Après la frappe d’Israël sur les installations nucléaires iraniennes, il y avait de bonnes raisons de se montrer sceptique quant à la justification officielle de cette opération. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a en effet une longue habitude de tirer la sonnette d’alarme sur la prétendue « menace imminente » que représenterait le programme nucléaire iranien. Récemment, lorsque Israël a présenté aux États-Unis ce qui était censé être de nouvelles preuves d’une course accélérée de l’Iran vers la bombe, les responsables américains se sont montrés peu convaincus.
Cependant, les doutes de certains ont dû faire face à une question centrale : pourquoi l’Iran produirait-il récemment d’importants stocks d’uranium hautement enrichi, sinon pour se doter d’armes nucléaires ? Comme les représentants des pays occidentaux le répètent, un enrichissement d’uranium à 60 % en isotope U-235 — proche des 90 % requis pour un usage militaire — est inhabituel pour un pays sans arsenal nucléaire et sans justification civile crédible. Après le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui a mis en lumière une augmentation spectaculaire de la production de matériaux fissiles sensibles et soulevé de nombreuses préoccupations sur le manque de transparence iranien, de nombreux observateurs ont fait le constat simple : Téhéran est sans doute engagé dans une quête pour acquérir l’arme nucléaire, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il n’y parvienne.
Toutefois, les éléments disponibles suggèrent une réalité plus complexe. Plutôt que le signe d’une intention immédiate de fabriquer une arme, la décision iranienne d’accumuler de l’uranium hautement enrichi pourrait s’interpréter comme une manœuvre de pression dans les négociations avec les États-Unis. Cette situation est devenue particulièrement urgente en 2025 : sans un nouvel accord, l’Iran risquait le rétablissement rapide des sanctions dites « snapback » et une dégradation de sa position stratégique. En accélérant son enrichissement et en se plaçant de facto en « État nucléaire latent », Téhéran a peut-être surestimé sa stratégie, se retrouvant aujourd’hui avec peu d’options face à l’échec de sa politique de coercition.
La voie vers un arsenal latent
Après le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 sous la présidence de Donald Trump, Téhéran disposait de peu de réponses possibles. L’une d’elles aurait été de condamner la violation américaine tout en continuant de respecter ses engagements — une posture aux risques à court terme limités mais qui aurait laissé le régime affaibli sur le long terme, tandis que son économie restait étranglée par les sanctions américaines.
L’autre option, jusqu’au début 2019, était de rester dans les limites d’enrichissement fixées par l’accord et d’espérer que les autres signataires (Royaume-Uni, France, Allemagne, Russie, Chine) compensent la pression américaine. Mais face à la politique dite de « pression maximale » de Washington et l’introduction de sanctions secondaires contre les partenaires commerciaux, cette stratégie n’a pas fonctionné.
Privé de leviers, l’Iran a commencé à violer progressivement les restrictions, enrichissant légèrement au-delà de 3,67 % et augmentant ses stocks d’uranium faiblement enrichi. Lorsque les mesures progressives n’ont pas forcé un changement de position américain, Téhéran a franchi un cap en enrichissant à des degrés permettant de devenir un État « seuil » ou « latent ». Un État qui ne possède pas l’arme nucléaire, mais dispose de la capacité technologique à la produire rapidement. C’était, probablement, un coup de poker destiné à faire pression sur Washington pour renouer avec un accord ou en négocier un nouveau.
Les premières démarches vers cette latence nucléaire datent de 2021, quand l’Iran a commencé à enrichir à 20 % puis 60 %, augmentant sensiblement ses stocks de ce dernier niveau en 2022, 2023, et 2024. Certains responsables iraniens n’ont pas hésité à afficher cette stratégie, comme l’ancien chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique l’expliquant en 2024 : « Nous possédons toutes les composantes scientifiques et technologiques nucléaires… C’est comme avoir toutes les pièces pour construire une voiture. »
L’année critique
Comme l’a développé Tristan Volpe, les puissances latentes font face à un dilemme de crédibilité : d’un côté, elles doivent démontrer une capacité suffisante pour fabriquer rapidement des armes nucléaires, de l’autre, elles doivent faire preuve de retenue pour convaincre que ce programme peut être limité ou abandonné si leurs demandes sont satisfaites. Les études historiques sur le Japon, la Corée du Sud et la Corée du Nord soulignent l’importance de trouver ce « juste équilibre » afin que la diplomatie coercitive d’un État latent réussisse.
