Tout a commencé lors d’une réception à Washington, lorsqu’un général de l’Armée de l’air a écouté un alpiniste décrire la vue depuis le sommet de l’Everest — et a décidé que les États-Unis devraient installer un dispositif de surveillance sur un sommet de l’Himalaya.
Cette idée lancée sur un coup de tête est rapidement devenue une opération concrète.
À la fin de l’année dernière, juste avant les fêtes, le New York Times publiait un article de week-end intitulé « Comment la CIA a perdu un dispositif nucléaire ». Le récit revenait sur une mission secrète de la CIA menée en 1965 durant le paroxysme de la guerre froide, en coopération avec le Bureau du renseignement indien.
Les racines de cette aventure, comme souvent dans les affaires d’espionnage, tiennent à une rencontre fortuite lors d’une soirée à Washington. Le général Curtis LeMay, chef d’état-major de l’Armée de l’air américaine, y croisait Barry Bishop, photographe pour le National Geographic et alpiniste chevronné. LeMay écoutait Bishop raconter son ascension de l’Everest et la vue panoramique depuis son sommet, qui s’étendait sur le plateau tibétain et jusqu’en Chine occidentale. Une idée prit forme : un dispositif de surveillance installé sur un pic de l’Himalaya pourrait-il permettre aux États-Unis d’espionner les sites nucléaires chinois ? LeMay consulta la CIA, qui répondit favorablement. Naquit alors l’Opération High Altitude Test.
Cette opération visait à positionner une unité télémétrique SNAP-19C de 56 kilogrammes, alimentée au plutonium, sur le Nanda Devi, deuxième plus haut sommet de l’Himalaya indien. Avec ses près de 7 900 mètres d’altitude, situé dans le district de Chamoli Garhwal, dans l’Uttarakhand, ce sommet isolé et périlleux offrait un point d’observation idéal en territoire indien pour surveiller le programme nucléaire et balistique chinois, né après leur premier essai atomique en octobre 1964.
La CIA s’associa pour cela au Bureau du renseignement indien, alors que l’Inde, bien qu’officiellement non-alignée, renforçait ses liens d’intelligence avec les États-Unis après la guerre frontalière de 1962 contre la Chine. Sous l’administration du Premier ministre Jawaharlal Nehru, New Delhi accepta une aide américaine en matière de sécurité et de renseignement.
La guerre indo-chinoise de 1962 permit l’élargissement et la formalisation de cette coopération. Les agences de renseignement américaines et indiennes avaient pourtant déjà collaboré dans les années 1950, notamment lors d’une campagne secrète de la CIA visant à déstabiliser un gouvernement communiste dans l’État du Kerala, avec le soutien tacite du parti du Congrès au pouvoir à New Delhi. De plus, l’Inde fermait les yeux sur les incursions d’avions de la CIA dans son espace aérien pour appuyer des résistants tibétains. Mais c’est réellement après le conflit avec la Chine que les liens se renforcèrent, avec notamment la création de la Special Frontier Force, basée sur les forces spéciales américaines, pour surveiller les mouvements chinois au Tibet, le déploiement de U-2 américains en Odisha pour la reconnaissance aérienne, ainsi que des campagnes d’information offensives contre la Chine. Une force conjointe de guerre non conventionnelle fut également établie à New Delhi et Hasimara, à proximité du Bhoutan, pour des missions tibétaines. L’opération High Altitude Test bénéficia ainsi du soutien indien, motivé par les préoccupations communes vis-à-vis de la Chine.
À l’automne 1965, l’opération fut lancée, mais rencontra rapidement des difficultés. Une équipe mixte d’alpinistes indiens et américains, dirigée par le capitaine Manmohan Singh Kohli, officier de la marine indienne expérimenté dans les patrouilles de la frontière indo-tibétaine, avait été formée sur le mont McKinley (Denali) en Alaska. Arrivés au Nanda Devi en hélicoptère, ils constataient que la saison d’escalade s’achevait. Le manque d’acclimatation causa des cas de mal aigu des montagnes même parmi les plus aguerris. L’ascension fut très éprouvante : crevasses profondes, ponts de neige fragiles, tempêtes de neige fréquentes. Près du sommet, le mauvais temps força l’équipe de Kohli à redescendre, après avoir dissimulé le dispositif nucléaire, qui n’avait pu être installé.
Plusieurs tentatives pour revenir et récupérer l’appareil échouèrent. Entre 1966 et 1968, au moins trois expéditions n’aboutirent pas. En 1967, une autre mission parvint à installer un capteur sur le Nanda Kot, un sommet voisin de 6 700 mètres, situé à neuf kilomètres au sud-est du Nanda Devi. Cette unité télémetrice, alimentée par des sources solaire et gaz, fonctionna plusieurs mois avant de cesser de transmettre. Elle fut récupérée durant l’été 1968 par une équipe d’alpinistes.
Les inquiétudes grandirent quant aux risques de contamination radioactive dans le bassin himalayen et la rivière Gange, où chaque année des dizaines de millions d’hindous cherchent la purification spirituelle. Le Gange fournit eau potable et irrigation à près de la moitié de la population indienne et irrigue une région clé pour la production alimentaire. Le gouvernement indien lança d’importantes recherches aériennes et terrestres à la recherche de fuites radioactives sans rien déceler. L’eau provenant de la région du Nanda Devi fut testée jusqu’en 1970, et sa qualité suivie ultérieurement : aucune pollution ne fut constatée. Les autorités conclurent que le dispositif perdu avait sans doute été enseveli sous une avalanche ou englouti dans une crevasse.
