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En pleine intensification des rivalités géostratégiques, l’alimentation, et plus particulièrement la production céréalière, devient un levier crucial pour les grandes puissances. Le blé, ressource vitale, s’impose comme un outil stratégique majeur que les États-Unis et leurs concurrents internationaux exploitent pour renforcer leur influence globale.

En 2022, Rosella Cappella Zielinski et Justin Gilpin défendaient dans un article intitulé Breadbasket Diplomacy: Preserving Wheat as a Tool of American Statecraft l’idée que la production et l’exportation de blé devaient intégrer la stratégie de sécurité nationale américaine. Trois ans plus tard, ils réévaluent cette vision dans un contexte mondial renforçant la compétition autour des ressources alimentaires.

Le blé, pilier de la sécurité nationale américaine

La diplomatie céréalière apparaît aujourd’hui plus que jamais essentielle. Face à une utilisation accrue de la nourriture comme levier politique par les adversaires des États-Unis, à des défis alimentaires mondiaux persistants et à des tensions commerciales exacerbées à l’échelle planétaire, la sauvegarde des marchés d’exportation américains de blé est stratégique. En juillet 2025, le Département américain de l’Agriculture a confirmé cette importance en lançant le National Farm Security Action Plan, reconnaissant que « la sécurité des exploitations agricoles est une sécurité nationale ».

Cette initiative, encore à ses débuts, témoigne d’une prise de conscience désormais nécessaire. Il est impératif d’élaborer une stratégie cohérente positionnant le blé comme un atout stratégique, en intégrant cette approche dans les politiques commerciales, les infrastructures, l’aide étrangère et l’agriculture domestique.

Les ambitions de la Russie, de la Chine et de l’Inde

L’essor des exportations et des stocks de blé en Russie, Chine et Inde dépasse désormais celui des États-Unis. Ces puissances exploitent cette évolution pour étendre leur influence. La Russie, notamment, a renforcé son contrôle sur l’exportation de céréales, nationalisant cette filière afin de manipuler les échanges selon ses intérêts politiques, en particulier envers les pays d’Afrique subsaharienne et de la région est-africaine.

Trois faits marquent cette dynamique :

  • Lors du sommet des BRICS à Kazan en 2024, la Russie a proposé la création d’une plateforme d’échange céréaliers – la BRICS Grain Exchange – visant à s’affranchir des plateformes d’échange occidentales et à soutenir un système financier alternatif pour réduire la dépendance au dollar.
  • La consolidation russe de son industrie céréalière lui permet d’offrir des conditions commerciales avantageuses à ses alliés tout en imposant des restrictions non officielles aux pays jugés hostiles.
  • La Chine, détenant 50 % des stocks mondiaux de blé, utilise cette position dominante pour peser sur les marchés, moduler sa politique commerciale et renforcer son levier géopolitique.

Quant à l’Inde, elle concentre ses efforts sur la sécurité alimentaire domestique, notamment par des mécanismes de soutien des prix et un contrôle strict des importations, compte tenu de la croissance démographique rapide du pays.

L’alimentation, une arme dans les conflits modernes

Le rôle du blé durant la guerre russo-ukrainienne a souligné son importance vitale pour la stabilité des nations productrices. Plus largement, la nourriture reste une arme et un levier dans les conflits contemporains. Les perturbations des voies maritimes au Moyen-Orient ainsi que l’accès aux ports au Yémen, au Soudan et en Éthiopie ont déjà provoqué des ruptures dans l’approvisionnement en blé à l’échelle mondiale.

Dans ce contexte, il est crucial de renforcer les programmes d’aide humanitaire des États-Unis, tels que Food for Progress et Food for Peace, qui utilisent le blé américain pour répondre aux urgences, nourrir les populations déplacées et promouvoir la bienveillance envers les États-Unis dans les régions aidées.

Des initiatives sont en cours pour transférer administrativement le programme Food for Peace au Département de l’Agriculture, ce qui pourrait renforcer les liens directs entre agriculteurs américains et bénéficiaires étrangers d’aide alimentaire.

Une vigilance accrue face à la concurrence chinoise

Reprenant leur analyse initiale, les auteurs regrettent de ne pas avoir mis en lumière plus tôt le rôle de la Chine dans la compétition mondiale du blé. Depuis 2021, sous l’impulsion de Xi Jinping, la sécurité alimentaire est devenue une priorité nationale majeure en Chine, illustrée par l’expression « tenir fermement son bol de riz dans ses propres mains ».

Deux tendances se démarquent :

  • La Chine utilise ses achats de soja comme levier de négociation tarifaire vis-à-vis des États-Unis, en boycottant depuis mai 2025 les importations américaines de soja en représailles aux droits de douane imposés par l’administration Trump, impactant un commerce de 12,6 milliards de dollars en 2024.
  • En 2024, Pékin a annulé pour un volume récord de 504 000 tonnes ses achats de blé américain, démontrant sa capacité à manipuler à sa guise le marché des contrats à terme sur le blé, grâce à des achats effectués par des entreprises publiques manquant de transparence.

Pour garantir la compétitivité américaine, il devient impératif d’accélérer l’amélioration des infrastructures de transport et d’adopter pleinement les innovations agronomiques, notamment les variétés de blé génétiquement modifiées tolérantes à la sécheresse. La fusion proposée des grandes compagnies ferroviaires de classe 1, examinée par le Surface Transportation Board, pourrait optimiser la logistique du transport céréales.

Face à des concurrents comme la Russie et la Chine qui structurent leurs stratégies autour de la « diplomatie des grandes plaines céréalières », les États-Unis doivent affirmer leur souveraineté agricole et renforcer leur rôle dans le commerce mondial des céréales.

Rosella Cappella Zielinski est professeure associée de sciences politiques et relations internationales à l’Université de Boston. Elle est l’auteure récente de Wheat at War: Allied Economic Cooperation in the Great War.

Justin Gilpin dirige la Kansas Wheat Commission depuis 2009. Il supervise les opérations du Kansas Wheat Innovation Center, un centre de recherche public-privé de référence dans le domaine du blé, et préside Heartland Plant Innovations.