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Le Ran Samvad 2025, organisé à l’Army War College de Mhow, révèle la transformation stratégique des forces armées indiennes. L’accent est mis sur les armements à longue portée et la supériorité dans les combats au-delà de la portée visuelle directe, illustrant l’ambition de l’Inde à dominer les futurs conflits aériens.

La suprématie au-delà de la portée visuelle directe

Le Ran Samvad 2025 met en lumière l’évolution de la doctrine militaire indienne avec une nette priorité donnée aux missiles et armements stand-off. L’opération Sindoor a démontré cette capacité grâce à l’utilisation de systèmes de précision avancés tels que les missiles BrahMos, SCALP, Rampage et Crystal Maze. Ces armes sont capables de frapper des cibles à des distances de 250 à 450 kilomètres, contournant et neutralisant les systèmes de défense aérienne chinois HQ-9.

Le maréchal de l’air Amar Preet Singh a révélé que l’Inde a confirmé « cinq objectifs détruits et un grand aéronef » durant cette opération, dont un à une portée exceptionnelle de 300 kilomètres, signe du bouleversement induit par la technologie BVR (Beyond Visual Range). De plus, l’intégration du missile hypersonique russe R-37M sur la flotte d’avions Su-30MKI indiens, avec sa portée de 300 kilomètres, promet de doubler les capacités conventionnelles existantes.

La Force aérienne indienne (IAF) a également testé avec succès le missile indigène Astra doté d’un chercheur radiofréquence, marquant un pas crucial vers l’autonomie stratégique. Des variantes à portée étendue, capables d’atteindre des cibles au-delà de 200 kilomètres, sont en cours de développement, renforçant la domination aérienne par la supériorité technologique.

De son côté, la Marine indienne entre aussi dans la course aux vecteurs à longue portée. Le vice-amiral Sobti a expliqué : « L’une des principales leçons est l’utilisation de vecteurs longue portée permettant d’influencer des cibles terrestres et maritimes sans pénétrer le territoire ennemi. La Marine est très engagée dans cette stratégie. Par conséquent, les cibles militaires ainsi que les cibles économiques sur terre, qui sont une priorité constante, deviennent encore plus cruciales. »

Le pouvoir aérien, nouvelle option stratégique majeure

Le chef d’état-major des armées, le général Anil Chauhan, a affirmé avec force que l’analyse de l’opération Sindoor par le maréchal de l’air Singh illustre un changement doctrinal : le pouvoir aérien n’est plus un dernier recours mais la principale option cinétique de l’Inde. Cette évolution reflète un progrès technologique et une maturation stratégique.

Les frappes de précision menées en moins de 23 minutes, coordonnés parfaitement entre les trois armées sous la direction du CDS, témoignent d’une évolution au-delà des opérations traditionnelles sectorielles. Le pouvoir aérien devient ainsi l’instrument stratégique central, au-delà de son rôle de soutien aux forces terrestres.

Survie face à la première frappe : l’impératif de la guerre par drones

Durant l’échange militaire India-Pakistan de mai 2025, plus de 1 000 drones ont été utilisés, bouleversant la perception des menaces et imposant des investissements massifs dans les infrastructures de défense.

Le déploiement par l’Inde des systèmes israéliens Harop, Harpy et du système national Nagastra-1, face aux Bayraktar TB2 pakistanais et aux Wing Loong chinois, a marqué la première guerre formelle par drones en Asie du Sud.

Le CDS Chauhan a averti : « La paix sans puissance est utopique », soulignant la vulnérabilité inédite des avions hautement stratégiques à l’ère des drones. L’essai réussi du système anti-drone Bhargavastra, capable de neutraliser des attaques en essaim via des fusées non guidées et des micro-missiles guidés, montre l’ampleur des moyens engagés.

L’intégration de capacités de guerre électronique avec les systèmes cinétiques anti-drones traduit la compréhension qu’assurer la survie à une première frappe ne repose pas seulement sur la protection passive, mais sur une défense active multi-spectre. Cette dynamique a accéléré l’acquisition de systèmes russes S-400 supplémentaires et le développement de missiles de défense aérienne longue portée du Projet Kusha.

Sudarshan Chakra : une architecture de bouclier multidomaine

Le Premier ministre Narendra Modi a lancé la Mission Sudarshan Chakra, programme de modernisation ambitieux visant à déployer d’ici 2035 un bouclier intégré multicouche de défense aérienne et antimissile. Conçu à la fois comme un système défensif et un instrument offensif capable de « frapper l’ennemi de façon décuplée », ce programme incarne une approche sophistiquée de la dissuasion.

