Le conflit en Ukraine illustre avec force la redoutable efficacité des capacités de ciblage modernes sur le champ de bataille. L’intégration rapide des capteurs aux systèmes de tir, rendue possible par le renseignement d’origine électromagnétique (SIGINT), le renseignement géospatial (GEOINT) et la reconnaissance par systèmes aériens sans pilote (UAS), a réduit les chaînes de destruction à un point où la détection conduit souvent à un engagement immédiat. Les objectifs à haute valeur, identifiés par leurs émissions électroniques ou par reconnaissance terrestre, s’exposent à un risque élevé d’engagement et de destruction. La prégnance du recueil SIGINT, l’intégration des UAS et la capacité de concentration des feux indirects dans les doctrines des adversaires américains constituent un défi complexe que la tromperie tactique peut atténuer.
La Russie et la Chine appliquent en effet des systèmes multi-couches de collecte d’informations et des chaînes capteur-tireur ultra-rapides. Les nœuds de commandement et contrôle (C2) représentent des cibles à haute valeur (HVT) dans ces doctrines adverses, servant d’exemple pertinent pour analyser l’usage et les opportunités offertes par la tromperie. Selon la doctrine ennemie, la chaîne de destruction pour les nœuds C2 s’enclenche avec la localisation de ces nœuds par des collecteurs mobiles SIGINT, la confirmation de la position par drone (UAS), puis l’exécution rapide de frappes d’artillerie massées avant que les commandants des forces amies ne puissent réagir. Cette menace, loin d’être théorique, se réalise quotidiennement sur le terrain ukrainien et représente les conditions dans lesquelles les forces américaines sont attendues pour combattre et l’emporter. Ces doctrines sont fidèlement reproduites à chaque rotation au Centre National d’Entraînement (NTC), où les troupes du 11e Régiment de Cavalry Blindée (Blackhorse) jouent le rôle de force adverse professionnelle (OPFOR). Blackhorse offre ainsi une occasion cruciale aux unités de s’exercer contre les techniques employées quotidiennement par les adversaires américains. Des solutions montrées mais peu exploitées existent dans les formations de l’Armée pour contrer les effets des chaînes de destruction raccourcies du champ de bataille moderne. En comprenant les modes de collecte adverses, en réduisant les signatures et en présentant des signatures factices, les bataillons peuvent perturber les cycles de ciblage ennemis et créer des occasions de riposte létale.
Doctrine de collecte des menaces
La Russie et la Chine accordent une importance capitale à l’acquisition rapide des cibles, à la collecte d’informations intégrée et à l’automatisation du contrôle de tir, principes clés de leur doctrine militaire. Les manuels doctrinaux de la série 7-100 exposent leur approche commune des opérations de combat à grande échelle (LSCO), mettant en lumière leur dépendance à des systèmes multi-couches d’acquisition d’informations alimentant directement des tirs d’artillerie massés. Ce mécanisme raccourcit drastiquement le délai entre détection et engagement. Le SIGINT joue un rôle critique en géolocalisant les nœuds C2 des forces amies et en traquant les émissions des systèmes de communications et de commandement. Le GEOINT, collecté par UAS, complète ces données SIGINT en confirmant les positions ciblées et en évaluant les effets des frappes (BDA), affinant ainsi les actions suivantes. Ce processus intégré garantit que les forces amies sont engagées rapidement, sans possibilité de repositionnement, de réaction ou de camouflage.
La menace présentée à nos forces est d’autant plus inquiétante que celles-ci reposent fortement sur des systèmes numériques de commandement de mission. La capacité des adversaires à détecter et engager rapidement des formations implique que toute émission électronique ou déplacement comporte un risque significatif d’exposition et de ciblage. Sans mesures efficaces d’atténuation, les unités risquent de se laisser dépasser dans le cycle décisionnel, laissant à l’ennemi le contrôle du tempo des combats. Le régiment Blackhorse reproduit ces conditions au NTC, assurant que les unités en formation rotative (RTU) affrontent le même processus de ciblage fondé sur l’information qu’en situation réelle. En comprenant comment les adversaires collectent et traitent les informations, les forces américaines peuvent mieux préparer des opérations visant à perturber, dégrader et nier les chaînes de destruction ennemies.
