Lors du dernier salon aéronautique de Dubaï, une annonce majeure a été dévoilée plusieurs semaines après la clôture de l’événement : les Émirats arabes unis (EAU) ont confirmé l’achat de 80 Rafale auprès de Dassault Aviation. Il s’agit du plus important contrat à l’export jamais réalisé pour cet avion de combat français. La livraison des appareils de standard F4 amélioré est prévue entre 2027 et 2031, un contrat entré en vigueur en avril 2022 suite à la réception des acomptes.
Le gouvernement français a estimé cette transaction à 16 milliards d’euros, incluant un package d’armement d’une valeur de 2 milliards d’euros principalement fourni par MBDA, le spécialiste européen des missiles aéroportés. Les visuels diffusés montrent que ces Rafale seront équipés de missiles air-air Mica et Meteor ainsi que de missiles de croisière SCALP-E. Déjà utilisateur du Dassault Mirage 2000-9, les Émirats deviendront le second membre du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) à opérer le Rafale, après le Qatar qui exploite 36 exemplaires.
Les Émirats seront également le premier client export à recevoir la version opérationnelle F4 du Rafale, après l’armée de l’air et la marine françaises. Cette nouvelle configuration prévoit des améliorations majeures dans les systèmes radar, de guerre électronique et de communications.
Jusqu’à peu, l’attention se portait surtout sur l’acquisition prévue par les Émirats de 50 Lockheed Martin F-35A, validée par l’administration Trump fin 2020, avec une estimation américaine à environ 10,4 milliards de dollars. Toutefois, ce projet a rapidement perdu de son élan après la présentation internationale du Sukhoi Su-75 Checkmate, un nouvel avion furtif russe dévoilé à Dubaï.
Washington a clairement indiqué qu’un client du F-35 ne pouvait mener de transactions avec la Russie, une position renforcée lorsqu’en 2019 la Turquie a été exclue du programme F-35 après l’achat russe du système de défense S-300 Almaz-Antey. Cette dynamique complexe reflète les enjeux géopolitiques sous-jacents dans la région.
Par ailleurs, la société chinoise AVIC a exposé lors du même salon son avion d’entraînement Hongdu L-15. En février 2022, il a été rapporté que les Émirats prévoyaient d’acquérir 12 de ces bimoteurs, avec une option pour 36 supplémentaires. Des informations issues du salon IDEX d’Abu Dhabi en février 2023 évoquent un accord portant sur 48 appareils, même si le statut exact de cette commande reste incertain.
À ce jour, la force aérienne émiratie ne compte aucun appareil russe ou chinois en service. Cet intérêt pour une diversification semble avoir clairement freiné tout projet d’achat du F-35. En parallèle, 2023 marque le 25e anniversaire de la commande des F-16 par les Émirats, dont 78 des 80 exemplaires initiaux sont encore opérationnels.
Besoin de moderniser la formation
Si l’acquisition du L-15 n’est pas encore totalement finalisée, Boeing pourrait se positionner pour répondre au besoin des Émirats de moderniser leur flotte de formation, qui utilise aujourd’hui des Hawk 102 de BAE Systems un peu vieillissants. En septembre 2023, Boeing a livré la première unité du T-7A Red Hawk à l’US Air Force, qui envisage d’en acquérir 351 exemplaires à compter de 2026. Ce nouveau biplace d’entraînement avancé pourrait prochainement être proposé à des clients à l’export, notamment dans la région du Golfe.
Les Émirats affichent depuis plusieurs années un besoin d’avions d’entraînement avancés. D’autres modèles avaient été étudiés, comme le M-346 de Leonardo ou le Mako promu par EADS, mais ces projets n’ont pas dépassé les phases préliminaires.
En avril 2023, Saab a réalisé le premier vol du quatrième des cinq avions de surveillance GlobalEye destinés aux Émirats. Il s’agit d’une version très modifiée du Bombardier Global 6000, dotée de nouveaux radômes pour accueillir des équipements encore non divulgués. Trois GlobalEye sont déjà en service et leurs capacités de surveillance simultanée aérienne, terrestre et maritime sont largement reconnues. Les deux appareils restants seront livrés en 2024.
Par ailleurs, les Émirats ont confirmé un contrat pour renforcer leur flotte de trois ravitailleurs A330 MRTT en commandant deux exemplaires supplémentaires adaptés. Annoncé lors de l’ouverture du salon, ce contrat est estimé à environ 680 millions de dollars.
Les livraisons démarreront début 2024, tandis que les appareils existants seront modernisés aux derniers standards MRTT. Sur le plan des ventes militaires étrangères (FMS), les Émirats sont restés discrets depuis novembre 2021, à l’exception d’un contrat de maintenance potentiel de près d’un milliard de dollars lié à leur flotte de huit Boeing C-17 stratégiques.
Le transport aérien demeure un secteur à renforcer, notamment face au vieillissement des huit Lockheed C-130H/L-100 tactiques en service, certains ayant jusqu’à 47 ans d’âge. Les discussions sur un remplacement par des modèles comme l’Airbus A400M ou l’Embraer C/KC-390 n’ont pas encore abouti.