Cette architecture technologique comprend une superposition de capteurs d’alerte précoce, des postes de commandement robustes, des batteries d’intercepteurs terrestres et maritimes, ainsi que des satellites pour le suivi des menaces. Contrairement au Dôme de Fer israélien, adapté à un territoire compact, Sudarshan Chakra doit protéger l’ensemble du sous-continent, nécessitant une intégration sans précédent de systèmes indigènes et importés.

L’initiative insiste sur une « couverture sécuritaire complète » protégeant les sites stratégiques, civils et culturels, témoignant d’une analyse globale des menaces.

Armes indigènes : modularité, agilité et intelligence

La transformation industrielle de la défense indienne traduit le passage d’un modèle centré sur les plateformes à un modèle axé sur les capacités modulaires. Le test réussi par le DRDO du missile de précision lancé par UAV ULPGM-V3, proposant trois types de charges modulaires (anti-blindage, pénétrante et explosive, fragmentation), illustre cette adaptation aux besoins spécifiques des missions.

Le programme Smart Anti-Airfield Weapon (SAAW) reflète également cette modularité, avec une bombe guidée de 125 kilogrammes offrant une portée de 100 kilomètres, exploitant la propulsion de l’avion pour limiter les coûts. Son intégration à divers avions – Jaguar, Su-30MKI, et à venir Rafale et Tejas – manifeste une architecture agile des systèmes d’armes.

L’intégration du renseignement est visible dans des systèmes comme le chercheur RF du missile Astra, qui garantit une précision extrême grâce à l’acquisition autonome de la cible. Le développement de la technologie ramjet à carburant solide (SFDR) vise à dépasser les performances du missile Meteor tout en préservant l’autonomie des algorithmes de guidage.

Intégration du secteur privé : un partenariat industriel stratégique

Longtemps importatrice massive d’armements, l’Inde connaît une mutation significative avec une montée en puissance des entreprises privées dans l’effort de défense. Des groupes comme Larsen & Toubro (L&T) et Tata Advanced Systems Limited (TASL) jouent désormais un rôle de premier plan, notamment dans le développement de l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA), futur chasseur de cinquième génération furtif.

L&T investit plusieurs milliards de roupies dans des secteurs clés tels que les navires de guerre, véhicules blindés ou systèmes de missiles, tout en soutenant des startups innovantes dans les domaines des lanceurs et radars. TASL propose une gamme complète allant des structures aérospatiales aux drones et radars, renforçant ainsi sa place comme fournisseur industriel majeur.

Ce rapprochement public-privé s’étend à d’autres acteurs, avec Bharat Electronics collaborant sur la guerre électronique, Mahindra Defence associée à la Marine pour des navires anti-sous-marins et Hindustan Aeronautics Limited (HAL) en partenariat avec Adani Defence sur les drones et l’avionique. Le dynamisme des startups apporte également des solutions en intelligence artificielle, surveillance et cyberdéfense.

Le programme Atmanirbhar Bharat, lancé en 2020, a catalysé cette synergie industrielle en interdisant l’importation de 101 articles de défense et en imposant des contenus locaux lors des achats. Résultat : la part des dépenses indigènes est passée d’environ 40 % il y a dix ans à plus de 70 % aujourd’hui, avec une place croissante pour le secteur privé.

Le général Anil Chauhan a souligné lors du Ran Samvad 2025 que « l’esprit de jointmanship », c’est-à-dire l’intégration interarmées parfaite, est essentielle à la réforme, associant doctrine, technologie et politique industrielle. La rivalité entre services laisse place à des commandements intégrés, demandant une collaboration fluide, notamment pour les missiles hypersoniques ou les communications quantiques sécurisées.

Malgré ces avancées, des obstacles subsistent, comme la bureaucratie et les lenteurs des transferts technologiques, visibles notamment dans les retards du programme Tejas.

En développant une base industrielle autonome, l’Inde progresse vers une indépendance stratégique, réduisant sa vulnérabilité face aux aléas géopolitiques – qu’il s’agisse des sanctions américaines ou des perturbations russes liées à la guerre en Ukraine. Pour un pays aspirant au statut de grande puissance, ce partenariat civilo-militaire pourrait s’avérer décisif, transformant les faiblesses importées en forces nationales. Dans un contexte mondial de tensions croissantes, de la mer de Chine méridionale à l’Europe de l’Est, la stratégie indienne d’autosuffisance promet de changer la donne sur le terrain.