Le réveil stratégique de la défense indienne se confirme, révélant une transformation majeure de sa posture militaire. Le sommet NDTV Défense 2025, organisé dans le contexte des tensions persistantes avec le Pakistan, a mis en lumière les enseignements clés tirés de l’Opération Sindoor, qui témoigne de l’évolution d’une Inde plus autonome et affirmée dans un contexte de guerre multidomaine. Voici cinq enseignements majeurs issus de cette conférence, mêlant réalisme opérationnel et dynamiques stratégiques sous-jacentes.
L’art de la riposte rapide
L’Opération Sindoor incarne la nouvelle doctrine indienne de réaction rapide et ciblée face aux provocations. Le sommet a révélé que l’Armée de l’Air indienne (IAF) a conçu un plan d’attaque en moins de 48 heures, suite à l’attentat terroriste de Pahalgam le 22 avril, qui a fait 26 morts, notamment des pèlerins. Le maréchal de l’air Narmdeshwar Tiwari a expliqué que, du 7 au 10 mai 2025, des avions de l’IAF ont visé les QG du Lashkar-e-Taiba à Muridke et la base du Jaish-e-Mohammed à Bahawalpur, tous deux profondément situés sur le territoire pakistanais. Moins de 50 munitions ont suffi pour forcer un cessez-le-feu, démontrant ainsi une efficacité résultant d’une préparation rigoureuse sur plusieurs années.
Cette réactivité tranche avec les hésitations passées, caractérisées par de longues délibérations après d’autres attaques. Le ministre de la Défense, Rajnath Singh, a souligné lors du sommet le rôle crucial des systèmes indigènes dans cette opération, affirmant que « le monde a pu mesurer les capacités de défense de l’Inde » grâce à ces frappes. Le succès s’appuie aussi sur une chaîne de commandement intégrée : l’armée de terre ayant neutralisé sept objectifs proches de la Ligne de Contrôle, tandis que l’IAF frappait loin à l’intérieur du territoire pakistanais. Sur le plan psychologique, cette stratégie maîtrisée vise à limiter l’escalade tout en affirmant une domination claire, envoyant un message limpide que toute agression sera suivie de représailles calibrées mais écrasantes. Dans le contexte des menaces hybrides, cette doctrine vise à dissuader aussi bien le terrorisme étatique que les incursions « zone grise » le long des frontières contestées.
Révélation d’une coalition de l’ombre
Au-delà du simple affrontement bilatéral Inde-Pakistan, le sommet a révélé une réalité plus complexe : l’Opération Sindoor s’est déroulée face à une alliance tacite adversaire. Le lieutenant-général Rahul R Singh a dévoilé que la Chine a fourni au Pakistan des renseignements en temps réel sur les déploiements indiens lors des discussions entre directeurs généraux militaires (DGMO). « Le Pakistan recevait des informations en direct sur nos mouvements grâce à la Chine », a-t-il indiqué, soulignant que Pékin aurait utilisé ce conflit comme un « laboratoire opérationnel » pour tester son armement contre les forces indiennes. Avec 81 % de l’arsenal pakistanais originaire de Chine, ce soutien transforme une escarmouche régionale en un véritable terrain d’essais pour des rivalités indirectes.
La Turquie a ajouté une autre dimension, en fournissant des drones Bayraktar et du personnel pour renforcer la défense pakistanaise. Ce scénario à trois acteurs — Pakistan en ennemi principal, avec Chine et Turquie en facilitateurs — illustre un phénomène géopolitique crucial : la convergence des puissances révisionnistes via le partage technologique et de renseignements. Singh a décrit la stratégie chinoise comme « tuer avec un couteau emprunté », lui permettant d’éprouver les capacités indiennes sans engagement direct. Pour l’Inde, cela impose de revoir ses évaluations de menaces, en considérant chaque incident isolé comme une pièce d’un réseau plus vaste. Les discussions du sommet ont suggéré que contrer ces coalitions exigera à la fois des matériels militaires adaptés et des actions diplomatiques pour isoler les facilitateurs, notamment via le renforcement des liens avec le Quad ou d’autres alliances indo-pacifiques.
La révolution de l’autonomie stratégique
Au cœur du succès de l’Opération Sindoor se trouve l’initiative Atmanirbhar Bharat, qui transforme l’Inde d’importateur en exportateur émergent d’armement. Les exportations de défense ont atteint 23 622 crores de roupies (environ 2,8 milliards d’euros) en 2024-25, soit un accroissement multiplié par 34 en dix ans, porté par la demande pour des systèmes comme les roquettes Pinaka et les missiles Akash. Samir V Kamat, président du DRDO, prévoit un doublement pour atteindre 50 000 crores d’ici 2028-29, stimulé par l’opération et l’efficacité de ses plateformes indigènes.
