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Malgré les tensions provoquées par le lancement du partenariat AUKUS sur la relation franco-américaine, la France conserve des intérêts stratégiques profonds et durables dans la région indo-pacifique. Trois ans après la parution d’une analyse approfondie, Gesine Weber et Edgar Tam réévaluent l’impact d’AUKUS et le rôle que la France peut encore jouer dans ce théâtre géopolitique majeur.

Dans votre article de 2022 intitulé « Moving on After AUKUS: Working with France in the Indo-Pacific », vous avanciez que le lancement d’AUKUS avait éclipsé la stratégie indo-pacifique de l’Union européenne, en partie portée par la France. Retournant sur ce point, diriez-vous que ce calendrier était une simple coïncidence ou le reflet de malentendus stratégiques profonds de Washington concernant les priorités européennes dans la région ?

Il s’agit moins d’erreurs stratégiques que de malentendus. L’annonce d’AUKUS est intervenue dans un contexte post-Brexit où les Européens accordaient une attention stratégique accrue à l’Indo-Pacifique. Mais surtout, elle a révélé une méconnaissance profonde de la position et de l’approche françaises dans la région. Historiquement, Paris a consacré davantage de temps et d’attention à cette zone que n’importe quel autre État européen, notamment depuis le discours phare d’Emmanuel Macron à Garden Island en 2018, et dispose également d’une présence territoriale significative dans la zone. AUKUS a posé problème sur deux points majeurs : non seulement ce partenariat a mis à mal l’un des piliers de la stratégie française, à savoir la coopération bilatérale avec l’Australie, mais il a également détourné l’attention politique du lancement de la Stratégie de coopération de l’Union européenne pour l’Indo-Pacifique, que la France avait activement soutenue. Quatre ans après l’avènement d’AUKUS, il est difficile de sous-estimer à quel point ce pacte, ainsi que l’absence quasi totale de coordination entre Washington et Paris, ont bouleversé les diplomates français et provoqué une crise transatlantique majeure. Nous pensons que Washington n’a pas pleinement mesuré l’impact d’AUKUS en tant qu’élément délibérément perçu comme marginalisant les approches françaises et européennes dans la région.

Pour autant, notre analyse souligne que la France joue un rôle affirmé et robuste dans la sécurité indo-pacifique, notamment comparée à d’autres grandes puissances européennes. Des initiatives telles que la loi de 2023, qui appelle à défendre la liberté de navigation, ainsi que l’accord d’amélioration des frégates classe Lafayette destinées à Taïwan, témoignent de l’engagement français en faveur de la stabilité et de la sécurité dans la région.

Vous évoquez également la perception française d’elle-même en tant que puissance équilibrante capable de dialoguer à la fois avec ses partenaires et leurs adversaires, ce qui semble irriter Washington. Comment les alliés démocratiques pourraient-ils gérer cette tension entre alignement stratégique et souplesse diplomatique face à des concurrents tels que la Chine ?

Il est important de préciser que lorsque la France parle de « puissance d’équilibre » dans la région, cela ne signifie jamais une stricte neutralité. Aucun allié européen des États-Unis ne doute que le rapprochement avec Washington prime largement sur celui avec Pékin, même si cette relation est aujourd’hui mise à l’épreuve. Les alliés américains dans l’Indo-Pacifique doivent trouver un équilibre délicat : Washington peut exercer des pressions croissantes pour obtenir un alignement stratégique, mais cela ne correspond pas toujours aux intérêts de ces alliés et pourrait les exposer à des représailles chinoises.

Une rupture totale avec la Chine ne serait pas souhaitable pour la majorité des alliés européens, qui entretiennent d’importantes relations commerciales avec Pékin. Il est incontestable qu’une stratégie commune pour gérer la Chine est nécessaire — un objectif qui reste difficile à atteindre — mais cette stratégie doit impérativement être européenne. Il en va de même pour d’autres alliés des États-Unis : la meilleure démarche consiste à définir clairement leurs intérêts et enjeux, puis à déterminer les moyens de les défendre. Concrètement, cela passe par une stratégie multi-couches, combinant alignement avec Washington, dialogue avec les deux parties et approche pragmatique de multi-alignement.

