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Le livre de Ram Madhav, Le Nouveau Monde, propose une analyse ambitieuse de l’Inde et de l’ordre mondial actuel. S’appuyant sur l’histoire, l’ouvrage explique les origines du système international contemporain et l’émergence d’un monde multipolaire. Il fixe un objectif ambitieux : faire de l’Inde une puissance mondiale à part entière.

Dans un contexte mondial en pleine mutation, notamment sous l’effet des politiques menées par le président américain Donald Trump, les structures et institutions héritées de la Seconde Guerre mondiale évoluent à un rythme accéléré. L’Inde, qui possède l’une des économies les plus dynamiques au monde, fait face à des défis majeurs, non seulement liés à l’essor de la Chine, mais également à un voisinage immédiat qui tend à s’éloigner au fil du temps.

« Malgré tous ces efforts, le voisinage de l’Inde demeure un enjeu complexe pour l’élite stratégique du pays. L’influence grandissante de la Chine, conjuguée à la tendance des dirigeants régionaux à jouer sur les deux tableaux, met à l’épreuve la détermination de l’Inde à s’imposer comme puissance régionale. Certains experts stratégiques suggèrent même que l’Inde devrait élargir son horizon au-delà de l’Asie du Sud, considérée dans la pensée stratégique contemporaine indienne comme un territoire, au mieux, limité, et au pire, une contrainte », souligne Madhav.

Il poursuit : « Il y a peu d’intérêt pour l’Inde à déployer des ressources afin de retrouver une primauté exclusive ou de contenir la Chine dans une zone où elle est géopolitiquement plus faible et quelque peu limitée. Bien que les inquiétudes de New Delhi face à la montée en puissance de Pékin soient compréhensibles, les tentatives effrénées de reconquérir l’Asie du Sud ou de rivaliser avec la Chine pour la domination régionale sont condamnées à l’échec. Une autre option serait de coopérer avec la Chine dans la région, comme le souhaitent nombre des voisins de l’Inde, mais il est probable que tôt ou tard, une Chine ambitieuse et agressive cherchera à reléguer l’Inde au rang de puissance secondaire en Asie du Sud. »

Il est toutefois évident que l’Inde ne peut et ne doit pas adopter une vision aussi radicale de son voisinage immédiat, non seulement pour des raisons géostratégiques, mais aussi en raison des liens profondément enracinés, tant géoculturels que civilisationnels, qu’elle entretient avec les populations de la région. La plupart des voisins de l’Inde sont des cousins civilisationnels partageant des connexions historiques qui resteront à jamais vivaces dans la mémoire collective. L’Inde devrait s’appuyer sur ce sentiment naturel de fraternité pour bâtir une coalition régionale forte, fondée sur le principe d’égalité souveraine et de fraternité civilisationnelle », écrit Madhav. Si les deux premiers paragraphes identifient avec justesse les défis auxquels l’Inde est confrontée dans son espace proche, le dernier, qui mise sur la fraternité civilisationnelle pour orienter la politique régionale indienne, soulève des interrogations. En effet, le monde d’aujourd’hui est davantage façonné par les réalités économiques que par une nostalgie des passés communs.

Madhav aborde également les relations avec la Chine, les États-Unis, ainsi que des sujets d’actualité comme le changement climatique, largement débattus sur la scène internationale. Les derniers chapitres sont consacrés à dix recommandations que l’Inde devrait suivre pour devenir un acteur majeur et un « contributeur significatif à la construction du nouvel ordre mondial ». Parmi ces recommandations figurent notamment l’abandon d’un certain romantisme politique, la priorité à la croissance économique, le renforcement de l’éducation et de la recherche, ainsi que la consolidation d’un voisinage stable. Ces propositions sont intéressantes d’un point de vue académique, mais elles manquent de cadres politiques concrets.

« Aujourd’hui, le monde est marqué par de nombreuses organisations régionales minilatérales. L’Inde en est membre, en plus d’être le membre fondateur de deux d’entre elles : la SAARC et la BIMSTEC. Son appartenance à d’autres organisations telles que l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), les BRICS, ou l’IORA, ainsi qu’à des coalitions régionales comme le Quad, la place au cœur du multilatéralisme régional. Cependant, pour émerger en tant que puissance régionale, l’Inde doit bâtir un multilatéralisme fonctionnel où elle tient les rênes, au lieu d’être un simple « participant de plus ». La région de l’océan Indien est naturellement celle où l’Inde doit s’efforcer de construire une coalition de nations partageant les mêmes vues pour le XXIe siècle », souligne l’auteur.

À l’heure actuelle, la SAARC est pratiquement inactive. Le Premier ministre Narendra Modi a récemment participé au sommet des BRICS au Brésil, sans la présence des dirigeants chinois et russe. Certains avancent même que l’Inde devrait se retirer des BRICS et de l’OCS, jugées trop influencées par Pékin, au détriment des intérêts indiens. Au final, le constat est clair : le monde et l’ordre mondial des dernières décennies évoluent rapidement. L’Inde doit et doit pouvoir affirmer sa place légitime dans ce nouvel ordre en construction. C’est là que réside la force de l’ouvrage, qui offre une lecture stimulante. Toutefois, le principal écueil demeure l’absence d’un cadre politique clair et d’une stratégie définie pour concrétiser cette ambition.