Le secrétaire à la Défense, RK Singh, a rappelé que tous les navires de guerre sont désormais construits localement, une étape importante de l’autosuffisance. Toutefois, des défis subsistent : le programme de l’avion de chasse Tejas Mk-1A connaît des retards, avec les deux premières livraisons attendues en septembre 2025, en raison de difficultés dans l’approvisionnement des moteurs. Un enseignement discret du sommet est l’impact en cascade sur les exportations : l’utilisation de munitions indigènes lors de Sindoor a suscité l’intérêt de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est et d’Afrique, transformant la défense en un levier économique. Cette évolution limite les risques liés aux ruptures de chaînes d’approvisionnement observées lors des conflits mondiaux. En termes économiques, c’est un cas classique de substitution aux importations générant des retombées exportatrices, positionnant l’Inde comme un contrepoids à la domination chinoise sur le marché mondial des armes.
Le champ de bataille cognitif
Le sommet a aussi exploré les aspects immatériels de la guerre. Ashish Rajvanshi, CEO d’Adani Defence, a présenté la guerre cognitive comme une symbiose entre intelligence humaine et machine. Comparant la situation à « Avengers : L’ère d’Ultron », il a déclaré que les victoires futures reviendront à ceux qui maîtrisent la prise de décision assistée par l’intelligence artificielle dans des environnements saturés de données. L’Opération Sindoor a illustré cela : des centres de commandement assistés par IA ont fourni des analyses en temps réel, permettant des frappes précises malgré les brouillages électroniques et les essaims de drones.
Ce paradigme déplace la domination de la puissance cinétique vers la supériorité cognitive, où la formation se concentre sur la coopération homme-machine plutôt que sur la seule virtuosité individuelle. Une conséquence stratégique est l’effet dissuasif : en démontrant sa puissance cognitive, l’Inde envoie un message clair que la guerre de l’information — désinformation, intrusions cybernétiques — sera contrée par une capacité de traitement supérieure. Rajvanshi a insisté sur la nécessité d’adapter les opérateurs aux systèmes autonomes comme les munitions rôdeuses, qui exigent une gestion efficace de situations incertaines. Pour un pays doté d’un vivier conséquent de talents technologiques, cela pourrait constituer un multiplicateur de force. Néanmoins, ces avancées posent aussi des questions éthiques sur l’usage de l’IA dans les décisions de vie ou de mort.
L’eau, arme de stratégie
Enfin, les échanges ont souligné l’émergence de la diplomatie de l’eau comme instrument non cinétique de pression. La mise en suspens du Traité des eaux de l’Indus de 1960 par l’Inde autorise désormais la construction illimitée de barrages et la déviation des cours d’eau, ciblant ainsi l’économie agricole pakistanaise. Les plans incluent des mesures à court, moyen et long termes, notamment l’extension des capacités des barrages dans le bassin de l’Indus.
Cette initiative exploite les failles d’un traité contesté depuis longtemps, sans pour autant violer explicitement les normes internationales. Le Pakistan a qualifié cette action de « potentielle déclaration de guerre », menaçant même de frapper les infrastructures par missile. L’aperçu stratégique est clair : dans une région où l’eau est rare, le levier hydrologique peut atteindre des objectifs que les missiles ne peuvent assurer, forçant des négociations sans provoquer d’escalade militaire. Couplée à la recherche d’autonomie stratégique de l’Inde — avec des partenariats de défense multipartenaires dans plus de 53 pays et le développement de technologies indigènes — cette démarche illustre une approche globale de la sécurité. L’autonomie signifie ici souveraineté technologique, à l’image de la collaboration autour du moteur Safran, qui réduit la dépendance à un nombre restreint de fournisseurs.
En résumé, le sommet NDTV Défense 2025 a brossé le portrait d’une Inde qui sort de la posture défensive traditionnelle. Les leçons de l’Opération Sindoor — entre rapidité des frappes et domination cognitive — attestent d’un pays prêt à affronter des menaces multiples avec ingéniosité. Le maintien de cette dynamique d’autonomie sera cependant crucial face aux tensions géopolitiques croissantes. L’équilibre retrouvé entre puissance militaire conventionnelle et finesse stratégique pourrait redessiner la stabilité régionale dans les années à venir.