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À quoi sert un char d’assaut si vous ne pouvez pas obtenir les métaux nécessaires à sa construction ?

La récente réunion entre dirigeants américains, ukrainiens et européens a révélé des avancées potentielles en matière de coopération en matière de sécurité. Si la création du nouveau Fonds d’Investissement pour la Reconstruction Ukraine–États-Unis marque une étape importante pour renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement américaines et européennes, beaucoup reste à faire. Sur cet élan, les États-Unis et l’Union européenne devraient approfondir leur coopération autour des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques.

Plusieurs opportunités existent pour ces deux puissances économiques, en mettant l’accent sur la défense et la sécurité, loin des approches économiques et énergétiques qui dominaient jusqu’ici. Une coopération renforcée pourrait consolider la base industrielle de défense européenne, améliorer la préparation militaire et renforcer la posture de dissuasion de l’OTAN, tout en permettant aux États-Unis de sécuriser leurs approvisionnements en minéraux essentiels, préserver leurs capacités industrielles, et rediriger des ressources précieuses vers la région indo-pacifique. Cette collaboration aiderait également à réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine, acteur dominant sur le marché des minéraux critiques, qui manipule le marché par une surabondance et par des restrictions à l’exportation. Face au défi chinois, la collaboration transatlantique est devenue indispensable.

Les mécanismes de coopération que nous évoquons — encadrement commercial, renforcement des efforts industriels et partage des enseignements — représentent des approches innovantes pouvant s’inscrire dans des cadres existants, un accord élargi sur les minéraux entre États-Unis et Union européenne, ou des accords spécifiques.

Une Europe qui affirme ses priorités industrielles dans la défense

L’agression russe contre l’Ukraine a accéléré le changement d’attitude en Europe, passant des simples discussions à des actions concrètes au-delà des nouvelles promesses financières de l’OTAN. La défense et la sécurité s’imposent comme des enjeux majeurs du cycle politique européen 2024–2029. L’Union européenne a inscrit la montée en puissance de sa production de défense au cœur de ses documents politiques et propositions réglementaires, notamment avec la loi européenne de 2023 European Defence Industry Reinforcement Through Common Procurement Act. Ce texte prévoit un financement initial de 300 millions d’euros (environ 350 millions de dollars) qui a déjà débloqué plus de 11 milliards d’euros (12,8 milliards de dollars) de commandes communes. Ces fonds sont massivement utilisés pour renouveler les munitions et moderniser des plateformes clés comme les véhicules blindés et les chars.

Parallèlement, le European Defence Fund soutient des projets de recherche multinationaux tout en renforçant l’interopérabilité des forces. Le programme européen proposé pour l’industrie de défense prévoit un budget supplémentaire de 1,5 milliard d’euros (1,75 milliard de dollars) pour renforcer la résilience industrielle et garantir un approvisionnement stable en biens et services nécessaires aux engagements militaires des États membres. La récente activation de la clause d’évasion du Pacte de stabilité et de croissance par au moins 15 pays offre une flexibilité budgétaire permettant d’accroître jusqu’à 1,5 % du PIB les investissements dans la défense sur les quatre prochaines années.

En outre, le rapport Draghi de 2024 sur la compétitivité européenne et le rapport Niinistö sur la préparation civile et militaire de l’Europe ont posé les bases d’actions futures destinées à renforcer la base industrielle de défense européenne.

En mars 2025, l’Union européenne a présenté une vision stratégique pour renforcer ses capacités de défense dans le Livre blanc pour la défense européenne – Readiness 2030 et son plan de financement ReArm Europe Plan/Readiness 2030. Ce dernier prévoit 800 milliards d’euros (933 milliards de dollars) de dépenses dédiées à la défense, permet aux pays membres d’augmenter leurs budgets, lance un instrument de prêts de 150 milliards d’euros (175 milliards de dollars) et étend les prêts de la Banque européenne d’investissement pour les projets en défense.

Pour concrétiser cette ambition, l’Union européenne doit sécuriser les minéraux critiques — cobalt, terres rares, gallium, notamment — nécessaires aux applications militaires et aux technologies à double usage. Cela concerne en particulier les batteries lithium-ion, dont la demande devrait croître « exponentiellement » dans les années à venir, comme le souligne la loi européenne sur les minéraux critiques de 2024.

Cette première réglementation européenne visant les minéraux critiques cherche à réduire la dépendance du bloc vis-à-vis de fournisseurs étrangers dominants (comme la Chine), à renforcer la résilience et à garantir l’approvisionnement en matériaux indispensables aux technologies propres, numériques et militaires. Au-delà de la valorisation accrue des ressources européennes via l’extraction, le raffinage et le recyclage, la diversification des importations est poursuivie par des mécanismes bilatéraux (14 accords déjà établis) et multilatéraux tels que l’Agence internationale de l’énergie, le G7 et le Minerals Security Partnership.

Objectifs partagés mais progrès lents

Le renforcement des capacités de défense européennes est un objectif commun aux États-Unis et à l’Union européenne. La sécurisation des chaînes d’approvisionnement et l’accès aux ressources critiques, notamment aux minéraux essentiels, doivent être au cœur de cette coopération. Celle-ci doit prendre en compte l’intégration étroite des chaînes transatlantiques dans le secteur de la défense. Le Minerals Security Partnership de 2022 a posé les jalons de cette coopération, notamment en associant projets miniers et capital. L’Union européenne a tenté d’approfondir cette dynamique par la négociation, en 2023 et 2024, d’un Accord sur les minéraux critiques avec les États-Unis. Jusqu’ici, ces efforts étaient surtout orientés vers les minéraux pour l’énergie et les technologies numériques, en lien avec le changement climatique et la croissance économique. Mais la demande militaire et aérospatiale nécessite désormais d’élargir la réflexion, notamment à la lumière des nouveaux dispositifs fiscaux américains révisant les incitations liées à l’Inflation Reduction Act.

