Face à la douleur du deuil et conscients que les souvenirs s’estompent, certains choisissent de transformer leur peine en tatouages commémoratifs. Mi-thérapie, mi-hommage, ces tatouages sont très répandus dans la communauté militaire et des anciens combattants, chacun d’eux restant unique.
Parfois, il s’agit de portraits. Après la mort de son fils, un Marine de 19 ans décédé dans un accident d’avion en Californie, son père a fait tatouer son visage sur son avant-bras — un emplacement toujours proche, mais facilement dissimulable sous une manche lorsque la douleur de partager devient trop intense.
D’autres fois, ce sont de grandes fresques lumineuses, mais elles peuvent aussi être à peine visibles. Un sergent de l’US Air Force, mort à 26 ans, avait une petite tâche de naissance sur l’avant-bras, à peine plus grande qu’une pièce de 25 cents. Pour lui rendre hommage, sa famille a chacun reçu un tatouage assorti reprenant ce signe distinctif.
Quelques tatouages se limitent à de simples mots. Un mois avant son décès, un Marine envoyait un message à sa mère pour la fête des mères. Celle-ci s’est alors fait tatouer sur le bras les bulles de ce dernier texto — « Happy Mother’s Day, ama » — avec un emoji sourire inclus.
Ces exemples, ainsi que d’autres photos de tatouages commémoratifs, ont été récemment partagés par le Tragedy Assistance Program for Survivors (TAPS), une organisation nationale américaine d’aide aux vétérans et à leurs familles, fondée en 1984. TAPS accompagne ceux qui traversent le deuil à la suite d’un décès dans la communauté militaire. L’organisation met en relation les familles endeuillées avec un réseau national d’entraide et de ressources.
Suite à un appel lancé aux familles et amis pour publier leurs tatouages commémoratifs sur les réseaux sociaux, TAPS a mis en relation un grand nombre d’entre eux avec le média Task & Purpose.
Pour Liz Deakin, vice-présidente aux communications de TAPS, ce projet revêt un caractère à la fois professionnel et personnel. « Je porte un tatouage en hommage à mon père, mon beau-père ainsi qu’à mon grand-père, lieutenant-colonel de l’armée de terre qui s’est suicidé », explique-t-elle. « Partager ces histoires avec ‘Share Your Ink’ reflète parfaitement la mission de TAPS : connecter les survivants et faire en sorte que les héritages de nos proches militaires et anciens combattants ne soient jamais oubliés. »
Voici neuf témoignages issus de toutes les armes, générations et origines, partagés avec l’autorisation des familles souhaitant garder vivante la mémoire de leurs disparus.
Première classe Scott Halliburton, 40 ans
Garde côtière américaine (US Coast Guard)
Décédé le 6 août 2020, Oroville, Californie.
Lauren Buckland (épouse) :
« Vous ne marcherez jamais seul », écrit de la main de mon mari… Ce tatouage commémoratif sur mon pied fut une décision prise sur un coup de tête, la veille du premier anniversaire de sa disparition, en 2021. J’avais apporté les carnets de notes de mon mari qu’il avait conservés depuis l’université, et l’artiste Myke Frigerio et moi-même avons reconstitué l’écriture…
Pour moi, les tatouages commémoratifs sont plus que de l’art — ce sont des hommages durables à ceux que nous avons aimés et perdus. Nous ne sommes jamais loin de ceux qui ont façonné nos cœurs.
Sergent Tristan Bethel, 25 ans
Corps des Marines américain (US Marine Corps)
Décédé le 19 juillet 2016, Miramar Beach, Floride, dans un accident de la circulation.
Robin Bethel (mère) :
« Un cardinal s’est posé au sommet de notre arbre de lilas juste avant son départ. Son empreinte figure sur le tatouage. »
Caporal de 1ère classe Evan Strickland, 19 ans
US Marine Corps
Décédé le 8 juin 2022, mort en service dans le crash d’un MV-22 Osprey près d’El Centro, Californie.
