Le général Anil Chauhan, en tant que chef d’état-major des armées (CDS) en Inde, accélère la mise en place des très attendus Commandements conjoints avant la fin de son mandat en mai 2026. Sous l’impulsion du Premier ministre Narendra Modi, une directive claire exige que la première phase de la « théâtreisation » — notamment l’annonce des formations théâtrales et de leur composition — soit finalisée avant l’été prochain, créant une véritable course contre la montre pour le Département des Affaires Militaires (DMA) et le ministère de la Défense (MoD).
Cette pression politique revitalise un processus de réforme jusque-là lent depuis la création du poste de CDS. Le Comité des Chefs d’État-Major (CoSC), présidé par le général Chauhan et composé des trois chefs d’état-major des forces armées, joue désormais un rôle central dans la définition de la nouvelle architecture des commandements et de sa capacité à remodeler la posture opérationnelle de l’Inde sur terre, dans les airs et en mer.
L’Indian Air Force (IAF), jusqu’ici plutôt réservée quant à la théâtreisation – de crainte de perdre en flexibilité opérationnelle et en contrôle des moyens aériens –, a soumis ses observations au CoSC. Elle insiste sur la nécessité de conserver un contrôle centralisé des forces aériennes, même dans un cadre renforcé de coopération interarmées.
Parallèlement, l’armée de terre analyse et revoit sa structure opérationnelle (ORBAT) aux frontières avec le Pakistan et la Chine afin de l’aligner avec le futur cadre théâtral. Cette réorganisation vise à intégrer plus harmonieusement les formations dans les nouveaux commandements, garantissant une meilleure clarté des responsabilités et une déploiement plus efficace des forces.
Le CoSC a largement finalisé la création de trois Commandements conjoints ou théâtraux : deux axes terrestres orientés chacun vers un adversaire spécifique, et un commandement maritime. Le Commandement du Théâtre Nord, concentré sur la menace chinoise, devrait être basé à Lucknow. Le Commandement du Théâtre Ouest, focalisé sur le Pakistan, serait implanté à Jaipur. Enfin, un Commandement maritime, chargé des intérêts stratégiques maritimes de l’Inde, serait installé à Thiruvananthapuram.
Avec quatorze formations de niveau corps d’armée actuellement en activité et la perspective d’en créer une supplémentaire, l’État-major de l’Armée cherche un équilibre opérationnel entre les fronts chinois et pakistanais. L’objectif principal est de rationaliser la force face à la Chine, adversaire plus étendu et exigeant en ressources, tout en permettant aux formations orientées vers le Pakistan de se concentrer exclusivement sur ce théâtre.
Actuellement, le Commandement Nord, basé à Udhampur, supervise quatre corps (1, 14, 15 et 16), couvrant à la fois les frontières avec le Pakistan et la Chine, ce qui représente une charge importante.
Une proposition notable envisagée est le transfert du 14e Corps, basé à Leh et actuellement rattaché au Commandement Nord, vers le Commandement Central dont le siège est à Lucknow. Cette réorganisation est jugée logique tant sur le plan géographique que fonctionnel : en effet, le Commandement Central protège déjà la frontière chinoise entre l’Himachal Pradesh et l’Uttarakhand, tandis que le Commandement Est couvre le secteur Sikkim–Arunachal Pradesh. Rattacher l’Est du Ladakh au Commandement Central lui permettrait de superviser l’ensemble du front chinois, de Daulat Beg Oldie (Ladakh) jusqu’à Lipulekh à la frontière népalaise, puis jusqu’au Sikkim.
Cette configuration ferait en sorte que seuls deux grands Commandements de l’Armée (Central et Est) soient responsables de la totalité de la frontière chinoise, ce qui pourrait renforcer la spécialisation, la coordination et la réactivité face aux pressions chinoises répétées le long de la Ligne de Contrôle Réelle (LAC). Le Commandement Nord, quant à lui, pourrait alors se focaliser exclusivement sur le front pakistanais et le conflit par procuration dans la région du Jammu-et-Cachemire.
Cependant, certains opposants soulignent que le 14e Corps est également responsable de secteurs sensibles le long de la Ligne de Contrôle avec le Pakistan, notamment Kargil, Drass, Batalik, ainsi que les déploiements sur le glacier du Siachen. Les partisans de la réforme argumentent en retour que l’achèvement imminent du tunnel de Zojila, garantissant une liaison toute saison entre le Cachemire et le Ladakh, et une nouvelle route entre Turtuk et Chorbatla, amélioreront considérablement la flexibilité opérationnelle. Dans ce cadre, des formations comme la 8e Division de Montagne et la Brigade du Siachen pourraient rester sous la juridiction opérationnelle du 15e Corps et du Commandement Nord, tout en recevant un soutien administratif et logistique du 14e Corps.
Si le 14e Corps était finalement intégré au Commandement Central, le Commandement du Théâtre Nord s’étendrait géographiquement de Daulat Beg Oldie à Kibithu dans l’est de l’Arunachal Pradesh. Ce théâtre tourné vers la Chine mobiliserait principalement des forces issues des Commandements Central et Est, incluant les corps 14, 33, 3 et 4, ainsi que les deux Corps de Frappe (1 et 17). En parallèle, l’armée prévoit de renforcer la zone centrale de la frontière indo-chinoise. L’« Uttar Bharat Area », formation statique et administrative basée à Bareilly, est en cours d’évolution vers une structure « combatisée ». Bien qu’il ait été question par le passé de sa transformation en corps d’armée sans résultat concret, cette modernisation accrue pourrait apporter de la profondeur au Commandement du Théâtre Nord.
Le Commandement du Théâtre Ouest, couvrant la totalité de la frontière pakistanaise, de Tangdhar au Jammu-et-Cachemire jusqu’à Bikaner au Rajasthan, intégrerait notamment les corps 10, 11, 12, 15 et 16, ainsi que les deux Corps de Frappe 2 et 21 comme éléments principaux.
Le 9e Corps, basé à Yol, est envisagé comme une « Formation à Double Tâche », pouvant être déployé tant au sein du Commandement du Théâtre Nord que dans celui de l’Ouest selon les besoins opérationnels, offrant ainsi une flexibilité stratégique.
Alors que la réorganisation terrestre de l’armée indienne se précise, l’intégration de l’Indian Air Force et de la Marine indienne dans ces trois Commandements conjoints reste un sujet complexe. L’IAF fonctionne actuellement avec sept commandements distincts, tandis que la Marine en compte trois. Le détail de leur réorganisation, répartition et alignement au sein de la nouvelle architecture théâtrale demeure en cours de discussion et fera l’objet de décisions dans les mois à venir.