Vous suggérez que la France pourrait contribuer significativement aux volets technologiques d’AUKUS tout en restant en dehors de l’alliance de renseignement dite des « Five Eyes ». Cette division est-elle viable dans un contexte où intelligence et développement technologique — en cybernétique ou calcul quantique notamment — sont étroitement interconnectés ?

Le partage de renseignements constitue un sujet sensible non seulement pour la France, mais aussi pour les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN. Si les « Five Eyes » bénéficient à leurs membres, cet accord reste un obstacle aux coopérations entre la France — et plus largement l’Europe — et les États-Unis. On peut envisager des initiatives transatlantiques plus larges sur la recherche et le développement technologique, voire la production, mais d’autres formes de coopération paraissent difficiles. Par ailleurs, comme la cybersécurité repose en grande partie sur les progrès réalisés dans le secteur privé, souvent plus performant et autonome que les États, s’appuyer sur l’écosystème dynamique des entreprises françaises de cybersécurité peut enrichir les bases de connaissance globales pour la détection des menaces virales.

Alors que l’attention publique s’est focalisée sur l’annulation du contrat de sous-marins, vous souligniez qu’AUKUS représente un accord de sécurité bien plus large. Selon vous, quel a été, du point de vue des décideurs français, l’aspect non lié aux sous-marins le plus important dont ils se sont sentis exclus, et pourquoi ?

AUKUS répond à une question d’ordre régional en Indo-Pacifique. Cette zone a toujours revêtu une importance majeure pour Paris, d’autant plus que la France y possède des territoires d’outre-mer. La formation de ce pacte a confirmé la tendance au minilatéralisme dans la région, où la coopération s’effectue au sein de formats réduits et ciblés, plutôt que par de larges forums multilatéraux. Dans ce contexte, AUKUS a envoyé à la France le signal qu’elle n’était pas considérée comme un partenaire indispensable. La dimension économique et technologique d’AUKUS a son importance, notamment du fait de la perte du contrat multimillionnaire. Mais son symbolisme et ses implications pratiques pour la coordination politique dans la région vont bien au-delà.

Enfin, avec le recul, y a-t-il un aspect de votre argumentaire initial que vous modifieriez ou approfondiriez ?

Nous estimons que notre analyse a bien résisté à l’épreuve du temps. Nous explorerions toutefois davantage la montée du minilatéralisme en Indo-Pacifique, ainsi que le rôle grandissant de l’Union européenne dans la création de nouveaux formats de coopération, comme en témoignent ses partenariats en matière de sécurité et défense récemment conclus avec le Japon et la Corée fin 2024, et en cours de négociation avec l’Inde.

Un autre élément, difficile à anticiper en 2022 mais pertinent aujourd’hui, est l’impact de la doctrine « America First » de l’administration Trump sur le deal AUKUS. Les informations publiques indiquent que la Maison Blanche reconsidère les avantages d’AUKUS en prenant en compte l’industrie américaine de défense. Alors que certains responsables de l’administration passée invitent les puissances européennes à se concentrer sur la défense du continent, en rupture avec le discours précédent appelant à « faire davantage » face à la Chine, la France a démontré son engagement en Asie tant par les actes que par les paroles, plus que toute autre puissance européenne. Paris estime toujours que Washington minimise ces efforts. Cela pourrait évoluer prochainement. Si AUKUS venait à être abandonné, cela ne remettrait pas en cause la présence ni les actions françaises en Asie, qui devraient se renforcer sous la présidence Macron. Cependant, les futures élections présidentielles françaises pourraient influencer la politique asiatique de la France.

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Gesine Weber est analyste au bureau parisien du German Marshall Fund des États-Unis et doctorante au département d’études en défense du King’s College de Londres. Ses travaux portent sur la coopération en matière de sécurité et défense en Europe, les relations UE-Royaume-Uni post-Brexit, la coopération E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni) ainsi que le rôle géopolitique de l’Union européenne.

Edgar Tam a été chercheur senior non résident au bureau parisien du German Marshall Fund des États-Unis. Il a servi comme officier de liaison défense américaine auprès du Royaume-Uni de 2021 à 2024. Les opinions exprimées ici lui sont propres et ne représentent pas le gouvernement américain.