Brett Strickland (père) :
« Je porte une manchette en cours de réalisation, comportant différents éléments pour honorer et me souvenir de mon fils Evan. Le phénix symbolise notre renaissance dans le deuil et la nécessité de continuer à avancer. Un ange représente celui qui veille désormais sur nous, et le portrait [visible sur la photo] est tatoué sur la face intérieure de mon avant-bras — toujours près de moi et dévoilé seulement lorsque je me sens prêt. »
Maître principal Stacey Lin Donoho Meeker, 45 ans
Marine américaine (US Navy)
Décédée le 16 novembre 2016, à la suite d’une longue maladie.
Chris Meeker (époux) :
« Ma femme avait souhaité une inhumation de marin, c’est-à-dire en mer. Respecter son désir signifiait que je n’aurais jamais de tombe à Arlington ni de site mémoriel où me recueillir. »
« Ma femme et moi étions tous deux en activité dans la Marine. Notre lien dépassait notre couple : il était aussi celui qui nous unissait à la mer. Pour la garder près de moi, j’ai dessiné un tatouage de style carte nautique indiquant précisément non seulement sa dernière demeure, mais aussi ses coordonnées exactes. »
« Il me reste un dernier élément à réaliser pour le dixième ‘anniversaire en mer’ en novembre 2026 : un tatouage de calmar ou pieuvre sur le biceps intérieur. Ce sera une figure symbolique de ce qui l’a emportée et du combat que représente une décennie de deuil. »
Caporal de 1ère classe Armando Hernandez, 20 ans
US Marine Corps
Décédé le 29 juin 2021 dans un accident hors service à Okinawa, Japon.
Ana Hernandez (mère) :
« Dernier message reçu à la Fête des Mères, envoyé par mon fils. »
Caporal Noah Gary Huff, 22 ans
US Marine Corps
Décédé le 11 mai 2024, Iwakuni, Japon.
Cheryl Huff (mère) :
« Je n’ai pas su choisir un seul tatouage, alors j’ai opté pour une demi-manchette ! Le ‘I love you mom’ est écrit de la main de Noah sur une lettre de son entraînement de base. La queue de poisson rouge est son propre tatouage. Mon mari et moi étions Marines, et Noah a toujours rêvé de marcher dans nos pas. »
Soldat de première classe Ethan Hertweck, 21 ans
US Marine Corps et Forces armées ukrainiennes
Décédé au combat le 4 décembre 2023, Ukraine.
Leslie Taylor Hertweck (mère) :
« Il avait été libéré avec honneur de l’USMC à un jeune âge en raison d’une maladie sanguine rare que nous n’avions jamais diagnostiquée. Il regrettait de ne pas pouvoir poursuivre une carrière complète dans les Marines. C’était un guerrier dans l’âme, toujours prêt à veiller sur les autres. Il est parti en Ukraine pour défendre les idéaux qui lui avaient été inculqués dès la naissance, en tant qu’Américain et Marine : aider ceux qui ne peuvent se défendre et se battre pour la liberté. »
« J’ai découvert quelques mois après son arrivée en Ukraine qu’il s’était fait tatouer là-bas — son premier et dernier tatouage ! »
« Ce tatouage a permis son identification après sa récupération sur le champ de bataille. J’ai reçu l’appel confirmant sa récupération et son identification 14 mois après son décès. »
Sergent-chef Matthew Merrit Fry, 26 ans
US Air Force
Décédé le 13 mars 2020, Aurora, Colorado. Mort par suicide.
Betty Merritt Fry (mère) :
« Nous nous sommes fait tatouer la tâche de naissance de Matthew sur nos bras ! »
Spécialiste Jason Edens, 22 ans
Armée de terre américaine (US Army)
Décédé le 26 avril 2012, tué au combat en Afghanistan.
Janet Harpool Crane (mère) :
« J’ai terminé une course Ironman le 29 septembre 2019, qui coïncidait aussi avec la journée des mères Gold Star (hommage aux mères de militaires tués en service). Mon tatouage unit cet accomplissement, le fait d’être une Gold Star Mom, et la signature de mon fils, tirée d’une lettre qu’il m’avait écrite lors de son entraînement de base. J’y ai ajouté sa date de naissance et celle de sa mort. »