En 1969, la CIA et le Bureau du renseignement indien menèrent une dernière mission conjointe dans l’Himalaya, installant deux capteurs dans le Ladakh, à 480 km au nord-ouest du Nanda Devi, et dans l’Arunachal Pradesh, à l’extrémité orientale de la chaîne himalayenne, à environ 1 600 km de là. Alimentés par gaz et énergie solaire, ces capteurs, baptisés Opération Gemini, visaient à intercepter les communications chinoises et livrèrent des informations utiles sur les essais de missiles. Avec le développement des satellites de reconnaissance au début des années 1970, ces dispositifs terrestres devinrent obsolètes, signant la fin de ces opérations.
Les détails de l’Opération High Altitude Test et des missions associées sont restés classifiés longtemps, conservés dans les archives de la CIA et au Secrétariat central indien, siège des services de renseignement. Cette discrétion fut percée en 1978 grâce au journaliste Howard Kohn, célèbre pour avoir révélé en 1975 l’affaire Karen Silkwood dans Rolling Stone. Il publia un article intitulé « The Nanda Devi Caper » dans Outlook, déclenchant un séisme dans les cercles officiels à Washington et New Delhi. Bien que son enquête comportât quelques erreurs factuelles — notamment attribuant à tort la gestion de l’opération au Central Bureau of Investigation au lieu du Bureau du renseignement, et suggérant que les Premiers ministres indiens étaient tenus à l’écart par la CIA —, l’article fit grand bruit.
Si l’on ne peut pas encore contredire formellement ces allégations tant que les archives indiennes restent fermées, l’idée que le Bureau du renseignement ait « fait cavalier seul » avec la CIA, sans couverture politique, est peu vraisemblable. Cette version fut d’ailleurs infirmée catégoriquement par le Premier ministre Morarji Desai dans un discours à la chambre basse indienne, le Lok Sabha, le 17 avril 1978. Pour calmer la contestation suscitée par l’article de Kohn, Desai choisit la transparence, allant à l’encontre des recommandations américaines d’éviter tout commentaire sur les questions de renseignement. Il reconnut que l’opération conjointe avec la CIA avait bien été approuvée par le gouvernement indien, qu’un dispositif avait été perdu au Nanda Devi, et que les risques environnementaux liés à cet incident restaient incertains. Il rappela que cette opération secrète avait été autorisée alors que le pays semblait menacé dans son existence par la Chine.
À Washington, l’administration du président Jimmy Carter reconnut que la posture de Desai était globalement correcte. Après avoir conseillé à New Delhi de ne pas s’exprimer publiquement, Robert Goheen, ambassadeur américain en Inde, changea d’avis, estimant que la transparence pouvait apaiser les tensions. La franchise, ou du moins son apparence, de Desai désamorça une crise potentielle entre une opinion publique indienne incrédule et une CIA muette. En confirmant qu’Inde et États-Unis étaient partenaires égalitaires dans l’opération Nanda Devi, Desai coupa l’herbe sous le pied des critiques de gauche en Inde, qui dénonçaient une ingérence injustifiée de la CIA. Par ailleurs, en évitant de faire du renseignement américain un bouc émissaire, contrairement à sa prédécesseure Indira Gandhi, Desai gagna l’estime de Washington. Sous son mandat et celui de Carter, les relations indo-américaines se réchauffèrent profondément, comme en témoignèrent plusieurs accords bilatéraux dans les domaines de l’éducation, du commerce, de l’agriculture et des technologies propres.
En revenant sur l’Opération High Altitude Test en décembre 2025, le New York Times fut critiqué en Inde. Certains commentateurs estimèrent que l’enquête n’apportait rien de nouveau à une histoire déjà bien connue localement, soulignant que des récits plus détaillés existaient déjà, comme le livre Spies in the Himalayas: Secret Missions and Perilous Climbs, co-écrit en 2003 par le capitaine Kohli et l’historien américain Kenneth Conboy. Si cette critique est en partie justifiée, elle omit un aspect essentiel : la capacité souvent limitée d’un pays à revisiter son propre passé en matière de renseignement. Invraisemblable récit de bravoure et d’arrogance de la guerre froide, cette opération a fait l’objet de débats en Inde depuis des décennies mais reste largement méconnue aux États-Unis et en Occident. Sa redécouverte est donc précieuse, offrant des enseignements toujours pertinents pour les décideurs et les professionnels du renseignement.
Dans son roman controversé The Satanic Verses, l’écrivain britannique Salman Rushdie fait dire à un personnage indien bègue, Whisky Sisodia, que la limite de l’imagination anglaise est de ne connaître ses histoires qu’auprès des « autres ». « Leur histoire, observe-t-il, s’est déroulée à l’étranger, alors ils ne savent pas ce que ça veut dire. » Whisky Sisodia soulève un point important : dans le cas de l’affaire Nanda Devi, il convient de saluer le New York Times pour avoir aidé le public américain à sortir de cette limite mentale.
Paul McGarr est enseignant en études du renseignement au King’s College de Londres. Il est l’auteur de deux monographies : The Cold War in South Asia: Britain, the United States and the Indian Subcontinent, 1945-1965 (Cambridge University Press, 2013) et Spying in South Asia: Britain, the United States and India’s Secret Cold War (Cambridge University Press, 2024), qui analyse les interventions des services de renseignement britanniques et américains en Inde post-coloniale.
Crédit image : Michael Scalet via Wikimedia Commons