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Il est concevable que, dans une campagne éclaire, la République populaire de Chine puisse envahir, occuper et annexer de force Taïwan. Une question dominerait alors le débat post-occupation : « Qu’aurait-on pu faire de plus ? » Les réponses évidentes seraient une meilleure intelligence, des exercices plus importants, davantage d’armements. Une réponse moins explorée serait un modèle différent pour le conseil des forces spéciales américaines.

Les États-Unis ont passé des décennies à déployer des équipes militaires en rotation pour former des partenaires étrangers. Cette approche est viable et utile pour des tâches tactiques spécifiques, mais elle est mal adaptée au travail institutionnel, linguistique et politique nécessaire pour aider Taïwan à se préparer à une campagne prolongée contre une force largement supérieure. Le conseil militaire dans une situation aussi complexe et aux conséquences importantes ne peut être traité comme un simple séjour à l’étranger.

Le modèle américain de conseil pour Taïwan doit être repensé, en commençant par les forces spéciales américaines, spécialistes de l’accompagnement des partenaires étrangers. Des organisations d’aviseurs intégrées à long terme peuvent produire des changements institutionnels et des effets stratégiques que les modèles rotatifs ne peuvent atteindre. Pour dissuader efficacement, Taïwan doit démontrer sa capacité à se battre durement et durablement. Au minimum, un noyau d’aviseurs présents en continu améliorerait la capacité de Taïwan à organiser une défense crédible. Au maximum, ce travail pourrait préparer Taïwan à un objectif stratégique plus ambitieux : empêcher une victoire rapide de la Chine et rendre plausible une campagne prolongée et coûteuse.

Les décideurs devraient sérieusement envisager l’approbation d’un petit groupe d’aviseurs durable à Taïwan, calqué sur les principes organisationnels du Détachement A de Berlin durant la Guerre froide. Un tel modèle renforcerait les relations et intégrerait les équipes en rotation en une action cohérente à long terme. L’objectif serait d’améliorer la capacité de Taïwan à combattre seule, avec des partenaires, ou une forme intermédiaire. Ce texte explique en quoi la mission presque oubliée du Détachement A de Berlin est pertinente pour construire une mission de conseil américaine supérieure adaptée à Taïwan.

Qu’était le Détachement Berlin ?

Le Détachement Berlin, officiellement appelé Détachement A (« Det A »), opéra dans la ville occupée et divisée de Berlin de 1956 à 1990. Son noyau comprenait moins de 100 opérateurs des forces spéciales de l’armée américaine envoyés pour deux ans. Berlin était, à bien des égards, comparable à Taïwan aujourd’hui — un centre volatile d’une rivalité entre grandes puissances. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne fut divisée en quatre zones d’occupation qui devinrent l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est. La capitale, Berlin, était une zone d’occupation partagée entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Union soviétique. La configuration géographique et militaire favorisait les Soviétiques. Berlin-Ouest se trouvait à environ 180 kilomètres à l’intérieur de la République démocratique allemande soutenue par Moscou. La ville était en apparence calme, mais restait un des espaces politiques les plus contestés de la Guerre froide.

En 1948, Joseph Staline tenta d’expulser les forces occidentales de Berlin ; l’Occident réagit avec le pont aérien de Berlin de 462 jours pour ravitailler les secteurs occidentaux. En 1961, Nikita Khrouchtchev fit ériger le mur de Berlin.

Au cœur de ce face-à-face militaire et nucléaire, les équipes du Détachement A, en civil et actives opérationnellement, jouaient un rôle discret mais reconnu par les Soviétiques et la Stasi est-allemande. Le Détachement A était une force dite « stay-behind », conçue pour activer des sympathisants anti-communistes, des cellules ou des groupes de résistance afin de ralentir les avancées soviétiques. Ces détachements de 12 hommes n’étaient pas destinés à défendre Berlin depuis des bunkers, ni à mourir héroïquement sous les chenilles de milliers de chars soviétiques. Leur conception opérationnelle visait à saboter l’ennemi pour freiner ses forces d’invasion, puis à créer le chaos dans ses arrières par des partisans anti-communistes.