Reproduction de la menace
Blackhorse met en œuvre des opérations de collecte d’informations intégrant SIGINT, UAS et reconnaissance terrestre afin de cibler les nœuds de commandement amis et ainsi perturber le processus décisionnel. Leur réseau de capteurs opère en séquence pour détecter, valider puis engager les cibles en temps réel. Le système de capteurs électroniques réseau (NESTS) collecte les SIGINT en identifiant les émissions issues des communications satellites, tandis que le système d’observation et de localisation radio polyvalente (VROD) intercepte les transmissions en modulation de fréquence (FM) pour localiser et classer les cibles. L’identification initiale par SIGINT déclenche l’intervention des UAS qui confirment les données et affinent la collecte. Faute de temps suffisant, les UAS restent sur les zones d’intérêt (NAI) assignées juste assez longtemps pour valider la cible avant de poursuivre leur mission. Les petits drones (sUAS) peuvent réaliser une évaluation des dommages post-frappe (BDA) si nécessaire.
Une fois la cible confirmée, le Centre Régimentaire de Renseignement Ciblé (RTIC) du Blackhorse traite les données et les transmet aux éléments de tir pour exécution. Ce processus allant du capteur au tireur reflète fidèlement le flux de travail adverse, où la détection électronique précipite la destruction physique. L’efficacité de ce système souligne l’absolue nécessité de maîtriser les signatures, de recourir à la tromperie et de mettre en œuvre des stratégies de contre-feu pour rompre les chaînes de destruction ennemies.
La défaite par la tromperie
La tromperie est un élément fondamental de la guerre moderne mais reste souvent cantonnée à une opération de survie. Un subterfuge réussi sur le champ de bataille contraint les adversaires à disperser leurs ressources, retarder leurs décisions et engager des cibles factices. Le FM 3-90 définit la tromperie comme un ensemble d’actions délibérées destinées à induire en erreur les décideurs adverses sur les capacités, intentions et opérations militaires amies.
Les réseaux adverses de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) se fondent sur une détection rapide, la classification et l’engagement immédiat. En intégrant la tromperie, les forces amies manipulent la perception ennemie, perturbent les cycles de ciblage et augmentent leur propre survie.
La tromperie agit sur tous les domaines et vise deux dimensions spécifiques : physique et technique. Ces deux volets influencent la dimension cognitive, c’est-à-dire la prise de décision humaine. La tromperie physique utilise fausses positions et leurres pour tromper les analystes ennemis qui évaluent alors une cible factice comme authentique. La tromperie technique manipule le spectre électromagnétique (EMS) en émettant des signaux mimant ceux de cibles véritables, forçant ainsi les collecteurs adverses à mal interpréter les données. Les nœuds C2, qui possèdent une signature physique et technique, constituent un exemple parfait pour illustrer les exigences d’un scénario de tromperie.
Les unités élaborent leurs stratagèmes de tromperie en créant des signatures artificielles dans les spectres recueillis, ce qui induit en erreur les analystes ennemis. Dans le spectre électronique, un nœud trompeur doit émettre des signatures similaires à celles d’un nœud C2. Cela requiert l’allocation de capacités FM et Joint Battle Command-Platform (JBCP) au nœud factice, ces équipements étant présents dans les Points de Contrôle Mobile (MCP). Les émissions JBCP mettent à jour en continu leur localisation sur le réseau, générant une émission continue de faible puissance. Contrairement à l’idée reçue, ces émissions sont détectables. En plus d’être repérables, la nature statique des nœuds C2 permet aux analystes ennemis de classifier précisément leurs émissions et d’engager la chaîne de queue et destruction.
