Alors que les tensions en mer de Chine méridionale atteignent de nouveaux sommets, les États-Unis et les Philippines renforcent considérablement leur coopération militaire via de nouveaux projets d’infrastructures et des systèmes sans pilote de pointe.
Les États-Unis prévoient de financer et construire une installation capable d’accueillir des navires rapides et des bateaux d’assaut sur la côte ouest de Palawan, position stratégique pour appuyer les opérations de Manille dans la zone contestée de la mer de Chine méridionale. Cette base, située dans la municipalité de Quezon à seulement 160 milles à l’est du récif contesté de Second Thomas Shoal, marque une étape majeure dans la coopération militaire américano-philippine.
Cette infrastructure sera conçue pour soutenir au moins cinq navires, notamment des bateaux semi-rigides (RHIB) et des bateaux d’assaut fabriqués par Reconcraft, une entreprise de l’Oregon spécialisée dans les embarcations militaires et de forces de l’ordre. Son implantation stratégique permet un déploiement rapide, avec l’objectif de pouvoir lancer les navires en moins de 15 minutes pour répondre aux exigences de « préparation au déploiement rapide ».
Cette évolution est cruciale pour les Forces armées philippines, qui étaient jusqu’ici principalement dépendantes du détachement naval d’Oyster Bay pour mener leurs patrouilles et missions de ravitaillement vers les avant-postes dispersés dans ces eaux disputées. La nouvelle base sur la côte ouest permettra un accès plus rapide aux positions philippine des îles Spratleys comparé aux ports plus développés à l’est.
La base pour navires rapides s’inscrit dans un ensemble plus large d’investissements américains en infrastructures militaires aux Philippines. Parallèlement, Washington modernise le détachement naval d’Oyster Bay avec un centre de réparation de bateaux d’un budget compris entre 1 et 5 millions de dollars, spécialement conçu pour soutenir à la fois des navires de surface habités et sans pilote. Ce centre offrira des capacités de maintenance pour des navires de 11,6 mètres (38 pieds), équipés de systèmes électriques, de climatisation et de support adaptés aux plateformes sans pilote.
Ces développements s’inscrivent dans le cadre de l’Accord renforcé de coopération en matière de défense (EDCA), qui a étendu l’accès américain de cinq à neuf bases philippines. Ces nouvelles installations sont stratégiquement réparties dans le nord du pays (face à Taïwan), le sud et Palawan, à proximité immédiate de la mer de Chine méridionale.
Un élément clé de cette coopération accrue est le Maritime Security Consortium, lancé en novembre 2024 comme une initiative public-privé pilotée par la Defense Innovation Unit, la Defense Security Cooperation Agency et le commandement indo-pacifique des États-Unis. Ce programme finance jusqu’à 95 millions de dollars par an des systèmes sans pilote pour les pays d’Asie du Sud-Est, avec les Philippines comme bénéficiaire majeur.
Le Consortium utilise des exercices conjoints tels que Balikatan pour tester et livrer ces systèmes aux pays partenaires, offrant un nouveau modèle pour le déploiement rapide de technologies militaires avancées face aux défis de la sécurité maritime.
Capacités philippines en matière de navires de surface sans pilote
Les Philippines ont reçu plusieurs navires de surface sans pilote américains, marquant un progrès technologique important pour leur marine :
- Systèmes MANTAS T-12 : Quatre systèmes électrifiés de 3,6 mètres (12 pieds) capables de transporter jusqu’à 64 kg (140 lb) de charges utiles et d’atteindre des vitesses supérieures à 30 nœuds. Ces systèmes, très populaires chez MARTAC, disposent d’une propulsion avancée et sont conçus pour des missions longues et exigeantes, considérées comme « répétitives, pénibles et dangereuses ».
- Système Devil Ray T-38 : Un USV de 11,1 mètres (38 pieds) de taille moyenne pouvant embarquer jusqu’à 1 814 kg (4 000 lb) de charge utile. Le T-38 peut atteindre des vitesses de pointe supérieures à 70-100 nœuds et est basé sur une plateforme à double flotteur ayant établi plusieurs records mondiaux de vitesse et de stabilité.