Malgré un cadre doctrinal peu défini, le Détachement A n’était pas une force anarchique. Ces équipes, soutenues par le Commandement des opérations spéciales américaines, alignaient leur action sur les stratégies et tactiques des forces américaines et alliées. Elles assuraient un large éventail de missions : renseignement de bas niveau, liaison, conseil, guerre non conventionnelle. Elles s’entraînaient notamment à infiltrer des dispositifs nucléaires portables dans les zones derrière les lignes soviétiques. Ces « mini-armes nucléaires », aujourd’hui considérées comme absurdes, témoignent de la nature asymétrique et imprévisible des forces stay-behind, qui visent à perturber et retarder la machine de guerre adverse en injectant de la surprise.

Le problème du conseil militaire en rotation

La politique militaire américaine envers Taïwan s’appuie sur trois piliers. D’abord, améliorer l’autodéfense taiwanaise via des ventes d’armes et de munitions. Ensuite, maintenir une présence navale et aérienne menaçante tout en impliquant les alliés régionaux dans des plans de guerre. Enfin, fournir un soutien « léger » de formation et de conseil pour les forces armées taïwanaises.

Le gouvernement américain communique ouvertement sur ses ventes d’armes à Taïwan et met en avant sa puissance aéronavale capable d’entraver une invasion chinoise. Mais l’action concrète des militaires américains sur l’île est plus discrète. Le Commandement américain du Pacifique reconnaît la coopération en matière de défense mais révèle peu de détails sur l’intensité, la durée, le lieu ou la nature précise des missions américaines.

La politique dite d’« ambiguïté stratégique » des États-Unis envers la défense de Taïwan crée une zone grise de non-commitment. Washington n’a aucun traité l’obligeant à intervenir directement. En pratique, la présence militaire américaine sur l’île est symbolique, sans bases permanentes ni navires de guerre amarrés dans les ports.

Les forces spéciales américaines sont conçues pour opérer dans des environnements hostiles, politiquement sensibles et fermés. Leur spécificité est d’agir « par, avec et à travers » des partenaires, depuis des soldats professionnels jusqu’à des irréguliers villageois. Elles combinent le renseignement et la capacité de frappe du Pentagone avec les partenaires locaux pour amplifier leur effet.

Ce schéma ne garantit pas de progrès immédiat ; il requiert expertise, temps et investissement des deux côtés. Les rotations successives permettent la durabilité, mais freinent le développement d’une véritable expertise régionale. C’est ainsi que se caractérise globalement l’engagement américain à Taïwan aujourd’hui.

Cette posture est délibérée : une force légère est moins ostentatoire, reste flexible et moins provocante. Toutefois, au prix de ces avantages, elle sacrifie l’expertise approfondie et compromet l’objectif de « durcir » la défense de Taïwan, que Washington cherche justement à atteindre.

Comme pour l’Ukraine, cette approche fragile se traduit par des retraits précipités quand la crise éclate. Les États-Unis avaient retiré rapidement leurs forces spéciales d’Ukraine avant l’invasion russe en février 2022, réduisant ainsi le risque d’affrontement direct, mais privant Kiev du soutien le plus précieux.

Washington n’avait pas anticipé l’utilité d’une présence prolongée d’aviseurs dans un conflit prolongé. Pourtant, à mesure que la guerre en Ukraine s’est intensifiée, l’aide américaine — qui a atteint 195 milliards de dollars — aurait grandement bénéficié de la coordination et de la connaissance de terrain que seuls des conseillers sur place peuvent apporter. Cette leçon devrait guider la posture américaine à Taïwan.

Les États-Unis pourraient éviter un affrontement direct à haute intensité avec la Chine dans le détroit de Taïwan. Mais ils chercheront à imposer des coûts à Pékin, que ce soit dans ou hors des zones de conflit actif. Pour cela, il est crucial d’avoir des experts sur place capables d’opérer au sein des systèmes taiwanais et de s’interfacer avec les plateformes conjointes américaines. Une présence conçue pour durer et rester discrète, quitte à se retirer en cas de nécessité.

Il est trop tard pour un « Détachement Ukraine », mais pas pour un « Détachement Taïwan ».

Détachement Taïwan ?

Un noyau permanent d’aviseurs militaires américains pourrait renforcer la dissuasion et, en cas d’échec, aider Taïwan à repousser les forces communistes chinoises. Les rotations continueraient mais graviteront autour d’un collectif intégré d’aviseurs expérimentés. Les forces spéciales seraient le socle, complétées par des efforts similaires d’autres unités. Si les États-Unis veulent soutenir Taïwan de manière crédible tout en évitant de lourdes et provocantes rotations de troupes, cette approche est la suite logique, reposant sur un modèle éprouvé.

