Le système mondial de désarmement nucléaire traverse sa crise la plus grave depuis des décennies, marquée par une méfiance croissante entre grandes puissances et une érosion progressive des accords de maîtrise des armements. Malgré ce contexte inquiétant, des avancées notables telles que la création de zones exemptes d’armes nucléaires et l’engagement croissant des jeunes nourrissent un espoir prudent, selon une experte des Nations unies spécialisée dans la non-prolifération.
Gaukhar Mukhatzhanova, chercheuse au sein de l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR), a alerté sur le risque d’effondrement des décennies d’architecture des accords de contrôle des armements, principalement négociés entre l’Union soviétique, puis la Russie, et les États-Unis.
« La situation est très difficile aujourd’hui », a-t-elle déclaré en soulignant « l’effritement de cette architecture construite au fil des négociations entre la Russie et les États-Unis ».
Un régime de contrôle des armements fragilisé
La disparition progressive des accords hérités de la Guerre froide a rendu le régime mondial de non-prolifération particulièrement vulnérable. Parmi eux, le traité New START de 2010, limitant le nombre d’ogives nucléaires stratégiques déployées, vient d’expirer sans qu’un accord de remplacement ne soit en vue.
Bien que les présidents américain et russe reconnaissent le danger d’une nouvelle course aux armements, aucune négociation n’a débuté pour prolonger ou remplacer ce traité.
Ce contexte pèse lourdement sur la prochaine conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), programmée en avril-mai à New York. Ce traité, ouvert à la signature en 1968 et prolongé indéfiniment depuis 1995, reste le seul accord multilatéral contraignant obligeant les États dotés d’armes nucléaires à poursuivre le désarmement.
« Les conditions politiques favorables à la coopération se sont considérablement détériorées », a ajouté Mme Mukhatzhanova. « Nous sommes revenus à une période de méfiance sévère entre les principaux acteurs, peut-être même pire que pendant la Guerre froide. »
Les défis actuels et les risques émergents
Des déclarations américaines évoquant une possible reprise de certains types d’essais nucléaires, même limités aux « expériences sous-critiques » (tests hautement explosifs sans réaction en chaîne), suscitent des inquiétudes.
« Ces initiatives menacent le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) et pourraient rouvrir des débats que l’on croyait réglés », a averti l’experte. « Un retour aux tests explosifs à grande échelle représenterait un changement radical et très négatif, ouvrant la voie à d’autres pour reprendre les essais. »
Technologies nouvelles, risques accrus
La course aux armements s’accélère également sous l’effet des innovations comme les armes hypersoniques, les systèmes autonomes et l’intelligence artificielle, augmentant les risques d’erreurs stratégiques.
« Le problème est de laisser trop de décisions à des machines », a souligné Mme Mukhatzhanova, mettant en garde contre une interprétation erronée des données par des systèmes d’alerte précoce basés sur l’IA, susceptible de déclencher une escalade involontaire.
Elle a mentionné les résolutions récentes des Nations unies réclamant un « contrôle humain significatif » sur les technologies liées au nucléaire.
Des marges de progrès existent encore
Malgré cette situation préoccupante, des signaux positifs subsistent. Les zones exemptes d’armes nucléaires – couvrant l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Afrique, l’Asie du Sud-Est, le Pacifique Sud et l’Asie centrale – illustrent comment des États peuvent garantir leur sécurité sans recourir à l’arme nucléaire.
« Ces zones sont une bonne nouvelle », a déclaré l’experte, les qualifiant d’exemples concrets de coopération possible malgré les tensions internationales. La zone d’Asie centrale se distingue notamment par ses normes strictes de vérification et son intégration à des engagements plus larges de non-prolifération.
L’engagement croissant des jeunes
Elle a également souligné l’implication grandissante des jeunes générations qui remettent en cause le récit traditionnel selon lequel les armes nucléaires garantiraient la sécurité.
« Ils sont prêts à défier cette conception », a-t-elle affirmé. « Cela m’inspire de l’espoir. »
À ses yeux, même si le système de contrôle des armements montre des signes d’usure, l’histoire démontre qu’il peut être reconstruit.