encore, cette approche punitive ignore les problèmes structurels qui touchent les sous-traitants de rang 2 et 3, essentiels au bon fonctionnement de la chaîne industrielle, mais souvent démunis face à l’instabilité des commandes gouvernementales.

Le programme pilote sur la propriété intellectuelle

Le département a également lancé un programme inédit d’accès libre pendant deux ans à environ 400 brevets publics détenus par ses laboratoires, couvrant des domaines stratégiques comme l’énergétique, les matériaux, la microélectronique et les munitions. Cette initiative vise à faciliter la commercialisation pour les start-ups, leur permettant d’exploiter ces brevets sans frais ni engagement initial, et d’évaluer leur potentiel avant de s’engager formellement.

Un frein à l’exclusivité, des difficultés de financement

Ce dispositif abaisse la barrière d’entrée pour les jeunes entreprises, souvent peu équipées pour négocier ou financer des licences classiques. Toutefois, l’absence d’exclusivité pourrait compliquer la sécurisation des financements, les investisseurs préférant généralement des exclusivités pour garantir le retour sur investissement.

En outre, ce choix limite la capacité des grands donneurs d’ordre à exploiter pleinement ces brevets pour renforcer leur chaîne de production, faute de garanties de demandes stables.

Des initiatives encourageantes, mais un manque de cohérence

Si le désir de réforme est manifeste à tous les niveaux, du Congrès au plus haut sommet du Département de la Défense, ces nouvelles mesures souffrent d’un défaut récurrent : celui d’un manque de standards précis, d’une gouvernance clairement assignée et d’une communication soutenue.

Pour que ces réformes portent leurs fruits, le Département devra impérativement préciser ses critères d’évaluation, clarifier la propriété des projets majeurs, tenir compte des retours de l’industrie, et pousser la réforme législative et la montée en compétences de son personnel. Sans cela, ces efforts risquent de rester à l’état d’effet d’annonce, voire de fragiliser davantage une industrie cruciale pour la souveraineté nationale.