Complexifier la théorie de la victoire adverse

Comment le Détachement A contribua-t-il à dissuader les Soviétiques, et quelle leçon en tirer pour contrer une Chine déterminée à envahir Taïwan ? L’idée même d’une guerre prolongée est dissuasive pour tout dirigeant politique ou militaire. Le Détachement A, avec sa maîtrise de l’allemand, ses réseaux clandestins, et ses méthodes derivées de l’Office of Strategic Services de la Seconde Guerre mondiale, envoyait un message clair à Moscou : même en cas de saisie de Berlin-Ouest, les forces d’occupation feraient face à une résistance organisée.

Aux États-Unis, aucun corps d’armée n’est déployé à Taïwan, ni de zone arrière sécurisée, contrairement à l’Europe de l’Ouest durant la Guerre froide. Le calendrier, l’ampleur et la forme d’une réponse américaine restent incertains. Ainsi, les conseillers américains doivent porter une plus grande part de la charge pour créer la dissuasion. Une présence opérationnelle de forces spéciales américaines implantées sur l’île ne remplace pas une armée massive, mais elle est qualifiée et bien positionnée pour appuyer toutes les facettes de la défense taïwanaise, du rejet de l’invasion côtière à la guerre prolongée, à un coût soutenable. Ce petit détachement pourrait faire le lien entre les progrès taiwanais et les concepts et capacités des forces conjointes américaines et alliées, constamment revus.

Le conflit russo-ukrainien a montré que des forces dispersées, techniquement équipées, intégrées à des formations conventionnelles et à une population mobilisée peuvent perturber et réduire une armée d’invasion plus importante. L’avantage de Taïwan, par rapport à la défense de l’Europe de l’Ouest, est que l’Armée populaire de libération doit traverser environ 160 kilomètres de mer agitée et combattre de la plage jusqu’à la montagne. Un débarquement amphibie opposé est l’une des opérations militaires les plus complexes à mener. Taïwan n’a pas à reproduire l’expérience ukrainienne pour que cela influe sur les calculs de Pékin : il suffit de montrer qu’une attaque ne s’arrêterait pas à un simple débarquement, mais pourrait déboucher sur une campagne longue, une résistance continue, des pertes élevées et un contrôle politique incertain.

À lui seul, le Détachement A n’était pas un véritable facteur de dissuasion. Mais ce n’était pas l’objectif. La dissuasion repose sur un mélange de capacités de riposte qui, dans leur ensemble, posent des dilemmes et des risques pour une force d’invasion.

À Berlin, les États-Unis détenaient une capacité de guerre non conventionnelle au sein de forces de garnison puissantes mais numériquement inférieures. À Taïwan, la dissuasion américaine repose sur trois principes : aider Taïwan à se battre sur tous les terrains ; protéger les forces américaines, bases et alliés régionaux au Japon, aux Philippines et en Corée du Sud ; préserver la puissance américaine capable de frapper une force chinoise affaiblie. Cette posture offre un espace politique pour la direction américaine, mais suppose que Taïwan peut imposer des coûts et mener une stratégie de guerre prolongée. Compte tenu des contraintes de la politique américaine, le Détachement Taïwan est le type d’organisation nécessaire pour soutenir cette stratégie.

Bénéfices non exploités

Le Détachement Taïwan offre deux avantages majeurs, soutenus par la recherche.

Premièrement, la continuité des aviseurs sur place est essentielle pour influer profondément sur les stratégies, la structure des forces, les opérations d’information et la mise en œuvre des stratégies de guerre prolongée. Des conseillers qualifiés pourraient aider sur des sujets complexes comme le commandement et le contrôle décentralisés, la transition du combat urbain au combat rural, l’emploi des armes et l’opérationnalisation des réseaux clandestins. Les forces spéciales, les affaires civiles et la guerre psychologique de l’armée américaine sont formées spécifiquement pour ces tâches. Cependant, leur travail ne produira que des résultats modérés s’ils ne sont pas imprégnés de la culture, de la langue et de la logique taïwanaise.

Deuxièmement, ce modèle stimule l’hôte, Taïwan. Plutôt que de recevoir constamment de nouveaux venus nécessitant une phase d’adaptation, les Taiwanais pourraient construire des relations durables avec des conseillers sérieux et expérimentés. Ensemble, ils accumuleraient une mémoire institutionnelle précieuse, évitant de la perdre à chaque rotation.