Pour renforcer la crédibilité de la tromperie, la construction physique du nœud factice doit présenter un objectif crédible. Après que les moyens SIGINT ont identifié un MCP probable, la doctrine adverse prévoit la validation sur site par UAS ou reconnaissance terrestre. Blackhorse reproduit cette validation avec un MQ-1C Gray Eagle dédié lors des rotations au NTC. Lorsque la collecte par UAS commence, le nœud de tromperie doit correspondre physiquement à un MCP réel. Cela implique l’équipement du nœud factice avec véhicules, tentes, antennes et autres matériels identifiables liés aux MCP.
Les bataillons peuvent améliorer l’efficacité de la tromperie en constituant des kits à partir de composants non fonctionnels ou excédentaires. Des antennes cassées simulent une architecture de communication active, des remorques transportant des maquettes de générateurs et de bidons reproduisent les systèmes de soutien, et des câbles d’alimentation usés renforcent l’illusion d’une distribution électrique aux installations. La signature thermique doit également être reproduite, car des capteurs thermiques de haute qualité sont aujourd’hui facilement accessibles sur le marché commercial. Les équipages peuvent simuler la signature thermique d’un groupe électrogène en canalisant les gaz d’échappement du véhicule de remorquage vers le leurre, évacués par une fausse sortie d’échappement. L’exhaustion soigneuse du tuyau et le camouflage des deux entités par un filet camouflant occultent la tromperie, fragmentant sa signature physique et réduisant la probabilité de détection comme leurre. Installer des abris endommagés imitant des structures de poste de commandement renforce également le scénario sans compromettre les actifs essentiels. L’intégration de ces éléments permet de créer des nœuds trompeurs robustes face à la validation SIGINT et GEOINT.
Pour limiter les risques, le personnel doit se retirer du nœud factice dès sa mise en place. Une technique pour renforcer la survivabilité des équipes de tromperie est de les positionner en dehors du secteur immédiat, plusieurs centaines de mètres en retrait, réduisant l’exposition tout en conservant le contrôle opérationnel. L’utilisation de connexions filaires vers les radios FM permet de transmettre à distance depuis des positions sécurisées, augmentant la signature électromagnétique (EM) du nœud factice tout en protégeant les personnels. Cette méthode renforce la crédibilité du site tout en garantissant la survie des forces. Une autre technique consiste à équiper le nœud trompeur d’un câble de retransmission CX-13298, surnommé « dog bone ». Ce câble profite des transmissions radio réelles du nœud C2 pour simuler leur trafic radio à distance, tout en permettant au nœud authentique d’émettre à faible puissance, diminuant ainsi les risques de détection électronique.
La dernière étape de toute opération de tromperie consiste à masquer l’actif réel. Tandis que les nœuds factices attirent délibérément la collecte ennemie, le véritable MCP doit réduire ou éliminer ses signatures révélatrices. Cela nécessite d’inverser les techniques visant à rendre le leurre crédible, afin de garantir l’invisibilité de l’actif protégé.
Tirer parti de la létalité par la tromperie
Un plan de tromperie bien intégré doit être synchronisé aux opérations de contre-reconnaissance, de tirs et de renseignement, anticipant les réactions des moyens adverses et activement contrant leurs efforts. Ce concept s’appuie sur le contrôle réflexif, stratégie développée par l’Union soviétique dans les années 1960-1970. Le contrôle réflexif vise à manipuler le processus décisionnel ennemi en façonnant sa perception, le poussant à des actions prévisibles et favorables à l’initiateur. Ici, la tromperie force l’adversaire à réagir de manière prévisible, préparant ainsi sa propre exploitation.
