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Lors d’un dialogue bilatéral sur la sécurité à New Delhi, l’ambassadeur de France en Inde, Thierry Mathou, a laissé entendre que les futurs avions de chasse Rafale « Made in India » ne seront pas de simples modèles standard, mais des versions personnalisées, adaptées aux exigences opérationnelles spécifiques de l’Armée de l’air indienne (IAF). Cette annonce discrète mais significative témoigne du renforcement des liens de défense entre Paris et New Delhi et du souhait d’une co-développement s’inscrivant dans la politique d’autonomie stratégique indienne.

Depuis l’accord de 2016 portant sur la livraison de 36 Rafale, qui a ouvert une nouvelle ère omni-rôle pour l’IAF, mais sans transfert de technologie approfondi, la France semble évoluer vers une coopération plus poussée. L’ambassadeur a précisé : « Le Rafale pour l’Inde ne sera pas une copie carbone ; il sera affiné pour vos cieux, vos menaces et vos innovations », faisant allusion à des améliorations comme des performances accrues en haute altitude adaptées aux missions dans la région du Ladakh, et une intégration fluide aux systèmes indiens de capteurs et d’armements.

Cette personnalisation prend tout son sens alors que l’IAF fait face à un déficit de squadrons, tombés à 31 contre 42 autorisés, dans un contexte de tensions sur deux fronts avec la Chine, notamment ses chasseurs J-20, et le Pakistan avec ses J-31, alors que des appareils plus anciens comme le Su-30MKI atteignent leurs limites.

Une souveraineté logicielle au cœur des enjeux

Au-delà de la production et de la motorisation, le véritable défi se situe dans la souveraineté sur les logiciels critiques du Rafale. Selon des sources proches du dossier, l’IAF réclame un accès total et sans restriction à l’ordinateur de gestion de mission et d’affichage (MMDC) ainsi qu’à l’ordinateur de commande de tir (FCC), les systèmes nerveux digitaux du Rafale qui contrôlent la fusion des capteurs, la sélection des armes et les algorithmes de ciblage.

Actuellement, ces « boîtes noires » sont jalousement protégées par Dassault Aviation sous des régimes stricts d’exportation, obligeant la présence d’ingénieurs français pour toute mise à jour, ce qui freine l’intégration d’armements indiens. L’IAF prévoit d’équiper ses Rafale avec des missiles Astra MkIII BVRAAM (portée 350 km), des missiles anti-radiations Rudram, ainsi que des munitions tierces comme les bombes Spice-2000 israéliennes ou le missile BrahMos-NG, sans filtrage français. Un fonctionnaire du Ministère de la Défense a confié que cet accès indépendant « débloquerait la véritable Atmanirbharta [autonomie], permettrait à HAL de développer en interne les armes et réduirait de 30 % les coûts sur le cycle de vie ».

Une production locale en montée en puissance

Dassault Aviation a récemment soumis au Conseil d’acquisition de la Défense (DAC) une proposition ambitieuse : une assemblée locale au sein de la coentreprise Dassault Reliance Aerospace Limited (DRAL) à Nagpur, combinée aux fuselages produits par Tata Advanced Systems Limited (TASL), intégrée dans la version Rafale F4.1. Cette déclinaison inclurait des améliorations spécifiques à l’Inde (ISE), telles que le radar AESA Thales RBE2 amélioré pour une détection à plus de 250 km, des suites électroniques Spectra renforcées face au brouillage chinois, et des aides pilotées par intelligence artificielle pour la défense contre les attaques en essaim.

La feuille de route d’intégration prévoit déjà le déploiement des missiles de la famille Astra pour la supériorité air-air et des Rudram pour les missions SEAD (suppression des défenses aériennes ennemies), comme validé pour la Marine sur ses 26 Rafale-M commandés en avril 2025. À terme, un travail sur l’interopérabilité homme-machine (MUM-T) est envisagé, avec des drones indigènes comme l’UCAV Ghatak, potentiellement propulsé par une version renforcée du moteur Safran M88 délivrant 120 kN.

Les limites d’une collaboration sous contraintes

Le verrou du MMDC/FCC constitue néanmoins un obstacle majeur. Lors du précédent achat de 36 avions, des codes sources partiels ont été fournis pour certains armements, mais les systèmes avioniques clés sont restés sous haute protection, source de nombreuses frustrations. Cette retenue française s’explique par des préoccupations liées à la propriété intellectuelle, les risques de fuite de technologies vers des concurrents comme les exportations chinoises du FC-31, ainsi que par les régimes internationaux de contrôle des exportations, notamment l’Arrangement de Wassenaar.

Un expert parisien a résumé la situation comme un « tango de confiance : l’Inde veut les clés du royaume, Dassault offre le château, mais avec des douves ». Des informations non confirmées évoquent un transfert progressif des technologies : un accès de premier niveau pour des prototypes MRFA dès 2027 et une pleine souveraineté sur le FCC à l’horizon 2035, conditionnée à plus de 60 % de contenu local dans la chaîne d’approvisionnement.

Perspectives et ambitions stratégiques

L’IAF conserve donc des attentes très précises. Pour les 72 Rafale envisagés dans le cadre du programme MRFA (réévalué en septembre 2025 par le Ministère de la Défense), la version « Rafale-India » pourrait intégrer un radar Uttam AESA, rivalisant en coûts avec le Tejas, un système NavIC pour opérer sans GPS et des points d’emport adaptés pour des frappes maritimes avec le BrahMos-NG. Cette montée en puissance s’inscrit dans le cadre plus vaste de Viksit Bharat 2047, l’objectif indien de développement technologique et industriel, avec des lignes de production locales destinées à exporter vers les alliés du QUAD, générant jusqu’à 5 milliards d’euros annuels.

Le détail de ce partenariat stratégique devrait se préciser lors de la prochaine rencontre entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président français Emmanuel Macron, prévue pour le 14 juillet 2026, date symbolique de la fête nationale française.