La publication du dernier rapport Government Expenditure and Revenue Scotland (GERS) relance une fois de plus le débat sur les dépenses de défense.
Au cœur de la discussion se trouvent deux chiffres clés.
Le premier est les 5,1 milliards de livres sterling que le GERS attribue à l’Écosse pour 2024–25, correspondant à sa part des dépenses de défense du Royaume-Uni. Le second chiffre est de 2,1 milliards de livres, montant des contrats de défense passés par le ministère de la Défense auprès des industries écossaises durant 2023–24.
À première vue, l’écart entre ces deux chiffres semble important. Pour les partisans de l’indépendance, cela prouverait que l’Écosse ne reçoit pas un retour sur investissement équitable. Pour d’autres, c’est la démonstration que les critiques de la méthodologie du GERS utilisent les statistiques de façon sélective. Pourtant, ces chiffres sont calculés de manière différente et répondent à des questions distinctes.
Le rapport GERS n’est pas un compte-rendu des dépenses effectivement réalisées en Écosse. Il est élaboré par le gouvernement écossais pour estimer la situation financière publique de l’Écosse au sein du Royaume-Uni. Pour les domaines réservés comme la défense, les dépenses sont réparties en fonction de la part de la population écossaise. Ce qui explique le chiffre de 5,1 milliards de livres, censé refléter la valeur des services fournis à l’Écosse dans le cadre des forces armées britanniques. Cela inclut tous les aspects de la défense, de l’acquisition à l’opérationnel, en passant par la recherche, le personnel et la dissuasion nucléaire.
Le montant de 2,1 milliards est plus restreint. Il provient des comptes du ministère de la Défense relatifs aux acquisitions et correspond aux contrats passés avec des entreprises basées en Écosse. Ce chiffre illustre l’impact économique direct, par exemple les emplois générés dans les chantiers navals du Clyde avec la construction des frégates Type 26, ou chez Leonardo à Édimbourg, constructeur de radars. Il s’agit d’un indicateur tangible de l’économie écossaise, d’où sa mise en avant dans les débats politiques. Cependant, ce chiffre ne tient pas compte des salaires des militaires, ni des coûts d’entretien des bases de Faslane ou de RAF Lossiemouth, ni des ressources plus larges engagées dans des opérations ou capacités situées en dehors de l’Écosse mais contribuant à sa sécurité.
La distinction entre ces deux chiffres est ainsi essentielle. Les 5,1 milliards comprennent des dépenses hors d’Écosse mais qui participent néanmoins directement à sa défense. Par exemple, les avions de la RAF basés en Angleterre assurent la surveillance aérienne des approches de la mer du Nord. Le groupe porte-avions de la Royal Navy, bien qu’implanté à Portsmouth et Devonport, constitue une force de dissuasion pour l’ensemble du Royaume-Uni. Les sous-marins Trident stationnés à Faslane s’appuient sur des installations situées en Angleterre, indispensables au système. Les contributions aux opérations de l’OTAN dans l’Atlantique Nord ou la Baltique sont financées au niveau national, mais elles garantissent la sécurité des voies maritimes écossaises autant que celles des autres régions du pays.
Ian Murray, secrétaire d’État pour l’Écosse, figure parmi les détracteurs du chiffre de 2,1 milliards, estimant que considérer uniquement les dépenses d’acquisition comme la totalité des bénéfices de la défense pour l’Écosse est trompeur. La défense constitue un système intégré à l’échelle du Royaume-Uni qui ne se prête pas à une ventilation simple par territoire.
Ainsi, aucun des deux chiffres ne reflète la totalité du tableau. Le montant de 2,1 milliards mesure bien les acquisitions réalisées chez les industriels écossais, mais il omet les personnels et les infrastructures. Le chiffre de 5,1 milliards intègre l’ensemble des services de défense fournis à l’Écosse, sans pour autant se traduire par une activité économique directement localisée.
Une évaluation complète devrait reconnaître à la fois l’importance des acquisitions, des emplois et de l’industrie écossaise, tout en soulignant la nature intégrée de la défense britannique. La sécurité de l’Écosse repose non seulement sur les frégates construites sur le Clyde ou les Typhoons basés à Lossiemouth, mais aussi sur les avions volant depuis le Lincolnshire, les groupes navals opérant depuis Portsmouth, ainsi que sur les opérations collectives de l’OTAN dans le Grand Nord. C’est cette réalité élargie que le GERS cherche à refléter.
Le rôle stratégique de l’Écosse dans la défense est majeur : Faslane abrite la dissuasion nucléaire, Lossiemouth est un point central pour la surveillance maritime et la police aérienne, et les chantiers navals du Clyde construisent plusieurs des navires les plus avancés de la Royal Navy. Ces activités représentent des investissements de plusieurs milliards et des milliers d’emplois. Pourtant, leur coût complet et leur valeur sont intégrés dans des totaux nationaux et ne sont pas détaillés dans les tableaux du GERS, ce qui alimente le fossé de perception entre les montants théoriques alloués et les dépenses réellement visibles.
Ce débat récent illustre comment les chiffres liés à la défense peuvent être instrumentalisés dans les discussions politiques, souvent sans apporter le contexte nécessaire. L’Écosse ne reçoit pas un chèque de 5,1 milliards, mais sa sécurité ne dépend pas exclusivement des 2,1 milliards liés aux acquisitions locales. Ces deux montants représentent des fragments d’une réalité beaucoup plus complexe. En effet, les dépenses de défense effectuées hors d’Écosse contribuent directement à la protection de son territoire.