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Dans le domaine très stratégique des acquisitions militaires en Asie du Sud, la quête pakistanaise d’innovations dites « indigènes » se heurte souvent à une réalité bien connue : la réattribution de produits étrangers sous des labels locaux. Le dernier exemple en date est l’obus d’artillerie guidé laser Tipu 155 mm, présenté par Islamabad comme une avancée du Global Industrial and Defence Solutions (GIDS). Pourtant, derrière ce vernis patriotique se cache une chaîne d’approvisionnement complexe, originaire de Russie via la Chine, avec un épisode indien qui illustre les risques associés à ces solutions jugées secondaires.

Révélé dans un grandiose déploiement comme munition de précision pour la modernisation de l’artillerie pakistanaise, le Tipu promet une précision extrême sur des cibles de grande valeur, avec une portée de 20 à 40 kilomètres. Pourtant, les observateurs militaires ont rapidement découvert la supercherie : le Tipu présente une ressemblance frappante avec le GP-1 (ou GP155) de Norinco, un modèle chinois d’exportation. Or, le GP-1 est lui-même une réplique sous licence de l’obus guidé laser russe Krasnopol, un système qui a longtemps posé des problèmes de fiabilité aux opérateurs de Moscou à New Delhi.

Le Krasnopol, conçu dans les années 1980 par le KBP Instrument Design Bureau russe, devait révolutionner l’artillerie grâce à son guidage laser semi-actif, permettant aux obus de se diriger vers des cibles illuminées par des observateurs au sol. Exporté dans de nombreux pays, il a été transféré en Chine via un accord de licence. Norinco, le géant étatique chinois de l’armement, l’a adapté en une série GP-1 pour l’exportation internationale, notamment conçue pour des obusiers de calibre 155 mm comme le M777 américain ou le PLZ-05 chinois. Ces variantes gardent la technologie de guidage laser, tout en étant adaptées aux plateformes ciblées.

Au Pakistan, le GIDS, sous la tutelle des Heavy Industries Taxila (HIT), revendique la fabrication du Tipu via DynTek Engineering comme une production pakistanaise. Pourtant, les experts estiment que cette « innovation » ne dépasse guère une simple refonte cosmétique : mêmes composants de guidage laser, aérodynamisme proche, et performances similaires. Un rapport de septembre 2023 de Shephard Media soulignait les « similitudes frappantes » entre le Tipu et le Norinco GP155, renforçant les accusations de simple rebranding. Sur les réseaux sociaux, des commentateurs influents comme Jaidev Jamwal ont qualifié ce produit de « simple repeint local », illustrant à quel point la prétendue « indigénisation » au Pakistan passe souvent par une simple attribution d’étiquette sur une technologie importée.

Ce phénomène n’est pas isolé. La Chine, en intermédiaire opportuniste, n’a jamais jugé le GP-1 suffisamment performant pour l’adopter au sein de son propre armée populaire de libération (APL), le réservant à des exportations peu coûteuses vers l’Afrique ou le Moyen-Orient. Selon un institut d’analyse en armement, la série GP-1 constitue une « variante d’exportation » du Krasnopol, destinée à des acquéreurs aux moyens limités, incapables de se procurer des systèmes occidentaux plus avancés comme le M982 Excalibur américain. Pour un Pakistan en proie à des difficultés économiques et aux sanctions internationales, ce choix bon marché engendre toutefois un risque de sous-performance sur le champ de bataille.

L’épisode indien apporte une dimension ironique à cette affaire. Au début des années 2000, l’armée indienne avait acquis des milliers d’obus Krasnopol auprès de la Russie, en espérant doper la puissance de ses canons de 155 mm. Mais des essais menés en 2006 ont révélé des failles majeures : guidage erratique, nombre élevé de munitions défectueuses, et faible précision en conditions réelles, comme rapporté par The Indian Express et confirmé lors de contrôles ultérieurs. Les capteurs laser de ces obus devenaient inefficaces dans la poussière, le brouillard ou face à des brouillages électroniques, des conditions récurrentes le long de la Ligne de Contrôle (LoC).

Face à ces déceptions, l’Inde a écoulé son stock défectueux et s’est rabattue en 2019 sur l’Excalibur à guidage GPS/INS, un prodige technologique de Raytheon-BAE Systems avec une précision inférieure à 10 mètres et une résistance aux contre-mesures laser. En 2025, les tentatives indiennes de produire des clones locaux de Krasnopol via Munitions India Ltd. ont même été abandonnées, en raison d’une qualité insuffisante et d’un coût dérisoire d’environ 300 dollars par obus, loin en dessous de la valeur pratique de l’Excalibur. Cette expérience illustre clairement le danger d’opter pour des « copies » russes de qualité moindre au détriment de la supériorité opérationnelle.

Le fiasco du Tipu trouve un écho dans une autre déception récente : le lance-roquettes multiple guidé Fatah-1 de Pakistan, autre produit « indigène » revendiqué, mais également un pur rebranding chinois. Le Fatah-1, souvent rattaché à la série Hatf, est une copie du lance-roquettes chinois A-100, lui-même une imitation du système russe BM-30 Smerch de 300 mm. Ironie du sort, l’Inde exploite légitimement 9 à 10 batteries authentiques de Smerch, conférant à New Delhi un avantage qualitatif sur Islamabad.

Le parcours est classique : la technologie soviétique du Smerch est copiée en Chine par rétro-ingénierie, donnant naissance à l’A-100 destiné à l’export. Celui-ci est ensuite absorbé par le Pakistan sous l’appellation Fatah-1, avec une portée de 70 à 100 km et un guidage INS/GPS. L’analyse des débris non explosés de Fatah-1 capturés lors de récents affrontements frontaliers confirme qu’il s’agit bien d’un « rebranding pakistanais de l’A-100 chinois », alimentant la dérision. Tout comme le Tipu, il est présenté comme une innovation autonome alors qu’il ne fait que recycler des capacités amoindries sous couvert de fierté nationale.

Le système de défense pakistanais, affaibli par les sanctions américaines et des restrictions budgétaires sévères, s’appuie largement sur des technologies chinoises, qu’il s’agisse des avions de combat JF-17 ou des frégates Type 054. Cette stratégie de rebranding, si elle offre un temps de répit et améliore l’image d’autonomie, engendre des problèmes récurrents : difficultés d’interopérabilité, incertitudes sur les pièces de rechange, et vulnérabilité aux défauts intrinsèques aux conceptions d’origine. Dans une région où les duels d’artillerie peuvent modifier des équilibres stratégiques, comme cela a été démontré lors de la crise au Ladakh en 2025, se contenter de copies du GP-1 peut avoir des conséquences bien plus graves qu’un simple embarras diplomatique.