La progression est compliquée par l’incertitude et l’incohérence de la politique commerciale américaine actuelle. Malgré des échanges réguliers, la forme et l’étendue d’une coopération possible entre Washington et Bruxelles ne sont pas clairement établies. L’avenir des mécanismes multilatéraux comme le Minerals Security Partnership ou le Trade and Technology Council reste incertain, en attente de la confirmation de hauts responsables américains et d’éléments d’enquête liés à la Section 232 concernant les minéraux critiques. Que ce soit par ces partenariats, les négociations commerciales ou d’éventuels accords sur les minéraux, un recentrage sur la coopération en matière de défense et de sécurité pourrait débloquer la situation.

Nouvelles pistes pour la base industrielle de défense et les chaînes d’approvisionnement

La politique commerciale américaine, malgré ses défis, peut constituer un vecteur pour développer la coopération transatlantique autour des minéraux stratégiques. Une priorité pourrait être l’établissement de garde-fous conjoints protégeant les entreprises américaines et européennes tout au long de la chaîne de valeur des technologies liées aux minéraux, afin de contrer les pratiques déloyales chinoises. Cette coopération pourrait prendre la forme d’un accord sectoriel sur certains groupes de matières premières, d’échanges de stock stratégiques (minéral-swap) pour alimenter mutuellement leurs réserves, ou d’un partage d’informations sur les chaînes d’approvisionnement. Une gestion conjointe des stocks de minéraux critiques pourrait s’appuyer sur des initiatives nordiques existantes, garantissant la fourniture de minerais européens pour les réserves américaines, tout en soutenant l’extraction et le traitement domestiques en Europe.

Les États-Unis peuvent ainsi renforcer l’effort européen, qui a déjà commencé la mise en œuvre de la loi sur les minéraux critiques. En mars 2025, la Commission européenne a retenu 47 projets domestiques stratégiques, incluant notamment des initiatives autour du magnésium et du tungstène. En juin, 13 autres projets hors Union européenne, notamment en Ukraine et au Royaume-Uni, ont été sélectionnés. Bruxelles et Washington peuvent coopérer pour réduire les risques liés à ces projets, Washington ayant exprimé sa volonté de co-investir : à la Conférence de Reconstruction de l’Ukraine en juillet 2025, la Corporation Financière de Développement américaine a annoncé être ouverte à un co-investissement de la Banque Européenne d’Investissement dans le nouveau fonds commun de reconstruction États-Unis–Ukraine.

Les deux partenaires peuvent s’inspirer mutuellement dans le développement de nouvelles capacités pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement. L’Union européenne a récemment lancé une Plateforme Énergie et Matières Premières, destinée à mutualiser la demande énergétique et minérale à travers un mécanisme de mise en relation fournisseurs-consommateurs. Un système similaire pour les matières premières sera opérationnel prochainement après le lancement du dispositif hydrogène. D’ici fin 2026, en écho au rapport Draghi, un Centre Européen des Matières Premières Critiques sera mis en place, pour l’achat groupé de matières premières en coopération avec les États membres. D’autres axes possibles de coopération transatlantique incluent la coordination des stocks stratégiques, la surveillance des chaînes d’approvisionnement et la création d’instruments financiers destinés à investir en amont. Avec une ambition et des moyens adaptés, ce Centre pourrait devenir l’équivalent européen de la Japan Organization for Metal and Energy Security, qui gère efficacement les risques liés à la chaîne d’approvisionnement japonaise. Les efforts européens pour adapter leurs institutions face aux contraintes chinoises fournissent des enseignements précieux que les États-Unis pourraient exploiter dans leur rivalité techno-économique avec la Chine.

Conclusion

Mettre l’accent sur les implications stratégiques et sécuritaires en priorisant la coopération transatlantique autour des minéraux critiques liés à la défense pourrait impulser une remontée en puissance du Minerals Security Partnership, faciliter la résolution des différends commerciaux, voire permettre la conclusion d’accords spécifiques. Cela permettrait aux deux blocs de mettre en place des garde-fous commerciaux protégeant leurs industries émergentes liées aux minéraux et technologies, d’appuyer les efforts en cours et de rendre les politiques plus cohérentes en tirant les leçons du passé. L’Europe a montré sa détermination à poursuivre son soutien économique, humanitaire et militaire à l’Ukraine, tout en renforçant ses capacités de défense. Des alliés européens plus autonomes et mieux armés renforceront non seulement la sécurité transatlantique, mais soutiendront aussi les ambitions américaines en matière de sécurisation des minéraux critiques et de préservation des capacités industrielles nécessaires à leur stratégie dans l’Indo-Pacifique — une opportunité cruciale pour assurer « la sécurité par l’approvisionnement ».

Fabian E. Villalobos est ingénieur principal au RAND Corporation et professeur en analyse des politiques publiques. Ses recherches portent sur l’intersection entre technologie, économie et géopolitique.

Khrystyna Holynska est chercheuse en politique publique au RAND Corporation, spécialisée en sécurité internationale et compétition stratégique.

Peter Handley est conseiller stratégique au Hague Centre for Strategic Studies et senior fellow à l’European Initiative for Energy Security.

Image : Midjourney