Taïwan élabore une défense résiliente et globale, préparant à se défendre en assumant l’absence probable d’un soutien extérieur. Elle explore comment mobiliser sa population pour empêcher la consolidation d’un contrôle chinois en cas de saisie hostile. Si les conseillers américains doivent soutenir cette composante délicate, cette préparation doit se faire en temps de paix, et non en période de crise. Cela requiert un soutien dans de multiples domaines : conseil aux partenaires taïwanais, renforcement des réseaux capteurs-tireurs, soutien à la résilience citoyenne et aux structures de résistance. L’intégration de ces capacités renforcerait la crédibilité des efforts de conseil à influer sur les calculs de Pékin.

Cette vision est étayée par les travaux de chercheurs comme Frank K. Sobchak, Alexandra Chinchilla, Alexander Noyes, Kyle Atwell, et Jahara Matisek. Même si leurs études portent sur des cas différents, leur littérature révèle des constats récurrents : 1) un conseil efficace doit intervenir au niveau institutionnel, pas seulement tactique; 2) une approche adaptée, durable et à long terme produit des résultats plus durables; 3) considérer le conseil comme une spécialité professionnelle à part entière maximise son impact. Dans son ouvrage Training for Victory: U.S. Special Forces Advisory Missions from El Salvador to Afghanistan (2024), Sobchak affirme que « la constance dans l’appariement des conseillers aide à créer des partenaires combatifs efficaces ».

Arguments contraires

Trop petit. Certains argueront qu’une force de conseil américaine de petite taille ne suffit pas à durcir Taïwan. L’histoire montre le contraire. Quand les efforts de conseil à empreinte réduite s’accompagnent de partenaires engagés et compétents et sont alignés sur les forces et institutions hôtes adéquates, les chances de succès durable augmentent. Ces réussites sont souvent discrètes. Par exemple, les forces spéciales philippines témoignent de décennies de coopération américaine. Dans les années 2000, la formation aux forces spéciales de nouveaux partenaires de l’OTAN en Europe de l’Est a abouti à une capacité multinationale régionale. Plus récemment, les modestes investissements américains en Ukraine de 2015 à 2022 ont donné un retour sur investissement significatif.

Préparation des forces. D’autres souligneront l’importance des rotations pour préserver la préparation des forces : prévoir, gérer les temps de déploiement, garder les unités entraînées au combat en métropole. Ces aspects sont essentiels, mais ne doivent pas supplanter les avantages qualitatifs d’un noyau stationné sur la ligne de front stratégique majeure actuelle. Le Détachement Taïwan valorise l’effort au point de friction plutôt que les critères généraux de disponibilité.

Trop provocateur. Est-ce que Dé­tachement Taïwan serait perçu comme une provocation par la Chine ? Ce changement reflète une continuité dans la présence et la persistance, non une augmentation d’effectifs. Moins de renouvellement de personnel signifie moins de visibilité, donc moins de provocation. Cette réorganisation reprend un modèle existant sans augmentation de capacité de combat. Si la Chine interprète cela comme une provocation, ce sera un signal important pour les stratèges américains quant aux craintes ou intentions de Pékin.

Particularisme vs Universalité

La stratégie et la pratique qui ont remporté la Guerre froide contre l’URSS furent un travail collectif de quarante ans. Mais George F. Kennan, diplomate et expert de l’Union soviétique, fit la plus grande contribution. Il soutenait que la masse ne pouvait pas être appliquée partout, mais que les ressources américaines devaient être déployées là où elles comptaient. Kennan prônait des modèles sur mesure adaptés aux problèmes régionaux, conditions locales et détails apparemment mineurs mais majeurs. Les efforts de conseil des forces spéciales américaines — composante essentielle de la dissuasion — appellent à ce particularisme. Le Détachement Taïwan est l’application concrète de ce principe.

Des organisations de conseil pleinement intégrées et établies à long terme amélioreraient significativement le rôle des États-Unis dans la dissuasion contre une agression à Taïwan. Cette proposition vise la qualité et la continuité, non la masse militaire. Elle respecte les leçons tirées des expériences de conseil efficaces et exploite les attributs uniques des forces spéciales américaines. Le Détachement Taïwan offre à Washington une option militaire qui durcit Taïwan tout en respectant les limites politiques et les craintes d’escalade.