En 2025, l’Iran a ressenti une urgence croissante. Octobre marquait les dix ans de l’accord nucléaire, et de nombreuses restrictions allaient tomber. C’est aussi la date butoir pour que les signataires activent le mécanisme de « snapback » pour réimposer les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU si Téhéran ne respectait pas ses obligations. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont déjà indiqué qu’ils utiliseraient cette option sans un nouvel accord ou un retour au respect des engagements.
Cet aboutissement, que l’Iran voulait éviter à tout prix, aurait rétabli la légitimité multilatérale des sanctions occidentales et isolé encore davantage le pays. L’économie iranienne, déjà confrontée à une faible croissance et une forte inflation, en aurait pâti, augmentant les risques d’instabilité interne et de contestation politique. Ces sanctions auraient aussi pu être un prétexte pour une action militaire israélienne, qui, sans la pression du président Biden, aurait probablement frappé les installations nucléaires iraniennes en 2024.
Face à ce dilemme, Téhéran devait choisir. Reculer aurait sans doute apaisé les Européens, mais porté atteinte à l’image de défi du régime et n’aurait pas levé le poids des sanctions américaines. L’option d’avancer vers la latence nucléaire semblait donc plus attractive — et plus risquée. Elle aurait imposé à Washington un sentiment d’urgence pour conclure un accord et aurait constitué un « assurance » en matière de sécurité, laissant la possibilité de l’arme nucléaire en cas de menace existentielle. Iran pouvait aussi penser que franchir ce seuil servirait de « dissuasion sans arme » contre une attaque étrangère, signalant que toute action militaire pourrait mener à une arme effective dans un délai très court.
Pris dans une impasse
Côté résolution, l’Iran a considérablement augmenté ses stocks d’uranium enrichi à 60 %, dépassant 400 kilogrammes, soit une hausse de près de 134 kg en trois mois. Ce volume pourrait suffire à produire environ neuf armes nucléaires si enrichi à 90 % en environ trois semaines dans l’usine de Fordow. Le temps de « rupture » (breakout time) est ainsi estimé à seulement deux ou trois jours. Cette progression s’accompagne d’inquiétudes sur des enrichissements potentiellement plus élevés, le stockage non déclaré de centrifugeuses, des simulations informatiques pouvant servir à la fabrication d’une bombe, ainsi que d’un manque de transparence sur plusieurs sites.
Côté retenue, Téhéran croyait signaler une disposition suffisante à revenir en arrière si les demandes essentielles étaient satisfaites. Ces demandes concernent principalement la levée des sanctions américaines et le maintien d’un enrichissement civil à faible dose (3,67 %). Lors des derniers pourparlers avec l’envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff, l’Iran aurait accepté un nouveau monitoring strict, incluant le protocole additionnel, et de réduire ses capacités d’enrichissement à celles de l’accord de 2015, avec exportation de ses stocks sensibles et désinstallation d’excès de centrifugeuses.
Il est plausible que les États-Unis auraient pu négocier des échéances plus longues que la clause d’expiration de l’accord initial, ce qui aurait permis à Trump de revendiquer une victoire diplomatique majeure pour un second mandat. Plusieurs sources indiquent que Witkoff était favorable à un accord permettant un enrichissement à faible niveau. Mais face aux pressions des partisans d’une ligne dure américaine et israélienne, l’administration Trump est revenue sur sa position, exigeant un enrichissement nul, une limite que l’Iran refusait de franchir.
