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Israël traverse une crise majeure. Samedi dernier, le pays a subi l’attaque terroriste la plus meurtrière de son histoire — le bilan exact reste inconnu, mais dépasse déjà 1 000 morts et des milliers de blessés. Alors qu’Israël se prépare à une guerre totale contre le Hamas, l’organisation terroriste qui contrôle Gaza, un nouveau risque de violence grandit sur un autre front : la frontière nord avec le Liban.

La guerre du Liban de 2006 entre Israël et le Hezbollah remonte à 17 ans. Depuis l’attaque du Hamas, les tensions menacent de dégénérer, rapprochant ces deux acteurs d’un conflit direct. Le Hezbollah est une organisation terroriste qui contrôle de facto le sud du Liban. Depuis le 7 octobre, plusieurs échanges de tirs ont eu lieu entre le Hezbollah, des factions palestiniennes au Liban et les Forces de défense israéliennes (FDI). Ces affrontements ont fait au moins trois morts parmi les combattants du Hezbollah et plusieurs victimes israéliennes. Ces pertes côté Hezbollah sont symboliques, puisqu’il s’agit des premières depuis 2006 causées par des tirs directs israéliens.

La grande question est désormais de savoir si le Hezbollah souhaite réellement ouvrir un second front contre Israël. Pour l’heure, il semble vouloir éviter un conflit frontal. Néanmoins, avec la guerre imminente à Gaza, le risque d’erreur de calcul reste élevé, de même que celui d’escalade.

Pour éviter le scénario catastrophique d’une guerre totale au Liban, deux mesures essentielles doivent être prises : premièrement, les États-Unis doivent poursuivre leur message clé adressé au Hezbollah et à l’Iran pour qu’ils ne profitent pas de la situation, en rappelant fermement leur soutien indéfectible à Israël. Deuxièmement, Israël doit restaurer rapidement sa capacité de dissuasion, ce qui passe par une offensive vigoureuse à Gaza, démontrant à Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, que toute attaque aura un prix élevé.

Les premiers coups de feu

Le premier tir a déjà été effectué. Ibrahim al Amin, journaliste proche du Hezbollah, a affirmé le 10 octobre que la « résistance » (c’est-à-dire le Hezbollah) soutiendra les Palestiniens, sans toutefois évoquer l’ouverture d’un second front contre Israël. Le Hezbollah dispose cependant des moyens nécessaires pour frapper le territoire israélien. L’organisation a accumulé un important arsenal capable d’atteindre toute la profondeur du pays. Israël est pour sa part fragilisé et en crise : ses forces de sécurité sont concentrées sur le front sud et tentent de se relever d’une attaque dévastatrice. Le Hezbollah perçoit sans doute cette faiblesse apparente. Pourtant, plusieurs jours après l’assaut, les affrontements entre les FDI et le Hezbollah restent contenus.

Plusieurs facteurs expliquent cette retenue du Hezbollah. Depuis 2006, des « lignes rouges » tacites ont été établies et partiellement respectées par les deux camps. Le Hezbollah possède un arsenal de plus de 150 000 roquettes et missiles, incluant des armes de précision, des drones avancés et des missiles sol-mer. Ses quelque 50 000 combattants, nombre d’entre eux aguerris par la guerre en Syrie, confèrent à l’organisation une force considérable. Israël a donc, depuis des années, évité de s’engager massivement contre le Hezbollah au Liban.

Par ailleurs, malgré la rhétorique belliqueuse, la direction du Hezbollah sait très bien que toute guerre contre Israël entraînerait des pertes colossales pour l’organisation et le Liban. Israël se prépare à ce conflit depuis 2006. En tant qu’ancien soldat du renseignement militaire israélien, je me souviens avoir été mobilisé à plusieurs reprises lors d’exercices simulant une guerre au Liban. L’armée israélienne a investi dans le renseignement, construit des obstacles à la frontière pour prévenir les infiltrations, et renforcé ses capacités de défense antimissile, anticipant un tel affrontement.

Le commandement du Hezbollah a probablement également conclu qu’il a perdu l’effet de surprise. Après l’un des coups les plus durs subis dans son histoire récente, Israël mobilise ses réservistes et tout le pays est en état de guerre. Une partie des forces israéliennes, incluant des unités d’élite, a été déployée à la frontière nord. Tanks et artillerie sont également en alerte dans cette région.

Le leadership du Hezbollah sait aussi que les États-Unis soutiennent fermement Israël, ce qui augmente le coût d’une possible escalade. Le président Joe Biden a multiplié les déclarations confirmant l’appui illimité américain à Israël, tout en avertissant les acteurs régionaux de ne pas profiter de la situation. Il a ordonné à un groupe aéronaval, emmené par le porte-avions USS Gerald R. Ford, de se positionner en Méditerranée orientale pour renforcer Israël. Ce déploiement, perçu comme un avertissement aux acteurs régionaux, est équipé pour défendre Israël contre une éventuelle attaque de missiles du Hezbollah. Ce message signale que toute escalade pourrait être beaucoup plus intense qu’auparavant, avec un soutien américain plus direct aux opérations israéliennes.

En conclusion

La dissuasion peut toujours céder. Le Hezbollah pourrait se sentir obligé de manifester sa solidarité avec le Hamas ou de profiter de la situation pour infliger des pertes à Israël. Cela pourrait conduire à une guerre totale ou à quelques jours d’échanges intenses de tirs à la frontière et au-delà. L’Iran, qui a créé et soutient le Hezbollah, pourrait aussi utiliser ce dernier pour exercer une pression sur Israël si les tensions dégénèrent.

Que faire dès maintenant pour influencer la prise de décision du Hezbollah et empêcher un franchissement de ligne ?

Premièrement, il faut continuer à montrer la solidité du lien entre les États-Unis et Israël, ainsi que l’appui des puissances européennes. Le Hezbollah s’appuie sur sa force de missiles pour causer des dommages importants en Israël. S’il perçoit que ses résultats seraient réduits par une intervention militaire américaine, il pourrait choisir de s’abstenir. Ce message de soutien international doit également être transmis sans cesse à Téhéran pour inciter l’Iran à dissuader le Hezbollah de s’impliquer dans le conflit.

Deuxièmement, Israël doit reconstruire rapidement sa crédibilité dissuasive, ce qui est une tâche complexe. L’image de la force militaire israélienne a été ébranlée cette semaine. Pour la restaurer, Israël doit obtenir des résultats rapides et probants dans sa guerre à Gaza, en particulier en neutralisant la direction du Hamas. Il doit également démontrer sa volonté de causer des dégâts sans précédent aux infrastructures de Gaza. La direction du Hezbollah doit voir ce qui se passe à Gaza et réfléchir à deux fois avant de déclencher un niveau de destruction comparable au Liban.

La guerre à Gaza sera destructrice et difficile pour toutes les parties. Toutefois, elle causera des dommages bien moindres que ceux d’un conflit ouvert entre Israël et le Hezbollah. Il est dans l’intérêt de tous d’éviter l’ouverture d’un second front. Cela doit être une priorité pour tous les acteurs concernés.

Nadav Pollak est enseignant en affaires du Moyen-Orient à l’Université Reichman et ancien chercheur à l’Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient.