Après les frappes d’Israël visant les installations nucléaires iraniennes, les justifications officielles de cette opération ont suscité un certain scepticisme. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a en effet une longue histoire d’alertes répétées sur la « menace imminente » posée par le programme nucléaire iranien. Récemment, alors qu’Israël présentait aux États-Unis des preuves supposées d’une accélération iranienne vers la bombe, les responsables américains se sont montrés peu convaincus.
Pourtant, la question centrale demeure : pourquoi l’Iran produirait-il de grandes quantités d’uranium fortement enrichi, proche du seuil « armement » à 90 % d’uranium-235, si ce n’est pour fabriquer des armes nucléaires ? Les États occidentaux insistent sur le caractère inhabituel d’un enrichissement à 60 %, niveau très élevé, pour un pays sans arsenal nucléaire et sans justification civile crédible. Le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), soulignant une nouvelle augmentation importante de matériaux fissiles sensibles et les manquements iraniens en matière de transparence, semble confirmer cette trajectoire. De nombreux observateurs y ont vu la preuve d’une volonté iranienne d’acquérir l’arme nucléaire, ne tardant plus désormais à y parvenir.
Cependant, tous les éléments disponibles montrent une réalité plus complexe. Plutôt qu’un désir immédiat de posséder des armes, l’accumulation d’uranium enrichi par Téhéran semble relever d’une stratégie de pression dans les négociations avec Washington. Face à la perspective cette année du rétablissement des sanctions dites « snapback » et d’un isolement stratégique accru, accélérer l’enrichissement et devenir un « État latent » pourrait constituer un pari sur le levier diplomatique. Mais l’Iran a peut-être surestimé sa marge de manœuvre, se retrouvant désormais dans une impasse face à son approche coercitive.
Une voie vers un arsenal latent
Depuis le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018, l’Iran se retrouve face à des options limitées. Il pouvait choisir de dénoncer la violation américaine tout en respectant ses engagements, mais cela le ferait paraître faible sur la scène internationale et ne soulagerait pas l’économie frappée par les sanctions. Ou bien maintenir les limites d’enrichissement en espérant que les autres signataires (Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie, Chine) amortissent la pression américaine, option suivie jusqu’en 2019.
Mais aucune de ces stratégies n’a fait fléchir Washington, qui poursuivait sa politique de « pression maximale ». Les mesures européennes, comme le dispositif de paiement spécial, ont été neutralisées par les sanctions secondaires américaines pesant sur les partenaires internationaux. Privé de levier, l’Iran a commencé à violer progressivement les restrictions, enrichissant légèrement au-delà de 3,67 %, accumulant plus d’uranium que permis, et installant des centrifugeuses plus avancées.
Après l’échec des mesures graduelles, Téhéran a franchi un palier en visant la capacité de devenir un « État seuil » ou « latent », capable de produire en un temps réduit des armes nucléaires sans en posséder immédiatement. L’objectif était de contraindre les États-Unis à revenir à l’accord ou à négocier un nouvel accord. Cette stratégie de latence s’est traduite dès 2021 par un enrichissement à 20 % puis 60 %, avec une montée en puissance progressive des stocks ensuite. Certains responsables iraniens ont d’ailleurs assumé ce plan, affirmant posséder tous les « composants et technologies » nécessaires à la fabrication d’une arme nucléaire.
L’année cruciale
Comme le souligne Tristan Volpe, les États latent-nucléaires sont confrontés à un dilemme de crédibilité : démontrer une capacité de fabrication rapide d’armes nucléaires tout en montrant une retenue suffisante pour revenir sur le programme si leurs revendications sont satisfaites. Les exemples historiques du Japon, de la Corée du Sud ou de la Corée du Nord illustrent l’importance de trouver un équilibre selon cette « zone optimale » pour que la diplomatie coercitive fonctionne.
En 2025, cet équilibre est devenu d’autant plus urgent pour l’Iran : l’accord nucléaire fêtait ses dix ans, les restrictions allaient tomber, et les États signataires pouvaient activer la procédure de « snapback » pour réimposer les sanctions si Téhéran ne respectait pas ses obligations. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont prévenu qu’ils utiliseraient cette procédure en l’absence d’un nouvel accord ou d’un retour à la conformité.
Cette perspective était intolérable pour l’Iran, qui malgré les impacts économiques limités, craignait une légitimation renouvelée des sanctions occidentales et un isolement diplomatique accru. Cette menace ravivait aussi les tensions internes dans une économie fragile, avec des risques de protestations et contestations du régime. De plus, le « snapback » aurait pu servir de prétexte à une action militaire israélienne, ce qui a sans doute retardé une intervention prévue en 2024.
Face à ce contexte, l’Iran devait choisir : céder pour calmer les Européens mais sacrifier son image de résistance, ou continuer à monter en puissance dans sa capacité nucléaire latente. Cette dernière option visait à faire pression sur Washington pour obtenir un accord favorable et à créer une « assurance » stratégique pour pouvoir rapidement militariser son uranium si la situation se dégradait. Il voulait aussi que ce seuil nucléaire agisse comme une dissuasion sans arme effectives, menaçant toute attaque militaire de provoquer une escalade rapide.
Pris entre le marteau et l’enclume
Sur le plan de la détermination, l’Iran a accru ses stocks d’uranium enrichi à 60 % à plus de 400 kg, soit assez pour produire environ neuf armes nucléaires s’il portait l’enrichissement à 90 %. L’opération de passage à ce degré d’enrichissement serait réalisable en trois semaines dans l’usine de Fordow, avec un temps de « breakout » estimé à deux ou trois jours. Parallèlement, les inquiétudes grandissaient sur des enrichissements potentiels à des niveaux encore plus élevés, la dissimulation de centrifugeuses non déclarées, l’usage de simulations informatiques à des fins militaires, et une opacité accrue sur certaines installations nucléaires non déclarées.
Côté retenue, l’Iran estimait sincèrement signaler sa volonté d’arrêter ce programme en échange du lever des sanctions américaines et de la garantie de pouvoir enrichir faiblement pour des usages civils. Selon des sources des négociations avec l’émissaire américain Steve Witkoff, l’Iran acceptait même des contrôles stricts et le retour aux termes initiaux de l’accord de 2015, avec l’élimination des stocks d’uranium enrichi à haute concentration et le démontage des centrifugeuses excédentaires.
Les États-Unis auraient pu prolonger certains accords au-delà de leur durée prévue afin de présenter un accord renforcé, satisfaisant à la fois leurs exigences de sécurité et l’Iran. Plusieurs rapports font état d’un accord préliminaire favorable à un enrichissement modéré. Mais sous la pression de Netanyahu et des factions les plus dures aux États-Unis, la politique américaine a fait volte-face, réclamant un arrêt complet de l’enrichissement, ce que Téhéran a toujours refusé.
Tout semble indiquer que l’approche iranienne aux négociations était authentique et qu’un accord était envisageable si Washington avait fait un pas en arrière. L’Iran s’était même montré prêt à envisager une coopération régionale sur l’enrichissement, une piste potentielle pour résoudre la crise. Dans ce contexte, il aurait été contre-productif pour l’Iran de franchir le seuil nucléaire et d’entamer une véritable militarisation, ce qui aurait entraîné le rétablissement immédiat des sanctions multilatérales, une aggravation de son isolement régional et mondial, et la rupture des normes internationales, notamment du Traité de non-prolifération.
Surtout, il est peu probable qu’Iran parvienne à fabriquer une arme nucléaire opérationnelle avant d’être détecté par Israël ou les États-Unis. Le processus entre le lancement de la militarisation et la constitution d’un arsenal crédible est périlleux et expose le régime à des risques considérables. Si la priorité absolue du régime est sa survie, se précipiter vers la bombe dans ce contexte de négociations aurait d’énormes coûts sans bénéfices évidents.
L’échec iranien
Avec le recul, l’Iran a manqué cette zone « juste » d’équilibre entre fermeté et modération dans sa stratégie coercitive. Il a aussi sous-estimé la détermination israélienne à frapper, et à convaincre l’administration Trump de l’appuyer même en cours de discussions.
Cependant, les frappes israélo-américaines n’ont probablement pas détruit la capacité nucléaire latente iranienne. L’Iran conserverait des stocks d’uranium enrichi à 60 % initialement stockés près d’Ispahan, dont la localisation actuelle est inconnue. Même si toutes les centrifugeuses de Natanz et Fordow ont été détruites, le pays disposerait d’équipements cachés et de capacités de production en sous-sol, notamment dans des complexes souterrains comme Kolang Gaz La.
Après l’échec de sa stratégie de pression, l’Iran dispose de peu d’options. Accepter la demande américaine d’arrêt total de l’enrichissement reviendrait à reconnaître une défaite stratégique, ce qui fragiliserait son régime. Continuer d’appuyer sur la latence nucléaire comme levier s’avère désormais risqué, Washington et Tel-Aviv refusant tout enrichissement iranien afin de justifier les frappes.
Malheureusement, ces événements risquent d’encourager les faucons iraniens qui prôneront la sortie de la latence pour franchir « le Rubicon nucléaire », à l’instar de la Corée du Nord dans les années 2000. La récente suspension par Téhéran de sa coopération avec l’AIEA pourrait être une manoeuvre de négociation, mais elle pourrait aussi faciliter des activités clandestines en direction de la militarisation. Si cela se produit, 2025 marquera non seulement l’échec de la stratégie coercitive iranienne mais aussi un tournant vers l’émergence d’un nouveau membre nucléaire, changeant profondément la dynamique régionale et internationale.
Michal Smetana, professeur associé à l’Université Charles et directeur du Peace Research Center Prague, est un expert reconnu en armement nucléaire. Il est l’auteur de l’ouvrage Nuclear Deviance.