Dans un tournant discret mais crucial des relations bilatérales, l’Inde et l’Allemagne ont entamé des discussions préliminaires visant à lever une interdiction vieille de treize ans imposée à Rheinmetall AG, le géant européen de l’armement. Cette démarche intervient dans un contexte où New Delhi accélère sa quête d’autonomie stratégique en matière de défense, tandis que Berlin souhaite renforcer ses partenariats stratégiques dans la région indo-pacifique. Avec la modernisation intensive des forces armées indiennes, alimentée par des tensions frontalières et un carnet de commandes de 75 milliards de dollars, cette levée de sanction pourrait ouvrir l’accès à une technologie allemande de pointe, allant des véhicules blindés aux systèmes d’artillerie.
Ces discussions, qualifiées d’« initiales » par des sources diplomatiques, marquent les premiers signes d’érosion d’une liste noire qui a tenu Rheinmetall à l’écart depuis 2012. Pour un pays visant à produire localement 75 % de ses besoins en défense d’ici 2027, s’associer avec une entreprise générant 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel pourrait représenter un véritable changement de paradigme. Cependant, le chemin reste semé d’embûches, avec des accusations non résolues et des obstacles administratifs toujours présents.
L’origine de cette interdiction remonte à un épisode trouble des relations de défense indo-allemandes. En septembre 2012, le ministère indien de la Défense avait infligé une suspension de 21 mois à Rheinmetall Defence India Pvt Ltd à la suite d’enquêtes révélant des soupçons de pots-de-vin versés à des responsables de l’Ordnance Factory Board (OFB). Le scandale avait éclaté lors de la procédure d’évaluation d’un appel d’offres d’une valeur de 620 millions d’euros pour la fourniture de munitions de calibre 145mm/39 à destination du programme d’optimisation de l’artillerie de campagne de l’armée indienne.
Les enquêteurs avaient alors accusé Rheinmetall d’avoir versé des commissions occultes pour favoriser l’attribution du contrat, ce que la société a toujours nié vigoureusement. « Nous avons toujours affirmé notre innocence », a rappelé un porte-parole de Rheinmetall à plusieurs reprises, soulignant l’absence de preuves tangibles et dénonçant des excès procéduraux des autorités indiennes. L’interdiction initiale a été prolongée indéfiniment en 2013, empêchant l’entreprise de participer à tout appel d’offres ou collaboration futurs.
Basé à Düsseldorf, Rheinmetall n’est pas un fournisseur ordinaire : il s’agit du premier exportateur allemand d’armement, avec une présence mondiale couvrant les chars, les sous-marins et les technologies de capteurs. En 2024, l’entreprise a généré 7,2 milliards d’euros de revenus dans le secteur de la défense, en hausse de 11 % par rapport à l’année précédente, équipant notamment les chars Leopard 2 en Ukraine ou des systèmes navals pour les alliés de l’OTAN. Pour l’Inde, rester sur cette liste noire signifie passer à côté de retombées potentielles dans des joint-ventures, freinant des opportunités dans un domaine où le savoir-faire allemand pourrait compléter les projets nationaux comme l’avion de combat Tejas ou le char Arjun.
Fin 2025, des sources confirment que les ministères indiens des Affaires étrangères et de la Défense ont entamé des échanges exploratoires avec leurs homologues allemands. Le but est de réexaminer les raisons de l’interdiction, d’évaluer les réformes de conformité mises en œuvre par Rheinmetall et de définir les conditions pour une éventuelle levée de la liste noire. « Ces discussions sont très récentes et à un stade préliminaire », a précisé un responsable à Times Now, sans avancer de calendrier précis.
À cet égard, le Dr Philipp Ackermann, ambassadeur d’Allemagne en Inde depuis 2022, s’est affirmé comme un promoteur enthousiaste de ce rapprochement. Lors d’une interview, il a exprimé son optimisme : « Rheinmetall AG, le plus grand fabricant d’armes allemand (chiffre d’affaires : environ 10 milliards d’euros), a longtemps été inscrit sur liste noire et l’est encore, mais un processus pour sa radiation est en cours. » Il a ajouté : « Je ne connais pas tous les détails, mais Rheinmetall est en principe intéressé par des partenariats avec l’Inde, y compris une implantation locale. Il reste du chemin à parcourir, mais une orientation positive s’esquisse. C’est un bon début. »
Les propos de l’ambassadeur reflètent l’attitude proactive de Rheinmetall, qui aurait soumis de nouvelles garanties de conformité, notamment le renforcement des protocoles anti-corruption conformément à la loi indienne sur la prévention de la corruption. La création d’un centre de production local, possiblement dans l’Uttar Pradesh ou le Tamil Nadu, pourrait générer plusieurs milliers d’emplois et favoriser un transfert technologique en phase avec l’initiative « Make in India » du Premier ministre Narendra Modi.
Un élément supplémentaire pourrait accélérer le processus : la visite attendue de Friedrich Merz, futur chancelier allemand et dirigeant de la CDU, au début de 2026. Grand partisan d’un rapprochement européen-indo-pacifique, il pourrait valider des partenariats dans des domaines innovants tels que la surveillance assistée par intelligence artificielle ou les munitions écologiques.