Compte tenu de la nature passive de la collecte SIGINT, la première fenêtre d’engagement survient lorsqu’un UAS ennemi tente de valider la cible trompeuse. Pour contrer cela, les unités doivent établir des embuscades anti-aériennes près des MCP et nœuds factices, positionnant des systèmes de défense aérienne courte portée (SHORAD) ou des équipes mobiles de défense aérienne dans les couloirs de vol ISR. Cela permet d’engager les plateformes ISR ennemies avant qu’elles ne recueillent des renseignements exploitables, privant l’adversaire de confirmer ou affiner ses cibles.
Si l’ennemi ne peut valider la cible par UAS, il peut déployer des équipes de reconnaissance terrestre. En identifiant et sécurisant les voies d’infiltration au sol, les unités interdisent l’accès au nœud factice, renforcent la perception de présence d’une cible de valeur et créent des opportunités pour piéger et détruire les éléments de reconnaissance enchâssés adverses avant qu’ils ne collectent.
Si la tromperie réussit, l’ennemi engagera probablement ses moyens de tir contre le nœud factice sans validation, encouragé par la conviction erronée qu’il s’agit d’un actif réel. La dernière fenêtre d’engagement permet de détecter les moyens de tir ennemis dévoilés, par radar de contre-feu, radar GMTI ou capteurs nationaux. Les forces amies peuvent alors traquer et détruire ces cibles, empêchant leur emploi futur et semant le doute quant à la visibilité de leurs propres actifs.
En intégrant la tromperie à la défense aérienne, à la contre-reconnaissance et aux opérations de contre-feu, les unités contraignent l’adversaire à commettre des erreurs prévisibles et exploitables, tout en préservant leur puissance de combat. La tromperie n’est pas une posture passive : c’est une opération délibérée impliquant toutes les fonctions de guerre, qui crée les conditions de l’échec ennemi.
Conclusion
En comprenant les techniques de collecte adverses, en réduisant la signature des cibles à haute valeur et en exploitant la tromperie pour orienter le comportement ennemi, les unités peuvent contraindre les adversaires à mal répartir leurs moyens ISR et de feu, brisant leur chaîne de destruction et protégeant les forces amies. Les conflits actuels se déroulent dans des environnements ISR très contestés, où l’absence d’une tromperie intégrée se traduit par des ciblages et engagements rapides.
La tromperie ne se limite pas à un outil défensif : elle façonne le champ de bataille en forçant les adversaires à réagir à de fausses informations, créant ainsi des occasions de perturber leurs cycles de ciblage et de dégrader leur efficacité. Un plan de tromperie bien articulé doit s’accorder avec la planification de la reconnaissance, des tirs et du renseignement pour optimiser la survivabilité et préparer l’action décisive. Le succès de la tromperie se mesure non pas à ce que font les forces amies, mais à ce que l’ennemi croit et démontre par ses actions. Utilisée efficacement, la tromperie pousse les adversaires à gaspiller ressources et moyens, à s’engager sur des cibles fictives et à combattre sur un terrain de réalité altérée.
Par le Captain Paul Dolan
Paul T. Dolan, capitaine dans l’Armée américaine, est actuellement instructeur en renseignement de bataillon au sein de l’équipe Panther au National Training Center de Fort Irwin, Californie. Il a auparavant servi comme instructeur en renseignement d’escadron avec l’équipe Cobra au NTC. Ses expériences incluent des rôles d’officier renseignement de bataillon dans le 2-8 Cavalry, 1st Cavalry Division, d’officier renseignement des opérations courantes avec la Task Force South East en Afghanistan, ainsi que chef de peloton dans la 1-40 Cavalry, 4th Brigade Combat Team, 25th Infantry Division. Sa formation militaire comprend les cours d’officier blindé de Fort Benning, des formations de leader Stryker, la carrière d’officier renseignement à Fort Huachuca et le cours espace de l’armée à Peterson Space Force Base. Titulaire d’une licence en études guerre et paix de Norwich University, il prépare actuellement un master en systèmes autonomes et sans pilote à Embry-Riddle Aeronautical University.