Toutes les indications montrent que l’Iran a mené une négociation sérieuse, avec une forte probabilité d’accord en juin 2025 sans la fixation du zéro enrichissement. Téhéran avait même proposé un consortium régional pour l’enrichissement, un compromis potentiel. Dans ce contexte, il aurait été contre-productif pour l’Iran de passer brutalement à la fabrication d’armes nucléaires : cela aurait immédiatement déclenché le rétablissement des sanctions multilatérales, menaçant la stabilité intérieure et les relations diplomatiques, tout en sabotant le régime international de non-prolifération.
Plus important encore, il est loin d’être certain qu’Iran puisse fabriquer une arme nucléaire pleinement opérationnelle sans être détecté par Israël ou les États-Unis. Il existe une fenêtre dangereuse entre le lancement du processus de militarisation et la constitution d’un arsenal crédible capable de décourager toute frappe préventive. Si l’objectif premier du régime théocratique iranien est sa survie, se précipiter pour obtenir la bombe dans ce contexte représenterait des risques très élevés pour des bénéfices stratégiques incertains.
L’échec iranien
Avec le recul, l’Iran semble avoir manqué cette zone critique entre détermination et retenue dans sa stratégie coercitive. Plus encore, il a sous-estimé la détermination d’Israël à frapper et sa capacité à convaincre l’administration Trump de soutenir une opération militaire, même alors que les négociations étaient en cours.
Il est probable que les frappes israélo-américaines n’aient fait que repousser l’Iran sur l’échelle de la latence nucléaire sans détruire sa capacité nucléaire latente. Le point clé est que Téhéran possède probablement encore des stocks d’uranium enrichi à 60 % conservés dans une installation près d’Ispahan, dont la localisation est désormais inconnue. Même si les centrifugeuses de Natanz et Fordow ont été détruites, il est possible que d’autres centrifugeuses soient cachées ou que de nouvelles soient fabriquées à partir de composants en stock. De même, l’installation de conversion, qui aurait servi à transformer l’uranium hexafluorure en métal pour une bombe, a probablement été détruite, mais une capacité de repli inconnue pourrait exister. L’Iran dispose d’un vaste réseau de tunnels souterrains utilisables pour des activités liées à l’arme nucléaire, notamment le complexe profondément enfoui de Kolang Gaz La près de Natanz.
Face à cet échec de sa stratégie pour contraindre Washington à un nouvel accord, l’Iran se trouve avec peu d’options favorables. Accepter la proposition de zéro enrichissement serait reconnaître une défaite stratégique, une humiliation pour les élites iraniennes qui fragiliserait le régime à long terme. Par ailleurs, miser sur la latence nucléaire comme levier coercitif vis-à-vis des États-Unis paraît désormais peu judicieux : l’équilibre des forces s’est déplacé, et il est hautement improbable que Washington (et Israël) acceptent désormais aucun enrichissement, sous peine d’invalider la justification des frappes récentes.
Malheureusement, cela risque de renforcer les faucons iraniens, qui invoqueront l’échec du « hedging » et plaideront pour franchir le Rubicon nucléaire, à l’instar de la Corée du Nord dans les années 2000. La récente suspension par l’Iran de sa coopération avec l’AIEA pourrait être une nouvelle cartouche dans le bras de négociation, mais la fin des inspections pourrait aussi faciliter des activités clandestines vers une militarisation. Si c’est le cas, 2025 sera inscrit dans l’histoire non seulement comme l’année de l’échec de la stratégie coercitive iranienne, mais aussi comme celle d’un abandon des solutions diplomatiques au profit d’une intervention militaire qui, finalement, conduira à voir émerger un dixième État doté de l’arme nucléaire.
Michal Smetana, professeur associé à l’Université Charles et directeur du Centre de recherche sur la paix de Prague, est un expert reconnu des questions nucléaires. Il est l’auteur de Nuclear Deviance.