Des archives récemment déclassifiées dévoilent l’ampleur des tensions internes au sein du gouvernement britannique sur l’avenir de l’hélicoptère EH101 Merlin à la fin du mandat de Margaret Thatcher. En 1990, face à une crise croissante d’approvisionnement et à des désaccords interservices, le Royaume-Uni avait failli renoncer au Merlin développé localement au profit du Seahawk américain, moins coûteux.

Au cœur de la controverse se trouvait la flambée du coût du programme EH101, initialement évalué en 1983 par l’alors ministre de la Défense Michael Heseltine à 1,1 milliard de livres pour le développement et la production de 50 appareils navals. En 1990, un mémo interne estimait que « près de 0,9 milliard de livres avait déjà été dépensé ou engagé, mais des coûts supplémentaires proches de 1,8 milliard étaient à prévoir… Si la commande était limitée à 50 hélicoptères… leur prix unitaire approcherait 53 millions de livres ».

Cela dépassait largement la nouvelle estimation, qui doublait presque le budget initial ajusté à l’inflation, fixé à 1,6 milliard de livres. L’EH101 n’était alors pas encore en service et accusait déjà un retard de quatre ans.

Face à cette situation devenue politiquement intenable, le Comité de la Défense et de la Politique Extérieure du Premier ministre ordonna un examen des options alternatives pour les forces anti-sous-marines (ASM), incluant notamment des plateformes différentes de l’EH101 et des avions de patrouille maritime (MPA). Une lettre d’accompagnement adressée à Charles Powell au 10 Downing Street précisait la mission : « évaluer une force principalement composée de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN); une force axée sur les MPA; ainsi que les mérites respectifs de l’EH101 et de l’hélicoptère américain Seahawk LAMPS III ».

Le rapport soulignait le rôle stratégique de la flotte ASM de la Royal Navy, comprenant « des SSN, des porte-hélicoptères ASM, des frégates Type 23 équipées d’hélicoptères, et des MPA, assistés par des systèmes de surveillance du fond marin et de renseignement ». La doctrine opérationnelle prévoyait que les SSN britanniques et américains patrouillent dans la mer de Barents et sous la calotte polaire pour tracer les sous-marins stratégiques soviétiques, tandis que « les frégates, opérant seules ou avec un porte-hélicoptères ASM, chercheraient les sous-marins dans la mer de Norvège ».

Dans ce dispositif, l’hélicoptère ASM tenait un rôle central. L’étude présentait l’EH101 comme conçu « pour des opérations autonomes à longue distance depuis son navire mère », équipé de « bouées sonar passives et actives, sonar à immersion, radar, dispositifs de guerre électronique et communications sécurisées ». Il pouvait embarquer quatre torpilles et assurer jusqu’à « quatre heures de mission à 50 milles nautiques, ou trois heures à 125 milles nautiques », même si les premiers appareils auraient des capacités moindres en endurance.

Les alternatives furent minutieusement évaluées. Le Sea King était jugé obsolète, avec une vitesse, une maniabilité et une endurance insuffisantes pour opérer depuis les frégates Type 23. Le Super Puma et le NH90 de l’OTAN étaient considérés comme trop petits ou technologiquement immatures. En revanche, le Seahawk américain (LAMPS III) apparaissait comme une alternative crédible et moins coûteuse.

Selon les archives, « LAMPS III est le plus proche de l’EH101 en capacités, mais ne répond pas entièrement aux exigences de la Royal Navy… Le traitement des données radar, sonar et électroniques se fait à bord du navire, ce qui limite la portée opérationnelle effective de l’hélicoptère ».

Les représentants du Trésor restaient sceptiques. Un mémo indiquait que le Seahawk « pourrait être produit par Westlands pour environ 1,1 milliard de livres… soit près de 0,7 milliard de moins que le coût restant à engager pour 50 Merlins ». Un autre commentaire se montrait sans ambiguïté : « C’est une situation déplorable ». Malgré les affirmations du ministère de la Défense selon lesquelles le Seahawk ne pourrait égaler les performances de l’EH101, le Trésor alertait que « le coût pour compenser ce déficit, si cela est possible, pourrait être considérable ».

Les documents révèlent une impasse interservices tendue. Alors que le ministère de la Défense restait attaché au Merlin, d’autres administrations se montraient ouvertement sceptiques. Une note adressée aux membres du comité OD soulignait un fossé : « Le Trésor n’a pas examiné l’analyse opérationnelle justifiant ces MPA supplémentaires ». Un autre document questionnait la pertinence de « payer un surcoût de 360 millions de livres pour un nouveau maître d’œuvre » dans un programme déjà contractuellement engagé.

Le ministre de la Défense de l’époque, Tom King, répondit fermement. Dans une note au comité OD, il défendait que « le document joint souligne clairement l’intérêt de la capacité offerte par l’EH101, opérant depuis les frégates et autres navires conçus pour cela ». Son mémorandum concluait qu’une force centrée sur les sous-marins serait trop coûteuse, et que la confiance exclusive dans les MPA ne constituait pas une « option raisonnable ». En résumé, il affirmait que « l’EH101 représente le meilleur investissement ».

Ce scepticisme persista néanmoins à Downing Street et au Trésor. Une évaluation interne avertissait : « Avant tout engagement supplémentaire majeur, il est nécessaire d’être pleinement convaincu qu’il n’existe pas d’alternative acceptable ». Un autre document envisageait une pause : « Nous pourrions demander des avis complémentaires avant de prendre de nouveaux engagements financiers cet été ».

Finalement, les ministres donnèrent leur accord pour lancer la production des premiers 50 EH101, tout en reportant la décision sur une deuxième tranche de 52 appareils et une éventuelle montée en puissance à la version Mark II. Ce compromis fragile permit à la production de démarrer, mais de justesse.

Les archives révèlent aussi combien la politique industrielle, notamment l’avenir de Westland, était en jeu. L’EH101 était un projet conjoint Royaume-Uni-Italie associant Westland et Agusta. Le Trésor pregunta « s’il était possible de récupérer une partie des fonds mal utilisés auprès des entreprises (Westland et Agusta) et du gouvernement italien », tout en s’interrogeant sur le potentiel des commandes à l’export pour alléger le fardeau des contribuables britanniques.

La désignation d’un maître d’œuvre à 360 millions de livres fut un point critique. Si certains estimaient que cela pourrait rétablir la discipline dans un programme mal géré, d’autres réclamaient « une meilleure clarté sur la valeur ajoutée précise » que cela apporterait.

Ce que ces documents soulignent, c’est que le programme EH101 Merlin a bien failli s’effondrer sous le poids de ses ambitions. Seule une conjonction de nécessité opérationnelle, la pression du ministère de la Défense et l’absence d’alternative viable lui évita l’annulation.

Si les ministres avaient opté pour des économies à court terme, ou si le Seahawk disposait de capacités légèrement supérieures, la Royal Navy aurait pu piloter un hélicoptère américain assemblé sous licence à Yeovil au lieu du Merlin britannique.

Finalement, l’EH101 est devenu l’une des plates-formes aériennes à voilure tournante majeures du Royaume-Uni, avec un succès à l’export sous la désignation AW101. Mais, comme le montrent ces archives, cette réussite s’est jouée à un fil.