Contrairement aux idées reçues véhiculées par certains experts en ligne, les chars et autres blindés ne sont pas obsolètes, mais ils doivent relever un défi de taille.

Sur les champs de bataille modernes, les chars de combat principaux, autrefois maîtres incontestés des plaines, sont désormais menacés par des drones quadricoptères bon marché que certains considéraient encore il y a dix ans comme de simples jouets pour amateurs. Leur militarisation rapide par des groupes armés a radicalement changé la donne. D’autres menaces, comme les munitions qui tournent en vol (loitering munitions) et la prolifération de missiles antichars guidés (ATGM) capables d’attaques par le dessus, à l’image du NLAW (Next generation Light Anti-tank Weapon), rendent cette époque particulièrement périlleuse pour l’armure blindée, comparable seulement aux débuts du char britannique Mark I, engagé au combat le 15 septembre 1916 sur la Somme.

Face à cette multiplication et à cette diversité des menaces, l’Armée américaine a inclus dans son budget pour l’exercice 2026 une enveloppe de 108 millions de dollars dédiée à des technologies améliorant la survie des véhicules blindés. L’objectif est de financer un ensemble modulaire de systèmes de protection pouvant être installés aussi bien sur les véhicules actuels que ceux à venir, afin de maintenir leur pertinence sur le champ de bataille.

Avec plusieurs milliers de chars Abrams et des blindés comme le Bradley ou le Stryker, l’Armée prépare une flotte future capable de détecter rapidement les menaces, de les perturber via des brouilleurs ou des leurres sensoriels, de les neutraliser à l’aide d’intercepteurs ou d’armes à énergie dirigée, et de se dissimuler grâce à des systèmes de camouflage, à la réduction des signatures et à la tromperie.

Char M1A2 SEP v2 Abrams équipé du système de protection active Trophy HV lors de l’exercice Saber Strike 18 en Pologne, 2018
Un char M1A2 SEP v2 Abrams équipé du système de protection active Trophy HV pendant l’exercice Saber Strike 18 de l’OTAN, Pologne, 6 juin 2018. Photo Armée américaine.

Au cœur de cette nouvelle approche se trouve le Système de Protection Active Modulaire (MAPS, Modular Active Protection System). Ce système agit comme un “système d’exploitation” pour la défense des véhicules, permettant à l’Armée — ou à d’autres utilisateurs — d’assembler sur mesure capteurs, lanceurs, brouilleurs et contre-mesures en fonction de la mission ou du théâtre d’opérations. Un Bradley ou un Abrams compatible MAPS peut ainsi recevoir des kits défensifs adaptés à la menace du moment.

Une des pièces maîtresses du MAPS est l’intercepteur “hard-kill”, un projectile à courte portée qui détruit les missiles, roquettes, ou drones entrants. Ces équipements, appelés systèmes de protection actifs (APS), ont fait leurs preuves en conditions réelles, notamment avec les systèmes israéliens Trophy et Iron Fist. Le système Iron Fist Light Decoupled a été sélectionné pour protéger les Bradley, tandis que le Trophy protège déjà les Abrams depuis plusieurs années.

Cependant, ces systèmes présentent des limites. Ils peuvent être submergés en cas d’attaque multiple, nécessitent un rechargement, et restent coûteux bien qu’ils soient rentables au regard de la survie du véhicule et de l’équipage.

Selon les documents budgétaires, 92 millions de dollars sur les 108 millions alloués sont consacrés à la fabrication de dispositifs de défense anti-attaque par le haut, communément appelés “cages anti-cumulus” (cope cages). Le design n’étant pas encore finalisé, il est difficile d’évaluer leur efficacité contre les munitions larguées par des drones, avec lesquelles les APS peinent, à cause de l’angle d’attaque et de la vitesse de chute des projectiles. Des systèmes comme Iron Fist sont en cours de mise à jour pour mieux faire face à cette menace spécifique, mais ils restent vulnérables à des saturations.

La lutte contre les petits drones repose aussi sur les lasers, en particulier les unités de 50 kilowatts montées sur certains Stryker équipés du système Directed Energy Maneuver Short Range Air Defense (DE M-SHORAD). Ces systèmes ont été testés à plusieurs reprises et déployés en Europe et au Moyen-Orient. Les lasers se sont avérés capables d’abattre des drones légers, mais pas sans difficultés. Les soldats ont souligné la forte consommation électrique, qui complique la mobilité et la réactivité, ainsi que les difficultés à opérer dans des conditions météorologiques difficiles comme la poussière, la pluie ou le brouillard.

Système laser à haute énergie de 50 kilowatts sur un véhicule DE M-SHORAD
Véhicule DE M-SHORAD équipé d’un laser à haute énergie de 50 kilowatts. Photo Armée américaine.

Conscients qu’être difficile à détecter est une forme de protection essentielle, les responsables investissent également dans des mesures passives. Parmi elles figurent des peintures de gestion des signatures ainsi que des systèmes de camouflage modulaires. Réduire les signatures électromagnétiques, thermiques et acoustiques d’un véhicule permet à l’équipage de détecter la menace avant d’être détecté, augmentant ainsi les chances de déployer la contre-mesure adéquate à temps.

Reste à voir quelle sera l’efficacité réelle de ces innovations face à l’évolution rapide des menaces, et si elles suffiront à maintenir la pertinence des blindés sur les futurs champs de bataille, évitant qu’ils ne deviennent des cibles coûteuses. Ces enjeux sont au cœur des réflexions actuelles sur la modernisation des forces terrestres blindées.