- Unité USV de la marine philippine : Créée officiellement en 2024, cette unité a pour objectif principal d’améliorer les capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) ainsi que la connaissance du domaine maritime. Basée à Subic Bay, elle a été présentée lors de l’exposition Asia Defense and Security.
Lors d’une démonstration en novembre 2024 en présence du secrétaire à la Défense américain Lloyd Austin, ces USV philippines étaient équipés de systèmes de navigation autonome, de charges utiles ISR et de moyens de communication avec capacité « hors de l’horizon » et en ligne de vue. Les USV utilisent des terminaux Starlink fournis par SpaceX pour le transfert de données en temps réel et la téléopération.
Le secrétaire à la Défense américain Lloyd Austin a évoqué l’existence de la « Task Force Ayungin », une unité militaire américaine déployée aux Philippines. Nom donné en référence à la désignation locale du récif Second Thomas Shoal, cette task force a été officiellement mise en place à la mi-2024 à la suite de l’affrontement violent du 17 juin entre forces chinoises et philippines.
Cette force fournit une assistance technique pour les opérations philippine des USV et est stationnée à Palawan, opérant au sein du Command and Control Fusion Center du Western Command. Selon des responsables des Forces armées philippines, « les troupes américaines à Palawan apportent un soutien technique via un groupe de partage d’information au sein du Command and Control Fusion Center du Western Command. Ce soutien renforce notre capacité de connaissance du domaine maritime ».
Il est important de souligner que les autorités américaines ont précisé que, bien que la task force fournisse formation et appui en renseignement, les missions réelles en mer de Chine méridionale restent des opérations purement philippines.
Ce renforcement de la coopération militaire intervient dans un contexte de relations bilatérales gravement détériorées avec la Chine. L’incident du 17 juin 2024 à Second Thomas Shoal fut particulièrement grave, avec des collisions intentionnelles de la garde-côtière chinoise contre des bateaux philippins, entraînant la perte d’un doigt d’un marin philippin.
En 2024, les tactiques chinoises sont devenues plus agressives, incluant des contacts physiques entre navires, l’utilisation de canons à eau, de lasers et d’instruments manuels contre les navires et équipages philippins. Ces tensions se sont poursuivies en 2025, avec le déploiement par Pékin de son impressionnant « navire-monstre » de 165 mètres (vessel 5901) sur le récif de Scarborough en janvier.
Ces évolutions illustrent une escalade significative de la coopération militaire américano-philippine, en réponse directe aux actions de plus en plus affirmées de la Chine en mer de Chine méridionale.
La combinaison entre nouvelles infrastructures, systèmes sans pilote sophistiqués et personnel américain intégré forme un dispositif complet améliorant la connaissance du domaine maritime et les capacités de réaction rapide.
Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a mis en avant les opérations de navires sans pilote lors de sa visite à Manille en 2025. Le programme de financement militaire étranger à hauteur de 500 millions de dollars annoncé en juillet 2024 prévoit la livraison de nombreuses nouvelles plateformes aux Philippines. La Déclaration commune sur la coopération industrielle en défense 2025 identifie les systèmes sans pilote, la maintenance navale et la logistique comme priorités, en cohérence avec la loi philippine sur la posture de défense autonome (SRDP).
Cette coopération donne lieu à un changement de paradigme dans la manière dont les alliés peuvent déployer rapidement des capacités militaires avancées pour relever des défis sécuritaires émergents.
L’alliance repose sur une infrastructure stratégiquement positionnée, des technologies de pointe et un appui opérationnel intégré, créant ainsi un cadre de dissuasion complet tout en préservant la souveraineté opérationnelle des Philippines.
Alors que la Chine poursuit sa campagne maritime assertive, ces développements annoncent une nouvelle phase dans la dynamique de la mer de Chine méridionale, où les avantages technologiques et la coopération alliée pourraient s’avérer déterminants face aux confrontations traditionnelles par la force.
Le succès de ce modèle pourrait servir de référence pour des partenariats similaires dans toute la région indo-pacifique.