Le programme de l’A400M attend toujours un succès d’exportation significatif, les commandes autres que les pays utilisateurs européens se limitant aujourd’hui à quelques appareils vendus à l’Indonésie, au Kazakhstan et à la Malaisie. Embraer, en collaboration avec BAE Systems, cible la région du Moyen-Orient pour promouvoir le C-390, avec l’Arabie saoudite comme acteur potentiel principal. Depuis le salon de Dubaï, le Brésilien a décroché des contrats aux Pays-Bas et en Autriche, ajoutant ces pays à la liste des acquéreurs avec le Brésil, la République tchèque et la Hongrie.
Le développement de l’industrie de défense locale des Émirats progresse également rapidement, porté par le groupe EDGE. Deux projets emblématiques sont notamment développés par Calidus, société basée à Abu Dhabi.
Le B-250, un avion mono-turbopropulseur destiné aux missions de surveillance et aux attaques légères, a été présenté en 2017. Les Émirats ont commandé 24 exemplaires lors du salon de 2019. Bien que les livraisons n’aient pas encore commencé, Calidus a annoncé début 2023 des avancées significatives dans son développement, avec des tests en vol en cours à Al Ain.
Ce premier appareil de ce type produit aux Émirats est conçu pour des missions diversifiées en guerre asymétrique, incluant le soutien aérien rapproché, la lutte contre le terrorisme, l’intelligence, la surveillance, la reconnaissance, mais aussi la formation pilotée.
Les équipements clés du B-250 comprennent un moteur Pratt & Whitney Canada PT6A-68, l’avionique Pro Line Fusion de Collins Aerospace, un siège éjectable Martin-Baker AE16Z et des armements guidés développés par Halcon Systems, filiale d’EDGE.
Selon les données de Cirium, deux exemplaires du B-250 ont déjà effectué des vols, fruits d’un projet conjoint entre Calidus et la société brésilienne Novaer. Ces appareils, immatriculés 980 et 981, ont été construits en 2017 au Brésil avant leur premier vol.
Les livraisons à la force aérienne des Émirats sont attendues sur la période allant de mi-2024 à mars 2026.
Lors du salon de 2021, Calidus a également dévoilé son projet B-350, un biplace plus imposant, conçu pour des endurance prolongées et équipé de 12 points d’emport sous les ailes pour des armements. Peu de précisions techniques complémentaires ont été fournies, même si le moteur probable est le turbopropulseur P&WC PW127.
Selon les données des flottes militaires réunies par Cirium, les six membres du CCG – l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït, Oman, les Émirats arabes unis et le Qatar – possèdent actuellement un total de 2 072 avions militaires actifs, soit une hausse de 121 appareils depuis notre dernier bilan avant le salon de 2021.
Le Royaume d’Arabie saoudite détient la plus grande part avec 916 avions (44 %), suivi par les Émirats (557 / 27 %) puis le Qatar (226 / 11 %). Les trois autres membres partagent chacun environ 6 % : Bahreïn (122), Koweït (122) et Oman (129).
La plus forte progression du parc a eu lieu au Qatar, qui a augmenté son inventaire de 65 avions sur deux ans, devant le Koweït (+20), l’Arabie saoudite (+19), Bahreïn (+12), les Émirats (+4) et Oman (+1).
Par ailleurs, cinq pays du Golfe ont actuellement des commandes en cours totalisant 374 appareils militaires, alors qu’Oman n’en compte aucune.
L’Arabie saoudite concentre la majorité de ces commandes avec 193 avions, dont 155 Sikorsky UH-60 Black Hawk, 25 Boeing AH-64E Apache, six Boeing CH-47D Chinook, trois Airbus H215 et quatre avions de surveillance Beechcraft King Air 350.
Les Émirats, avec 116 appareils en commande (soit 31 % du total régional), comptabilisent 80 Rafale, 24 B-250, deux GlobalEye et 10 Apache AH-64E pour leur Commandement aérien conjoint.
Qatar, qui vient de recevoir son 36e F-15QA en début d’année, conserve la possibilité de doubler ce nombre, avec au total 19 NH Industries NH90, 10 Eurofighter Typhoon et un Pilatus PC-24 commandés, représentant 8 % du total CCG.
Le Koweït doit encore recevoir 19 Typhoon et un H225 destiné à la marine, tandis que Bahreïn attend 15 F-16 Block 70 toujours en livraison, ce qui constitue 4 % de la totalité régionale.
Opportunités commerciales
Des opportunités d’exportation pourraient aussi se dessiner pour le F-15EX Eagle II de Boeing, actuellement en évaluation par l’US Air Force avec deux prototypes. Le Qatar pourrait accroitre son parc à partir du modèle Advanced F-15 QA, tandis qu’Israël chercherait à renforcer son contingent d’appareils de type EX.
Les besoins en ravitaillement en vol pourraient également ouvrir des débouchés supplémentaires pour les A330 MRTT (six déjà servis en Arabie saoudite), ou pour le KC-46A dérivé du Boeing 767. Les Émirats ont déjà évoqué la nécessité d’augmenter leur capacité de ravitaillement, alors que l’armée de l’air qatarie ne dispose pas pour l’instant d’un tel moyen malgré sa flotte croissante de chasseurs F-15, Mirage 2000, Rafale et Typhoon.
L’augmentation des capacités de surveillance aérienne ouvre également des perspectives, Boeing proposant le tout nouveau système de contrôle et d’alerte précoce E-7A, développé à partir du 737NG. L’Arabie saoudite est le seul utilisateur du E-3 AWACS dans le CCG, tandis que les Émirats exploitent la seule autre plateforme semblable avec leurs GlobalEye.
Craig Hoyle